Cette lettre, dit lady Craven, fut écrite cinq semaines
A cotte lettre déjà connue, il n'est pas sans intérêt de joindre deux passages de la correspondance de Clairon avec Henri Meister dans les premières années do la Révolution, et oii le ressentiment de la tragédienne pour le prince allemand, est reste aussi vif qu'aux premiers jours de la rupture.
« D'après le récit que vous me faites de la conversation dont j'étois l'objet , fai cru qu'il étoit convenable de mettre dans un écrit ■particulier le pourquoi de ce que j'ai dit et fait. .V abandonne à votre sagesse l'usage qu'on peut faire de ce papier, envoyez-le, gardez-le, brùlez-le, tout ce que vous ferez sera bien fait. Au demeurant j'ai brûlé toutes les lettres que j'avais du maître et de ses serviteurs. Quoique ce commerce fût bien antérieur à nos troubles, j'ai craint qu'un mouvement de curiosité ne le fît feuilleter. Il ne faut jamais permettre que la confiance et l'épanchement du cœur de deux amis soient jugés par les indifférents. Si, contre mon attente, je vis assez pour revoir ces persomies-là dans ma patrie, sûre de l'esprit de la daine, je la
après que le Margrave eut quitté Paris, pour revenir en Allemagne, et à l'époque précise où je mandais à la princesse, sa femme, que je consentais à aller demeurer avec elle. »
verrai poi'r peu quelle le désire^ mais pour M., jamais. S'il est change', je veux lui épargner la honte dont ma seule vue doit le pénétrer, et s'il est le même., il me feroit horreur! Je suis assez généreuse pour lui souhaiter autant de bien qiiil m'a fait de mal, mais je suis trop juste et trop sensible j)our ne le pas mépriser, autant qu'il le mérite.
« Je ne suis pas étonnée quon ait oublié l'hisloire de mes apparitions^ puisqu'on ne s'est pas souvemi de mes services, de mon attachement, de ce qu'on doit à l'humanité, de ce qu'on se devoit à soi-même. Cette chétive inémoire ne se rappelle même pas que mon âme juste et sensible doit s'offenser du titre cVamie cpi'il me donîie; je ne le suis pas^jerougirois de F être. Cest avec toutes
1. A propos de l'histoire de ses apparitions que le Margrave avait complètement oubliée, et que Henri Meister tenait à connaître, voici un fragment de lettre à son cher Henry :
« Vous me demandez l'histoire de mon revenant, elle a des détails si minutieux, si longs, qu'elle deviendrait insupportable à lire. Ce ne serait qu'un plat conte de vieille à lire, qu'il faudrait arranr/er, mais où, est ma tête, je ne l'ai plus. Toutes mes facultés sont anéanties, et la crainte d'accélérer la perte de ma vue, ne me permet pas d'écrire et de profiler du peu d'étincelles qui, de loin en loin, sortent du tas de cendres; dicter serait encore plus impossible, et la brave Berthet est occupée chez notre aynie, laissons-le là réparer son âme et son corps... Je vais tacher de ranimer le peu qui me reste pour vous le consacrer. »
les réflexions que je suis en état de faire, que je * voue le mépris le plus profond et le plus durable à l'être ingrat et barbare qui n'a craint, 7ii ma ruine, ni ma mort, dont l'âme atroce a tenté de m'avilir, et qui, depuis huit ans, compte ses jours honteux sans remords. Le mépris est tranquille^ je lui pardonne, mais je reiids grâce au ciel de m'avoir séparé du plus grand, du plus lâche ennemi C[ue j'eus jamais. »
Malgré sa bienfaisance qu'elle vante souvent dans des lettres à Larive, la grande tragédienne* a laissé peu de souvenirs en Allemagne. Et de la ncémoire de la femme illustre qui séjourna dix-sept ans à Anspach, le rappel le plus vivant, à l'heure actuelle, est un petit pain qu'elle avait l'habitude de manger, et qui s'appelle Clairons wek* !
