Lettre de la collection Dubrunfaut
une séparation mystérieuse dont je n'ai pas la clef. Elle est obligée de se séparer d'une femme qu'elle aime tendrement, et dont l'éloignement la désole. Est-ce la M"® Tessier, que les Mémoires secrets lui donnent pour gouvernante? Est-ce sa fille adoptive Pauline? Est-ce une autre intimité, que nous ne connaissons pas? Quelle que soit la femme qu'elle pleure, je donne la lettre comme un curieux témoignage de la passion de ses amitiés :
« Votre lettre est arrivée, elle a produit l'allégement et le redoublement de peine quelle pouvoit exciter, et que vous pouvez plus aisément vous peindre que je ne puis l'exprimer. Vous n'aurez point de réponse, cherchez-la dans toutes les réflexions qne vous pouvez faire, mais ce que vous ne parviendrez point à vous peindre, cest la douleur que nous éprouvons de nous séparer, rien ne nous reste à l'une et à Vautre. Elle va dévorer son cœur dans sa famille, et la triste liberté de gémir dans ma solitude est mon unique consolation ; celle de nous écrire ii'est pas une ressource, car je compte pour rien de se restrein-cire à mander : « Je suis /«, je me porte bien ou mal. » On ne peut, on ne doit rien dire de p)lus. Hélas! nous nous devinions si bien, qu'une larme,
qiiunmot nous étaient dim grand secours. Tout est finil Ecrivez de temps en temps des lettres ostensibles, un silence absolu ne se comprendrait pas, et laisserait trop cV inc^uiétude de l'autre.
« Ecrivez aussi à votre amie de la Chaiissêed'Antin;elle a demandé de vos 7iouvelles et l'on ne pouvait lui donner les détails dont son attachement a besoin.
« Je n'avais pas fait partir mon billet, parce qu'on désirait y joindre quelques mots, mais les folies et la séparation de la veille, le départ précipité de ce matin, ont rompu tontes nos mesures et je vous écris seulement d'être autant heureux, aussi bien portant qu'il sera possible, si vous voulez nous épargner d' être les plus malheureuses du monde.
« Ce 28. »
« On est allé en Normandie \ »
1. Lettre autographe adressée à Henri Meister, et faisant partie de la collection. Une autre lettre de la même correspondance, relative à cette séparation dit : «... Nous supportons avec assez de courage et notre solitude et le rabâchage de notre éternelle harpie. Mais le chef suprême, de retour pour ses affaires, et que nous avons vu deux moments, est allé faire une assemblée de famille, pour concerter ce qu'il y a de rnieux à faire; j'ai bien peur qu'on ne décide de nous séparer. Si cela arrive, plaignez-nous, nous n'avons plus de consolation dans le monde, ne pouvant sans risque avoir des correspondances hors de la France... »
Pendant les dernières années de son séjour en Allemagne et les premières années de son retour en France, M"^ Clairon occupait les heures vides de sa vie à écrire ses Mémoires*. Ces Mémoires terminés, elle en remettait une copie à Meister, le familier de Diderot, du baron d'Holbach, du ménage Necker,, au moment oii celuici quittait Paris, en 1792, à la condition, assure-t-elle, de les faire paraître seulement dix ans après sa mort.
Henri Meister, auquel elle remettait cette
1. La rédaction des Mémoires de M"e Clairon a été faussement attribuée à deux ou trois personnes. J'ai lu dans ua livre, dont j'ai oublié le titre, qu'ils avaient été rédigés par Philippe de Baumal, conseiller àla Gourde Douai, et je garde le souvenir d'un article de Jules Lecomte, dans le Monde Illustré, où il affirmait que les Mémoires de la tragédienne avaient été écrits par Tacadémicien Etienne, alors modestement logé dans un petit entre-sol, sous Fappartement de la rue de Lille.
