‹ Mademoiselle ClaironChapitre 47 sur 70 · MONOLOGUE · texte numérisé non relu

MONOLOGUE

« Voilà jiourtant ma prophétie accomplie! M. le duc d'Aiguillon est ministre de la guerre!

J'en suis bien aise pour le bien de mon pays, pour lui, pour mes amis et amies, et pour F honneur de ma judiciaire. Il étoit en effet inconséquent de séparer ces deux départements. Le ministre de la guerre est forcé de se soumettre aux événements, c'est le ministre des affaires étrangères qui les décide; lorsqu'ils ne sont p)as d'accord, tout peut aller de travers : la cause nationale devient ce qu'elle peut, tout souffre, tout gémit, mns savoir à qui s'en prendre. Il est donc convenable que les deux pouvoirs soient dans la jnain d'un seul homme, et c'est assurément très bien fait d'avoir choisi celui-là. Un sentiment secret me fait désirer que tout lui réussisse, et puis c'est une honnête tête, il a V amour de l'ordre et du travail., et j'espère qu'ami de la justice et de l' humanité,il ne fera pas couler mal à propos le sang des hommes et les larmes de sa j^atrie.

« Je voudrois bien lui faire mon compliment, je crois même ne pouvoir pas même m'en dispenser, car enfin sans aucun droit à ses bontés, il a daigné m'en témoigner, que mon aine sensible n'oubliera jamais. Cependant mon hommage vaut-il le temps qu'il j^erdr oit à le lire? Pourquoi non? Mes vœux pour lui ne sont pas seulement sur mes lèvres, mon cceur les dicte avec chaleur et vérité.

" Un hommage est toujours flatteur^ ae quelque part qu'il nous vienne.

« Quoiqu'il m'ait permis de rappeler M. de Fitz-Gerald à son souvenir^ je me garderai bien de lui rien demander, dans ces premiers moments, ils so7it dus à des araires plus importayites. Il faut d'ailleurs qu'il ait le temps de se convaincre que c'est avec la permission de M. le maréchal de Belle-lsle, alors ministre de la guerre, que ce bon jacobite a passé dans un service étranger.

« C'est uniquement pour manifester ma joie, ma reconnoissance, quil faut écrire. Mais comment m'y prendre? Il faut un cérémonial terrible pour éc)'i?'e à im ministre, et je ne connus jamais d'autre style que celui de l'amour et de V amitié. Pour faire le moins de bévues qu'il me sera possible, je vais d' abord faire un brouillon'^.. .

1. Brouillon autographe faisant partie de la collection de M. Morrisson, et provenant de la vente Donnadieu.

Sur cette existence de la Clairon à l'élranger, sur cette existence lointaine, perdue, ignorée, sur cette existence qui n'a plus, par-ci par-là, les momentanés dévoilements, les petites et rares projections de jour, amenées par la 7iouvelle à la main d'un gazetier à la Bachaumont, la correspondance de la tragédienne avec Larive est un document tout à fait précieux, un document dévoilant la triomphante installation de la maîtresse ministre à Anspach, et la lune de miel de ses relations avec le Margrave.

« Croiriez-vous que moi, chétive créature^ écrit-elle dans une de ses premières lettres, y'«2 cinq laquais, un valet de chambre^ im 7naître d'hôtel... »

Oui, quoi qu'elle en dise, l'ancienne Frétillon semble légèrement grisée par son beau chez moi, par le personnage qu'elle joue, et par les hom-

mages, et par les respects et par la presse des grandes dames à ses soupers. Et dans le contentement et la joie unpeu enfantine de sa vanité, dès d'abord tout est pour le mieux, et l'Allemagne, et le Margrave, et les choses et les êtres d'outre- Rhin.

Entendez-la dans ces deux lettres :

<( Je me porte bien, et jmr les soins, les hommages, le bien-être, les respects, les bontés et les marques d'attachement qu'on me prodigue, il seroit impossible que mon cœur et ma vanité ne fussent pas contents. Ma maison ne désemplit pas; les plus grandes dames me font l'honneur de souper chez moi. Vous ne pouvez vous faire ime idée de la tournure que j'ai dans ce pays. Je crois rêver. Quelquefois je suis tentée de croire que je suis un personnage, et cependant, mon cher enfant, vous connaissez trop mon cœur pour craindre qu'il abuse jamais de rien... »

« Anspach, 15 octobre t113.