1. Dans une de ses lettres on lit : « Je me console autant que je peux, en venant au secours de l'humanité; la co7ïfiance et l'amitié du souverain me mettent à portée de faire en grand ce que je ne pouvois faire qu'en petit. C'est une occupation bien chère à mon cœur. »
Lemontey dit, dans sa notice, que M'ie Clairon a élevé une fontaine monumentale et fondé un hospice à Anspach.
2. Beitrâge zur geschîchte der Anspachen und Beirent her Laude, par le D. Juliua Mayer. Anspach, 1883.
A la fin du mois de septembre 1786, les Mémoires secrets de la République des Lettres annoncent la réinstallation en France de M"^ Clairon, en ces termes :
« M"* Clairon, dont on ne parlait plus depuis longtemps, semble être venue se réfugier dans sa patrie pour y mourir. Elle a loué une superbe maison à Issy*. »
Les Mémoires secrets se trompent, la maison n'était pas louée, mais bien dûment achetée par M"" Clairon^ Et cette propriété qui, en sortant
1. Les Mémoires ajoutent: « Elle est accablée de maux, et sa tête est même quelquefois affectée. Cependant son goût pour la tribaderie se manifeste encore en ce moment; elle a pris avec elle une madame Tessier, grande et superbe femme, qui est comme sa gouvernante et qui semble s'être emparée d'elle exclusivement, et ce sera sans doute la première appelée à recueillir sa succession. »
2. Henry Céard me communique cette curieuse pièce, qu'ils rçlevée aux Archives des Quinze- Vingts (no 6 572) : « Une grande
de la manufacture de Javel et en remontant la plaine sur la gauche, était la première maison de campagne qu'on rencontrait, -Thierry la décrit en ces termes dans son Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris :
« Le premier objet qui se présente à la vue, en arrivant dans ce village, situé sur la pente d'un coteau fort élevé, est la belle maison appartenant aujourd'hui à M"'' Clairon. Les murs de clôture du vaste jardin de cette maison s'étendent, surlagauclie de la plaine, percés de grilles en plusieurs endroits; on en découvre les beaumaison, jardin et dépendances, et deux pièces de terre à Issy près Paris, lesquelles appartiennent au sieur Antoine Brognard, ingénieur général de la marine, capitaine de vaisseau du Roi, comme les ayant acquis de M. le duc d'Orléans, lequel les avait acquis du sieur Victor Coquelin, qui en était propriétaire au moyen du retrait... exercé contre le sieur Hector-Hyacinthe Seguin et sa femme, qui avaient consenti audit retrait et qui avaient acquis lesdits biens des héritiers de Jean-Francois de la Fontaine, receveur général des domaines et bois de la province de Bretagne, et de Françoise Coquelin, sa femme. »
Signification au cardinal de Rohan de la vente d'une maison, sise à Issy, faite le 2 mai 1786, par Antoine Brognard, ingénieur général de la marine, à Char les- Alexandre, Margrave d'Anspach, et à Claire-Joseph Legris de la Tude (M'ie Clairon) moyennant le prix de 80 000 livres. Le sieur Brognard avait acquis cette maison du duc d'Orléans et ce prince, pour procurer la mainlevée de toutes les oppositions à la vente, avait fait déposer chez le notaire Rouen ladite somme de 80 000 livres.
La signification fut faite chez M. Arnould, notaire, rue Cha-
tés au-dessus de la roule. Ils sont ornés de pièces d'eau, de statues, de treillages et de pavillons. L'entrée de la maison est magnifique, sa principale façade est à l'exposition du levant. »
Le choix de la localité d'Issy avait-il été motivé chez M"'' Clairon par son ancien goût de collectionneuse d'objets d'histoire naturelle. On trouvait dans les carrières d'Issy beaucoup de coquilles fossiles, et les étudiants en médecine, tout le xvni* siècle, y venaient herboriser avec messieurs leurs démonstrateurs, pendant la saison des simples *.
banals, pour le prince d'Orléans , et chez M. Pierre-Louis Forme, sous-procureur au parlement de Paris, rue de l'Obseryance près Saint- Côme, pour le duc d'Orléans.