414 WADEMOl.SKLLE CLAIRON.
copie de SCS Mémoires, était le clier Henry. Une série de petites lettres et de billets, faisant partie des papiers du collaborateur de Grimm, nous le font voir vivant dans lintimitc de i\I""'' de Vandeuil, très liée avec M"* Clairon. El ce sont des invitations })areilles à celle-ci :
c< Si. M. Mcisto' veut dhier avec des femmes paisibles, dont il est chéri, il se rendra demain dimanche, à dcuxheures,sur le auaides Thfkitins. »
Il semble même que Meister soit des dîners de chaque semaine de M"" Clairon, des dîuers du samedi, à la fm remis au mardi, et qui ont leur fin dans ce mélancolique billet :
« M^'" Clairon désire vivement que M. Meister lui fasse l'amitié de venir dîner avec elle, mardi prochain. Ce sera le dernier banquet qu'elle donnera dans sa triste maison. »
Et quand ce n'est pas un dîner qui les rapproche, c'est une représentation dans la salle de spectacle de jNP® deMontesson, chez laquelle il est invité par cet aimsible mot de son amie :
« La représentation de M'"^ de Montesson est remise au vendredi 9. Le billet pour le jeudi ne
MADEMOISELLE CLAIRON. 41o
seroit pas reçu. M'''' Droiiin en fait un autre, et M. Meister est prié de renvoyer le premier.
< iî/"^ Clairon lui souhaite autant de plaisir en la tragédie, que lui en a fait sa médaille. »
Et quand Meister a quitté la France, l'amitié de M^'" Clairon a pour l'absent des regrets sem blables à ceux de l'amour, assurant l'heureux Henri qu'il n'est qu'un seul être au monde (M""^ de Vandeuil) auquel elle accorde de désirer son retour aussi vivement quelle. Mais écoutons la confesser sa tendresse, avec des coquetteries de sexagénaire, qui, selon son expression, a conservé un cœur entre vin(jt-cinc[ et trente ans^.
(( Un peu de changement doit me plaire, et la vie que je mène m'en fait un besoin. S'il rnarrivoit cjuelque être susceptible d'un peu d'amitié pour moi, sans examiner s'il a votre esprit, vos connaissances, la sûreté, t amabilité de votre âme, je le recevrais à bras ouverts; mais je sellais légère, sans être infidèle. Je tiens toujours à mes anciens sentiments . Celui du jour n'ôte rien à celui de la veille : qui ne m' é conduit pas, est siir de me retrouver la même. Votre absence me
1. Ces lettres non datées semblent avoir été écrites presque toutes dans l'année 1792.
/il6 MADEMOISELLE CLAIRON.
laisse un vide insupportable, votre timidité m'a donné trois on quatre secondes d'humeur, mais quoi que vous fassiez ou ne fassiez pas, je ne ceS' serai jamais de vous désirer, vous estiiner et vous chérir. Je suis im peu plus mal à mon aise en ce moment que de coutume, les peines de l'esprit et les douleurs du corps ne me laissent plus la moindre relâclie. Mon unique consolation est d'être sûre que mes jours ressemblent au chapelet : de grain en cjrain, j'arriverai pourtant au dernier.
« Vous ne me dites point le titre du livre que vous avez choisi, mais puisque vous croyez qu'il plaira, cela me suffit.
« Ma pauvre amie a été bien malheureuse, tout ce quelle a souffert d'un bras, d'une jambe, d'un œil et d'un cul malades, est inexprimable; aussi me garderai-je bien de me plaindre devant elle, de peur de lui donner le coup de grâce.
« Au nom de Dieu, ne vous cassez plus rien^ et arrivez-nous le plus tôt possible... »
« 4 novembre 419%.