« Plût au Ciel, mon cher enfant, que je vous eusse p?'ès de moi; je pourrais bien dire n'avoir jamais été aussi heureuse. Une fort grande aisance, nulle espèce de tracasserie, de la considération,, un commode et beau chez moi, une vie réglée.

douce et honnête, indépendante des caprices qni la troiibloient autrefois, F impossibilité de recevoir des ingrats, d' apercevoir et d'entendre qui les rappelle, la facilité de faire du bieji, tout cela rend mon sort infiniment doux. J'ajoute à tous ces biens la certitude de faire le bonheur de l'être le plus doux, le p)lus humain que j'aie jamais connu. D'après ce que vous en avez vu, vous l'aimiez : ce iHétoit rien, on ne peut avoir l'idée de ce bonjwince cju'en vivant auprès de lui. Je le vois tous les jours, et suis également étonnée de la candeur et de la noble simplicité qu'il met à toutes ses actions. C'est pour de semblables souverains qu'il est juste et simple de sacrifier sa vie, aussi n'ai-je mil regret de l'hommage que je lui fais de la mienne

Mais cela dure peu, et une année est à peine passée, que dans ses admirations et ses enthousiasmes, se sont glissés une forte désillusion, un curieux désenchantement, qui va du paysage à la cuisine.

Elle écrit, en juin 1774, cette lettre mélancolique :

« Triesdorf, 29 juin 1774.

« Eh! mon ami, je voudrois bien être près de vous ou vous avoir près de moi, l'air de ce

'pmjs et l'ennui me tuent à qui mieux mieux.

« il/"* Céret,quine veut pas jouer la tragédie, est un fort bon sujet. J'en suis toujours fort contente. La pauvre fille s'ennuie bien ainsi que moi. J'ai fait venir une cuisinière, la cuisine allemande m'étoit aussi déplaisante que funeste. J'ai toujours Louvet. Je me suis fait un valet de chambre du nouveau laquais que vous m'avez vu avant votre départ, c'est un fort joli sujet.

« Je suis bien servie, bien logée, rien ne me manque que le plaisir et la santé, mais pour avoir ces deux choses, je troquerois bien tout le reste. »

Et la lettre de juin est suivie, en août, d'une autre lettre encore plus mélancolique :

« Triesdorf^, ce 1 9 août 1774

« Ma dernière lettre, mon cher enfant, vous annonce le bouleversement de notre comédie, et je vois qu'il est imjiossible que nous en ayons jamais dans ce pays. Comme je n'y veux p)oint rester, je ne veux jjoint occasionner de dépenses, il en faudroit dénorm,es pour la fonder, magasin, salle, tout est à faire, les appointements, les

1. Triesdorf, situé à trois lieues d'Aaspacli. Le Margrave y passait généralement l'hiver, préférant le palais de Triesdorf à celui de sa capitale.

avances demander oient des fonds qu'on est loin d'avoir ici. D'ailleurs,'on trouve à peine à la cour ime douzaine de pei^sonnes qui puissent avoir une conversation en françois, et tout le reste n'en entend pas un mot.

« Le pat/s est triste, rude, sans ressources cV aucun genre. Je craindrois de vous y voir périr d'eiinui, et 7ie point vous y avoir, est un très grand véhicule pour accroître le désir que j'ai d'en sortir. Patientons, je fais ici mon purgatoire, et f espère avoir, un jour, le jjrix de mes douleurs... Je ne serai pas 7'iche pour Paris, oii cependant je veux achever ma carrière, parce qu'il n'est que Paris au monde! J'ai tout vendu, il faut refaire mon économie de cette année ou je n'ajouterai pas grand' chose à mes fonds. On ne tient compte, ni de ce que j'ai fait, ni de ce que f ai donné, et comme il seroit possible que je perdisse, en partant d'ici, les deux mille livres de rente qu'on m'y fait, que même ils ne peuve^it avoir d'assurance que pendant la vie du bienfaiteur, il faut fju'à tout événement je m'arrange pour les avoir au moins. »

D'autres lettres nous initient aux modifications des premières impressions de la femme, et aux variations nerveuses de ses états d'àme. En

un de ces mauvais jours de l'année 1774, parlant des femmes allemandes, elle écrit :

(( Les femmes de ce iimjs sont dénuées de grâce, de ce je ne sais quoi, auquel vos yeux sont accoutumés. La propreté n'est pas leur élément. Elles sont sages par j^rincipe, par sottise, par dévotion, par tempérament. »

