Catalogue du 15 novembre
mais. Monsieur, n'est-il donc permis qu'à vous d'être sensible? M'ôtez-vous le droit que ma raison et l'expérience me donnent de juger les liommes diaprés leur conduite! Prétendez-vous que le sang ne circule pas dans mes veines, comme il circule dans les vôtres! Apprenez de moi, monsieur, que par respect pour vous-même , par respect pour ce titre d'ami que vous preniez., vous deviez faire ce que je vous demandais, vous deviez surtout vous expliquer sur ce qui vous blessait, et non me laisser là, aussi indécemment que vous le faites depuis sept mois.
« Je vous félicite. Monsieur, d'avoir pris l'esprit du temps., et de croire bonnement à l'égalité; moi trop vieille pour changer mes habitudes et ne m.e souciant pas d'une autre place que celle oii Dieu m'a. mise, je ne rougirois jamais de donner le nom de protecteurs aux personnes que leur haute naissance ou leur toute-puissance me défend de regarder comme mes égaux.
« Je suis aussi reconnoissante que je dois l'être, de l'assurance que vous me donnez d'honorer ma mémoire., après ma mort. Certes, votre attention est amicale et touchante, je vois que je puis mourir avec tranquillité. Mais comme vous dites avoir beaucoup d'affaires en ce moment, je prendrai patience sur ma gloirej et vous e?i
charrierai le plus tard qu'il me sera possible. « Tai l'honneur cVêtre, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante'^
« Clairon, y
< Paris, ce 12 novembre 1790. »
i. Cette lettre qui porte comme suscription : « A monsieur, monsieur Doyen de l'Académie de peinture, galeries du Louvre, ■) fait partie de la collection de M. Morrisson.
Après sa grandiloque épître de rupture avec le Margrave d'Aiispach, toute correspondance avait cessé entre M"" Clairon et Christian Frédéric, mais, au moment où se répandait evi Europe le bruit de la résignation' au roi do Prusse de ses margraviats d'Anspach et do Bareith, dont il avait hérité, en 1769, après la mort de son cousin, la bonne lyianum croyait rappeler le Margrave à son honneur et à son devoir de souverain, et en mars 1791, elle lui adressait une lettre, oîi semblent être mis en prose les vers adressés à son prince par une noble et dévouée confidente de tragédie.
1. Voir, dans les Mémoires de la Margrave d'Anspach , les détails de l'entrevue entre le roi de Prusse et le Margrave d'Anspach, oii furent jetées les bases de cette résignation^ entrevue où assistait la Margrave.
« Au Margrave d'Ansjmch.
« La profonde retraite que je me suis imposée et l'aspect de la tombe oùj.e vais bientôt descendre, devrait fermer mon cœur à tous les intérêts humains ; mais n'ayant jamais pu cesser de vouscJiét'ir, de désirer votre bonheur et votre gloire, je croirois vous manquer, en ce m,oinent, si j'hésitais à vous écrire ; ma démarche vous prouvera du moins qu'aucun ressentiment ne me reste, et que je meplaisà vouscroire justeet bon, comme autrefois.
« J'apprends que vous êtes plus vivement sollicité que jamais pour céder vos Etats, et l'on m'assure quil est possible que vous y consentiez. Je ne puis le croh^e; non, vous êtes incapable de vous mûre, de vous outrager vous-même à ce point. Vous ne pouvez avoir oublié tout ce que vous m'avez dit à ce sujet, ce que vous avez répété, cent fois devant moi, au vertueux baron de Gejnmingen : «.J'aime trop mes sujets pour renoncer à les « rendre heureux. Quitter un trône est prouver « qu'on est indigne de le remplir. Je me serais «■ contenté d'être im simple particulier, je rougi- « rois de le devenir volontairement. Seul arbitre « de ma fortune et de ma volonté , maître de « disposer de tout, jouissant enfin de l'amour et
« de la recoiinoissance de sujets, auxquels j'ai « tout sacrifié y je ne ferai ni la folie de confier « mon bonheur, ni celle de me mettre à la j)en- « sion de qui que ce soit, etc. » Je pourrais faire un volume de tout ce que je vous ai entendu dire de noble, de juste, de conséquent sur ce poiîit. Bêlas! seroit-il possible que votre volonté changeât, quand votre position ne change point? Quand même il dépend de vous de la rendre plus avantageuse et plus précieuse aux humains,
« La respectable princesse que vous venez de perdre, en ne vous donnant pas cV enfants, vous laissoit dans une indépendance très gênante : libre aujourd'hui d'en choisir une autre, d'avoir des successeurs qui puissent vous tirer de tutelle, dont l'existence empêcheroit l'effusion de sang et de larmes, que votre succession et la politique peuvent faire couler . Vous n'avez pas de cl ioix sur le parti que vous avez à prendre, tous les cabinets de V Europe ont en ce moment les yeux tournés vers vous. Ah! pesez bien ce que vous vous devez à vous-même, songez à l'amertume qui remplirait vos jours, si vous aviez un reproche à vous faire, songez au changement que l'opinion des hommes apportera sur votre existence physique et morale, songez qu'étant homme vous-même, il vous est impossible de vous promettre que vous n'aurez