« Vous êtes étranger, vous ne vous êtes jamais mêlé de rien., trop d'yeux sont ouverts pour qu'on
1. Dans une autre lettre sans le spécifier, elle lui parle de son accident, accident qui lui fait craindre qu'il ne la laisse longtemps seule.
ne comioisse pas la pureté de votre conduite. Maître de choisir votre résidence dans le monde entier, la France vous a jxiru préférable à tout, c'est sur elle que vous avez placé votre fortune, c'est dans son sein que vous avez désiré achever votre carrière, puisque vous avez charr/é tous vos amis de vous trouver im lieu de campagne, où vous puissiez vous retirer. Parti seulement depuis six semaines avec un passeport, ne suivant où, vous êtes, que des intérêts de fortune et de littérature, il est impossible que vous courriez le moindre risque, en revenant ici, et très jjossible que vous en courriez, en relardant... tout absent passe pour émigré, tout émigré doit s attendre à ce qu'on posera le scellé chez lui, et que ses biens sero?it à l'encan. Pourquoi courir ce risque? »
Et parlant de la joie que le parti de se fixer en France causerait aux amis de Meister, elle termine sa lettre par :
« Venez, et venez le plus tôt possible, ne comptez plus sur notre bon ange, mon cher Henry, il me paroit impossible qu'il échappe à la proscription. Ce n est plus que de la victoire et de la paix que nous devons attendre notre réunion : si nous pouvions précipiter l'enfer anglais au fond de la
Tamise^ nous aurions beau marché du reste, et je pourrais me flatter de jouir ])endant quelques instants du bonheur de ma patrie et du charme de Vamitié.
(( Mais je suis tant vieille, tant infirme. Toutes mes heures sont marquées par des douleurs et des privations si déchirantes, que mon unique consolation est de m^ assurer, à la fin de chaque journée, que j'ai fait un pas de plus vers le tombeau qui doit ni anéantir. Ce n'est pas la perte de ma fortune qui m'afflige, le sacrifice que je suis obligée de faire de tous les objets de luxe ne coûte pas un regret à mon cœur, mais presque imjjotente, presque aveugle, je ne puis plus me suffire à moimême : toujours seule, sans amis, sans famille, sans affaire, mon âme aimante se dévore, et ma tête bouillante succombe sous l'ennui. Sans la tendre amitié qui m' ordonne de retarder autant que j)ossible les regrets de Vinappjréciab le Angélique, ceux de Vhomme que vous attendiez^ — car, je n'en doute pas, vous connaissez tous trois mon cœur, vous m'aimez — depuis lo7igte77ips, je neseroisplus; le peu d'énergie quime reste encore, m' aurait fait préférer un sommeil tranquille à la cruelle agitation qui marque tous mes moments. Que cette idée ne vous effraie pas, je sais aimer, je sais souffrir, je vous promets de prendre soin
de mes jours, tant que je n'aurai pas de larmes à répandre sur vous trois. »
« Le portrait que vous me faites de vos vieilles, me fait appétit^ je regrette de n'être pas de leur nombre, nous nous disputerions, si doucement, à qui vous rendroit plus heureux. Mes infirmités, mes rides, ma tournure et mon accoutrement de vieille femme, les laisseroient sans inquiétude sur toute préférence et je l'aurois! Mon cœur est encore entre vingt-cinq et trente ans! et je saurois au moins de qui vous parler, pour intéresser vivement le vôtre. . . Mais paix, j'écris, je ne parle pas. Prenons patience, cheveux blancs ou non, revenez-nous, vous serez bien tendrement embrassé.
« D'après la lettre que Berthet vient de me faire lire, je puis attendre deux grands plaisirs de vous, le premier, devons embrasser pour mes éirennes, ce qui me porteroit sûrement bonheur toute l'année; le second, le bonheur d'offrir à l'amie, qui m' est plus chère que moi-même, le petit hommage d'un livre anglois. Je vous prie de m' apporter la traduction de Hotwel (sic) ^ tant cité par Voltaire, sur la plus ancienne langue et la plus ancienne religion des Brahmes.