Puis le pays, les événements de là-bas, la cour du Margrave, la vie plate qu'elle y mène, fournissent si peu à la correspondance, que les premières années de son séjour à Anspach passées, les lettres de Clairon ne parlent plus guère d'elle, pour s'occuper uniquement de Larive et de ce qu'il fait en France. Et c'est la reprise de la correspondance toute affectueuse qu'elle avait avec lui, lors de son séjour à Bruxelles, et où cette fois la passion amoureuse semble tuée tout de bon, et où il ne demeure que la tendresse d'une vraie mère, une tendresse qui dit au jeune acteur, qu'il passe avant tous ses amis de Paris, qu'il est l'homme qu'elle regarde comme son ouvrage, qu'il est enfin celui sur lequel elle veut épancher le besoin, qu'elle se sent continuellement d'aimer.

Elle se plaira bien encore un peu à causer des

MADEMOISELLE CLAlRch^. S:/)

amourettes de son protégé, mais avec un intérêt qu'on dirait pacifié, et qui n'apparaît plus que comme la curiosité d'une femme pour les faiblesses de ses pareilles. Et c'est surtout de sa carrière, de ses engagements, de ses succès, de son avenir qu'il sera question dans ces lettres, 011 elle reprend, auprès de Thomme fait, son rôle continu et persistant de conseillère et de guide pratique de la vie.

Elle le félicitera de son engagement à Lyon. Elle l'engagera à rendre visite à Voltaire. Elle le poussera à une certaine âpreté dans ses traités avec les directeurs. Elle le complimentera sur l'éloge inattendu, que Lekain a fait de son talent ^

Et dans presque toutes ses lettres, l'exilée de France caressera l'espérance d'avoir, un jour, Larive dans la troupe française qui tous les ans doit jouer à Anspacli, et n'est jamais formée pour une raison ou pour une autre; — et enfin s'occupera philosophiquement de ses amours.

<i Je 71' en reviens point! Quoi! propose?^ à nue femme quonaime^ de la trahir pendant six se-

1. « Vous devez être content de l'éloge que Lekain a fait de vous : la fausseté de son caractère et la jalousie que vous êtes en droit de lui donner., ne m'en laissoient ;pas tant espérer, »

marnes, et cette femme y consent? J'ai vu bien des choses clans ma vie, mais f avoue que je ne connoissois rien de semblable. Vnn trompe, Vautre ferme les yeux, soit : cette proposition m'est fort connue, mais, mon cher enfant, la vôtre confond toutes mes idées, et je sens que pour rien dans le monde, je ne me prêterois à un pareil arrangement. Mais enfin tout va bien, puisque vous en êtes content run et l'autre. Dieu veuille pourtant que vous vous tiriez de là, sain et sauf, et que vos brillants exploits ne nuisent ni à votre santé ni à vos talents.

« Je suis bien aise que vous soyez réengagé à Lyon... Mais qu'allez-vous faire à Genève, il n'y a point là de comédie. Si vous y jouez, je vous prie de ne choisir en tragédie que des pièces de M. de Voltaire. C'est un hommage que vous devez à ce grand hoinme; il n'en est point que les talents et l'humanité ne lui doivent. Vous feriez bien d'aller chez lui, le prier daller vous entendre, et n'oubliez pas surtout de lui di?'e qu'il n'est personne qui le révère et l'admire plus que moi.

« S'il y a jamais un spectacle ici, et que vous aimiez assez votre pauvre mère pour lui faire le sacrifice de venir, Eugénie, que je désire infiniment, et qui sûrement seroit contente de moi, seroit tranquille sur votre fidélité. Les Aile-

mandes sont loin de la vivacité des Lyonnaises.

« Vous ferez bien de profiter de tous vos avantages et de ne vous engager qu'avec ceux qui vous payeront le plus : la jeunesse et la force passent bien vite. Il ne faut pas vieillir pour le métier que vous faites. Profitez du temps pour vous mettre autant à votre aise qu'il vous sera possible; autant il est beau de savoir se passer de fortune, quand les moyens honnêtes ne se présentent pas, autant il est blâmable de ne pas se procurer toute celle qiion peut : si Von ne s en soucie pas pour soi, il faut s'en soucier pour les autres. Vous avez des charges auxquelles il faut penser, puisque Thérèse ne peut pas faire ce que vous faites, il faudra bien un jour rétablir. A)7iassez tout ce que vous pourrez pour sa dot, je vous aiderai. . .