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jamais un regret, et que, restant toujours souverain, il vous reste toujours le pouvoir de eesser de l'être! Les nœuds dr V hymen vous déplaisent, je le sais, mais ils ne sont à craindre que pour les [emmes; votre sexe et votre rang vous perinettent de les relâcher à volonté! des égards dans l'iiitérieur, de la décence dans le j)uhlic remplissent le cercle de vos devoirs, et de si foihles contrariétés ne peuvent se mettre en balance avec le respect, Vestime et rattachement qu'un brave et digne souverain ne manque jamais d'inspirer. Songez enfin que c'est votre plus inviolable amie qui vous implore pour vous-même, que je ne vous ai jamais trompé, que le langage que je vous tiens en ce moment, est celui que je vous ai toujours tenu: vous connoissez mon âme, vous savez {peutêtre même phis que personne) qu'aucune idée de haine, de vengeance, d'intérêt ne l'ont jamais souillée. Je ne veux rien devons, je ne dois jamais vous revoir, je n'ai plus que quelques moments à viv7'e : ma seule prétention est de vous prouver que je n'ai point cessé de vous chérir et de m intéresser à votre gloire^.
« Ce 14 avril 1791. »
1. Mémoires de Mademoiselle Clairon. Le brouillon de cette lettre de la main de M"e Clairon existe dans les papiers de Meister. Il est daté du 14 mars 1791.
Faisons suivre celte lettre au Margrave d'une autre lettre inédite à Henri Meister, qui est comme le post-scriptum intime et secret de la missive diplomatique, adressée par la tragédienne au prince allemand :
« Dans une lettre que vous avez fait écrh'e à Berthet, j'ai lu : « Je ne suis pas abandonné, et « j'ai souvent la douce consolation de voir mon « bien-aimé Margrave. » S'il va vous voir saiis suite, je vous prie de me rendre deux services. Le premier : de savoir s'il a eu connoissance de la lettre que je lui ai écrite, au sujet de ses Etats. Qu'il n'ait pas pu, ou quil nait pas voulu me répondre, sont deux choses si différentes, qu'il m'importe de savoir à quoi m'en tenir. Le second est de lui demander quel est le sort qu'il a fait à une boite couverte de mes cheveux, et de deux autres avec mon portrait. L'exil de mon grand tableau m'ordonne de croire que le feu, la rivière, ou peut-être pis, est devenu leur tombeau; cependant, il me reste des soiivenirs d'une bonté, d'une sensibilité, et même d'une petite coquinerie habi tuelle, qui pourraient les avoir fait garder secrètement. Le premier parti ne m' étonneroit pas. Il est des moments d'effervescence qui rendent capable de tout; ?nms si l'on avoit suivi le second.
ça me serait, je l'avoue^ une fjrande consolation: quelque faible que puisse être le sejitiment qu'il m'aurait conservé, il me feroit oublier bien des peines; car enfin, malgré quelques instants que j'ai donnés à ma colère, je ne me rappelle pas un seul jour où je n'aie fait des vœux pour son bonheur! Faites, je vous en conjure^ tout ce qu'il dépendra de vous, pour qu'il vous réponde sur ces deux choses, et quaiit à ces bucoliques, comme il ne peut, ni ne doit les mettre au jour, demandez-lui s'il voudrait être assez généreux pour m'en faire le sacrifice. Sûr de votre discrétion, il pourrait vous les remettre.
« ... Si par hasard il voulait savoir l'usage que j'en veux faire, le voici. Le petit portrait ovale serait pour vous, celui qui vient de M'"" Trial, pour mai, parce cjue je l'ai toujours aimé à la folie, et la boîte de cheveux pour ma dolente Angélique, dont je suis sûre que cela dilater oit l'cîme, quelques instants, et s'il le veut, j'offre en échange cinq à six cents de ses lettres, où l'on peut trouver des choses plus intéressantes que peut-être il ne le croit.
« Je ne vous dis rien pour vous, vous ne doutez pas du désir et du besoin que j'ai de vous revoir, mon âme aimante ne varie point dans les affections qu'elle a prises une fais, et comme vous
ne m'avez jamais fâché, vous, vous devez encore plus compte)' sur moi c^uun autre.
a Issy^. »
1. Lettre autographe de M^'e Clairon, portant pour su3cription : Pour Henry. (Collection des papiers de Henri Meister aujourd'hui en possession de M. Paul Reinhardt-Sulzer.)