« Je sais que votre âme est douce et pure, je suis sûre que l'honneur et la raison sont vos
guides. Mes faibles aperçus céderont toujours à vos lumières, et la tendre amitié que fai pour vous, suffirait seule pour me faire approuver tout ce que vous faites. Cependant, mon cher Henry, cette amitié ajoute un bien rude surcroît à ma peine^ et de tous ceux que je puis regretter^ vous êtes certaineynent un de ceux que je regrette le plus. Il m'est affreux d'entrevoir que je ne vous reverrai jamais. Il est impossible de passer assez vite de la tempête, dont nous sommes encore agités, au calme, dont nous avons besoin pour 7ious rejoindre... 0 mon ami, vous ne me retrouverez plus, mes maux habituels, les maux dont je n'ai pu me défendre, les privations de tout genre, ont flétri mon âme et doublé mes années. Je ne suis plus que le fantôme de la femme que vous avez connue ^
1. Cette correspondance inédite faisait partie des papiers de Henri Meister. Elle est aujourd'hui en la possession de M. Paul Reinhardt Sulzer (habitant Winterthur, dans le canton de Zurich), que je remercie bien vivement de la gracieuse communication qu'il m'en a faite, remerciant également Maurice Tourneux, auquel je dois l'indication de ces lettres, si curieuses pour les dernières années de Clairon
Meister ne revenait point en France, et la correspondance, peut-être interrompue par les événements de 1793, n'était point reprise entre la vieille Clairon et Henri Meister. Les années se passaient, le Directoire succédait à la Convention, lorsqu'un jour de l'année 1798, sans être consultée, sans même être prévenue par une lettre ou avertie par l'envoi d'un volume, M"^ Clairon apprenait par un article d'un journal français, par un article du Publiciste^ la publication de ses Mémoires en allemand *. Dans une
1. La préface de l'édition allemande porte la date du 19 avril 1798. Voici comment elle s'exprime : « ... Il serait superflu et peu intéressant pour le public, de raconter comment le manuscrit de cet ouvrage est tombé dans les mains du traducteur. Celui qui le lira avec attention, sei-a convaincu, autant par le sujet que par la forme, qu'il n'est pas sorti du cerveau d'un romancier, mais qu'il peut seulement provenir de la personne, sous le nom duquel il est donné au public, qui est en même temps l'héroïne de cette histoire... »
lettre de remerciement en réponse à l'article, im])rim6e dans le numéro du Publiciste du 28 thermidor an VI (13 août 1798), M'^^ Clairon déclare que la connaissance qu'elle avait des principes de la moralité de l'ami, auquel elle avait confié son manuscrit, et qu'elle ne veut pas nommer, lui fait rejeter toute idée d'infidélité, et affirmer que cette édition d'un livre, qui ne devait paraître que dix ans après sa mort, ne pouvait être qu'un vol fait à sa délicatesse.
Là-dessus, sans plus d'explication et sans faire part à ses lecteurs de sa correspondance à ce sujet avec Henri Meister, elle prend allègrement le parti de publier une édition française portant le titre :
Mémoires d'Hlppolyte Clairon et Réflexions sur la déclamation théâtrale. A Paris^ chez Buisson, rue Rautefeuille, n° 20, an VII de la République.
Au fond, 011 est la vérité vraie de cette publication, vérité même dissimulée par la plaignante dans cette lettre inédite, dans cette précieuse lettre jusqu'ici inconnue :
« Tavois au moins soixante ans, Monsieur, lorsqiie je fis votre connoissance, et cependaïit,
j'ose croire qiiaiicime de vos jeunes amies n'a jamais eu pour vous phis d'attachement, d'estime, de confiance que vous m'en aviez itispire'. Un article de mon testament tattestoit, en vous priant d'accepter l'hommage de mon petit ouvrage, et en vous laissant le maître de le garder en manuscrit ou de le faire imprimer, si vous l'en jugiez digne, en exigeant toutefois qu on n'en supprimât jamais un seul mot. Je ne me rappelle rien, ni dans nos conversations, ni dans les lettres, que j^ ai eu l'honneur de vous écrire, qui avoit trait à ce que je viens de tracer.
« Depuis nos troubles, vous me dites, tin jour, que vous étiez très embarrassé pour votre correspondance littéraire^ parce que les livres courants et les spectacles ne vous offroient rien de digne d'être cité, et que pour rien dans le monde, vous n^ écririez un mot ([ui ait trait à la révolution; touchée de votre situation, et je vous le jure, sans aucune présomption pour mes foibles talents, je vous ai remis un des deux manuscrits que j'a~ vois, en consentant que vous y prissiez, par-ci par-là, quelques morceaux qui pussent faire au moins remplissage .