« Je ne doute point, si je reste ici, qu'il ne vienne une troupe en 75. Alors tout serait bien, l'occupation du théâtre, la société d'Eugénie, qui vraisemblabletnent ne refuser oit pas de vous suivre, la mienne, qui seroit une grande ressource, et que, malgré elle, je lui f crois chérir, celle de Thérèse, qu'Une seroit pas impossible de mûrier honnètementici, pourvoient vous faire passer une vie douce, mais agréable. »

La correspondance dure, je crois, presque tout le temps que Clairon habite l' Allemagne. Une lettre écrite en 1778, et faisant partie de la collection Morrisson, est vraiment piquante après tout ce que nous savons des bons procédés de la femme pour le jeune homme. Clairon reproche à Larive de n'avoir pas gardé la mémoire de son nom de baptême. Oui, dans le billet auquel elle répond, Larive l'a appelée Marie au lieu de Claire, — c'était vraiment un oublieur que ce Larive !

« Et pourquoi donc me débaptisez-vous? Je suis trop vieille, trop inutile au monde pour me refaire un nom; si petit quest le mien, il faut que je le garde. Ma patronne n'est point la reine des cieux; une vierge en sous- ordre n'est encore que trop pour moi. Puisque vous l'avez oublié, je vous apprends c/ue c'est Claire que je m'appelle, mais sous quelque noin que ce soit, je reçois vos souhaits et votre baiser, et vous promets de vous rendre l'un et l'autre avec usure.

« Je vous fais inon sincère compliment sur le service qu'on vous rend, en vous débarrassant du coinique, il vous a fait faire votre chemin plus vite, mais dans la position où vous ètes^ il ne pouvoit plus que vous miire, excéder votre mémoire.

doubler vos fatigues et vos tracasse?'ies, et vous laisser' clans la raédiocrité .

« M. dOrcy, qui a passé dix-sept Jours avec nous, a reçu,j)endant son séjour ici, une lettre des princesses polonoises, dans laquelle on lui annonce un jmquet pour vous, contenant des ornements turcs, et qu'il vous remettra lors de son retour à Paris. Il y sera à peu près dans le même temps que moi. Je partirai le l*"" octobre, je ne [mis pas plus tôt, je réponds que ce ne sera pas plus tard. Je suis fâché de votre brouillerie avec j^j.m Yggff'ig^ C'est une chose insupportable cVêtre mcdavec ceux cpi'on est obligé de voir sans cesse. Le talent que vous professez, a besoin de conseils et d'aide : quand on a perdu toute mesure, on ne se parle point, chacun fait à sa guise, oublie l'ensemble, nidt au particulier, et le tcdent et l'ouvrage en souffrent toujours! On n'estiins jjas tous ceux avec lesquels on vit, mcds, quand on est obligé de communiciuer avec eux, il faut être sage pour cacher son mépris : c'est le seul moyen d'éviter les ridicules états de l'esprit de parti, et les injustes dédains du public, qui confond toujours l'ensemble méritant avec le p)articulier mal- Jionnête.

« Gardez votre façon d'être et de sentir, mais tâchez que cela se raccommode : c'est un grand

même que celui de jjoiœoir vivre avec tout le monde, et l'on ne doit être affecté de la conduite des gens, qu'à proportion! du degré d'estime qu'on leur porte. Je suis continue lletnent tracassée par des chiffonnages, mais le fond de ma santé est supportable.

« Bonjour, mes enfants, recevez les compliments du M... et de MM. Deschler et Waulwarth [sic).

« Triesdorf, ce S3 août 1778, »

Au fond, la position de favorite du Margrave avait amené à M"" Clairon des contrariétés, des tracasseries, de noirs soucis.

Ces petites cours allemandes n'aimaient pas l'ingérence d'un étranger ou d'une étrangère près de leur souverain, elles redoutaient à la suite de cet étranger ou de cette étrangère, une invasion de compatriotes, venant prendre les places et les positions lucratives du pays.

Puis la tragédienne, selon une expression qui la caractérise bien, rencontrait à Anspach, parmi les ministres du Margrave, un Narcisse, et elle devait défendre son honneur, sa vie même, dit-elle, contre les embûches qu'il lui tendait : lutte à la fin de laquelle elle eut une maladie terrible, et ne compta plus ses jours que par de la langueur et des maux '.

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