Cette maison, la plus belle maison d'Issy, j'ai tâché de la retrouver, mais vainement. Il ne reste aucun souvenir à Issy de M'i^ Clairon, et après beaucoup de recherches, lorsque je croyais enfin avoir réussi, je tombais sur une propriété de Mi'o Raucourt, l'élève formée par M^'o Clairon, qu'elle avait sans doute achetée, séduite par la beauté du pays, à la suite de visites rendues à sa maîtresse et à sa {TOtectrice.
M. Louis Baron, l'auteur des Environs de Paris, aurait été plus heureux que moi. Il dit dans son livre : « En face de l'hospice des Petits-Ménages, une grille monumentale attire l'attention, elle ouvrait sur l'hôtel luxueux de la plus fameuse comédienne du xviiio siècle. »
1. Dictionnaire historique de la ville de Paris et de ses environs, par Huhtaut, Paris, 1779, voL III.
Dans ses Mémoires, M™^ Lebrun nous a laissé un croquis écriit de M"" Clairon, vers le temps de son retour en France. L'aimable artiste avait une grande curiosité de se rencontrer avec a tragédienne, qu'elle n'avait jamais vue jouer, et elle demandait à Larive, qu'elle savait intimement lié avec elle, de lui faciliter cette rencontre. Larive invitait M"* Lebrun à dîner, en ce bel hôtel qu'il s'était fait construire au Gros-Caillou, et 011 l'on se promenait dans un grand jardin sous des vignes grimpantes à la manière antique, comme il s'en voit aux environs de Naples'.
1. C'est la propriété magnifique que les journaux de la Révolution nous peignent, à une dizaine d'années de là, ornée de grilles magnifiques, entourée de fossés, avec son immense jardin, ses écuries, sa valetaille galonnée, ses appartements dorés, cette résidence qui semble une seigneurie de fermier général.
300 MADK.MOhSELLI-: CLAIPaJN.
Au momoiit où les invités allaient se mellrc à table, on annonçait M"'' Clairon. M"" Lebrun était frappée à la fois de sa petitesse et de sa maigreur. Et l'artiste-pcintrc nous représente ractrice, s'exprimantavec une extrême emphase, et tout le temps qu'elle parlait, tenant la tête fort élevée, et apportant dans une conversation familière le ton d'une princesse tragique, mais se montrant instruite et spirituelle
Ici commencent les années silencieuses, les années muettes, où rien ne parle plus de ces vies, tout à l'heure si retentissantes de publicité, oii le papier imprimé a cessé de s'occuper de ces existences, qui n'ont plus l'intérêt du talent en exercice ou de la beauté, des années où la grandeur tragique des bouleversements distrait même de l'attention des individus, des années où le biographe rencontre, à tout moment, dans sa poursuite de l'être choisi par son étude, l'obscurité, la pleine nuit, et ne retrouve l'homme ou la femme qu'il tâche de montrer vivants jusqu'au bout, que. par-ci, par-là, dans un bout de lettre, un méchant bout d'une bienheureuse lettre, lui racontant encore un petit rien de cette vie, sur laquelle déjà, et d'avance, semble s'être refermée la tombe.
C'est un bout de lettre comme cela, qui nous
apprend que la tragédienne, après sa rentrée en France, s'est rapprochée de ses anciens camarades de la Comédie-Française, et qu'elle vit maintenant avec eux dans les termes les plus cordiaux :
« Messieurs,
« C'est mi Théâtre-Français que fai dû mes protecteurs, mes amis, ma fortune et l'avantage d'un peu de célébrité! Je ne me le rappelle jamais qu'avec attendrissement et reconnoissance et je vous remercie, messieurs, de me mettre à portée de manifester l'un et l'autre.
« Agée, infirme, je dispose difficilement de moi, mais je serai continuellement à vos ordres, soit pour avoir l'honneur de vous recevoir chez moi, soit pour me rendre où mes anciens camarades et vous, messieurs, jugerez à propos de vous rassembler.
« Jai Vhonneur d'être, messieurs, votre très humble et très obéissante servante^.
« Clairon. »
Et ces relations amicales semblent continuer jusqu'aux dernières années de la vie de Clairon,