En ces premières années de la Révolu lion, l'édition allemande des Mémoires de M"" Clairon donne sur l'état des sentiments aristocrates delà tragédienne à l'égard des événements du temps, et de son horreur pour son ancien métier, et de ses idées sur l'avilissement, dans lequel tombe, à SCS yeux, un homme bien né, qui embrasse la carrière du théâtre ; — l'édition allemande donne une curieuse conversation, qui n'a été reproduite dans aucune des deux éditions françaises.
Un jeune homme de famille, nommé M. de la Tour, au moment de débuter à la Comédie- Française, après avoir demandé une audience à M"" Clairon, se présentait cbez elle, un mâtiné
1 . Nous avons la date de cette entrevue qui avait lieu le l«r juin 1791, par l'annonce du début de ce fils d'un président du parlement de Provence. Il débutait, ce jour-là, par Gengiskhan dans TOrphelin de la. Chine.
MADEMOISELLE CLAIROX. 407
— Vous, monsieur, un comédien! s'écriait M"* Clairon, — prise de colère à la vue du jeune homme, lui rappelant les traits de sa vénérable mère, qu'elle avait connue, — vous, le fils de M. de la Tour, vous, le frère de l'évêque de Nevers! Vous le beau-frère de M. de Pontcarré! Vous le neveu de M. d'Aligre et du bon et honnête chevalier de la Tour!... Tous ceux-là, vous osez les offenser à ce point !
Et comme le jeune homme s'étonne que la tragédienne traite si durement un art, dans lequel elle s'est distinguée si glorieusement, M"^ Clairon reprend :
— Je n'étais rien. De toutes les carrières que le malheur m'ordonnait de suivre, je choisis celle dont l'étude pouvait agrandir mes pensées, élever mon âme. En n'épargnant ni recherches, ni soins, ni peine, pour comprendre les personnages que je devais représenter, d'une bourgeoise inconnue, je suis devenue une femme célèbre. Mais vous qui avez le choix de tous les états... pourquoi choisir ce tas de boue?... Oui, comment pourrait-il y avoir maintenant des créatures assez viles, pour vouloir être comédiens? Aussi, aucun d'eux n'a seulement l'ombre du talent. Autrefois un public, éclairé par les chefs-d'œuvre de Corneille, de Molière, de Ra-
cine, de Voltaire, pouvait former des auteurs, des acteurs, mais que peut-on attendre de notre nouveau public, qui applaudit l'affreuse misérable pièce de la Nuit de la Saint-Barthélémy^ , une pièce qui transporte à la scène, fondée cependant pour être une école de mœurs et de vertus, les effervescences terribles du Palais- Royal et de la place de Grève...
Là-dessus, le jeune de la Tour, après lui avoir dit qu'il était annoncé pour le soir même, et que s'il ne jouait pas, ça ferait un scandale épouvantable, demande à lui faire entendre un morceau de I'Orphelin delà CmNE.
Clairon l'interrompt au milieu de sa tirade.
— Assez! Ceci me fait juger du reste, avec une figure expressive, vous êtes raide comme un pieu ficbé en terre. Votre pantomime est dure, sans noblesse, et exagérée, et sans concordance avec ce que vous dites. Votre voix, qui est cependant mélodieuse, manque de souplesse, et ne donne qu'un son fatigant pour l'oreille. Votre prononciation, il est vrai, est pure, mais vos périodes se précipitent trop. On n'entend pas vos syllabes finales. Votre physionomie ne peint rien des sentiments que vous
1. Charles IX ou l'École des Rois, tragédie en cinq actes, par Marie-Joseph Cliénier.
exprimez. Vos beaux yeux prennent une expression féroce... vous serez sifflé!... Partez d'ici, prenez la poste, allez vous jeter aux pieds de votre père...
— Je vous supplie, mademoiselle, de me permettre de vous revoir.
— Dans peu de jours j'irai à la campagne. Vous voyez que l'on emballe mes affaires.
— Allez-vous loin?
— A Issy.
— C'est comme Paris, j'irai volontiers plus loin pour vous voir. Toutefois si mon nouvel état ne me réussit pas, je n'aurai jamais la hardiesse de vous revoir'.
1. Clairon dit qu'elle n'a jamais su, depuis, ce qu'il était devenu.
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Voici donc M"^ Clairon habitant Issy l'hiver comme l'été, habitant la campagne toujours, ainsi qu elle l'a dit à M. de la Tour. Et c'est cependant elle qui écrivait à Larive, en 1775 :
( Je vous remercie de l'asile que vous m'offrez, mais pour rien au 7nonde on ne me ferait vivre à la campagne. J'ai besoin du inonde, iïoji de la solitude. Elle vous est chère pour vos études, pour vos sentiments. Mais moi, que Page et les infirmités laissent sans passions et sans araires, j'ai besoiyi de société, et l'activité qui reste encore à mon âge me fait préférer des humains à des végétaux *. »
Vers la même époque, a également lieu, dans l'intérieur de M"® Clairon, en cette maison d'Issy,