« En apprenant par Berthet que votre situation devenoit, de jour en jour, aussi pénible que la nôtre, connaissant par moi-même l'horreur de manquer
de tout, forcée par la misère de mettre une valeur inappréciable au moindre secours, que malgré ma répugnance pour être imprimée de mon vivant j je consentirois à l'être, en ce moment, si vous le désiriez, que M. de St..., en revenant de la Suisse, m' avoit assuré qu'un imprimeur... [dont j'ai oublié le nom) en donnei'oit un prix considérable pour le temps oit nous sommes, que vous feriez d'autant mieux d'e?i profiter tout de suite, que cet ouvrage devajit vous appartenir un jour, vous ne feriez qucn avancer la jouisscmce de quelques moments. Votre réponse fut que vous vous chargeriez de le faire imprimer pour moi, si je l'exigeois, mais qu'à moins den ôter ce qui regardoit leMargrave, vousnepouviez rienaccepter. N'ayant écrit que sous la dictée de la sensibilité, de la vérité, de l'Iionneur, on m'oteroit plutôt la vie que de me faire effacer un seulmot, n'aijant point d autre moyen de manifester mon indignation, j'en parle et l'emporterai dans le tombeau.
« Depuis ce temps, nous ne nous sommes p) oint vus, nous ne nous sommes point écrit, et notre commune amie a pu vous assurer que j'approuvois votre conduite, et ne vous en estimois que plus. D'après tout cela. Monsieur, jugez de mon étonnement, en apprenant piar les papiers publics que mon ouvrage est imprimé, et qu'il l'est en
allemand! lorsque j'apprends par le livre de jj^me -^Q(^]iQY> qiiQ tnon manuscrit coiiroit les grands chemins, lorsque je vois par votre silence qu'il vous est égal que je vous croie le plus infidèle et le plus léger des dépositaires. Vous avez oublié ce que vous deviez à mon sexe, à mon âge, à mes maux, à mes malheurs^ à mon amitié, et c'est vous, vous que j'estimois iard, qui m'imposez l'afflifjeante nécessité de me défier de tous les hommes ! Vous avez trop d'esprit pour n'avoir pas démêlé mon caractère; il est violent, mais loyal et sensible : un mot dicté par l'amitié m'eût fait consentir à tout ce qui pourroit vous plaire, mais en disposant de moi, sans mon aveu, en vous permettant de m'écrire aujourd'hui que vous aviez désiré de complaire à d'autres, vous avez comblé la mesure de vos torts, et blessé profondément mon cœur ; je nai point la témérité d'assurer qu'il ne vous regrettera jamais, mais fai la fermeté nécessaire pour m' assurer qu'il ne vous croira plus.
« Ce 27 fructidor an VI (13 septembre 1798.) »
J'avoue qu'avant la connaissance de cette lettre, la publication des Mémoires en Allemagne me paraissait légèrement louche, et que j'étais tenté de croire, de la part de M"^ Clairon, à une complicité, àun acquiescement tacite, satisfaisant
la rancune de ses vieilles haines théâtrales. Et encore aujourd'hui, en dépit de cette lettre, je ne trouve pas la femme assez sérieusement fâchée, je la vois plus blessée du manque de procédé de l'éditeur, qu'indignée au fond del'âme de la vilaine action. Elle ne se cache même guère de laisser entendre qu'un mot dicté par l'amitié l'eût fait parfaitement consentir à la publication. Il y a quelque chose de plus grave, c'est que dans toute cette correspondance avec Henry Meister, il n'estjamais question de la publication de ses Mémoires, dix ans après sa mort, et que ce fragment d'une de ses lettres, fait Meister absolument le maître de la publication du manuscrit, à lui confié :
« Je vous abandonne en entier mes faibles productions, j'approuverai tout ce que vous en voudrez faire^ sûre que votre sagesse et votre amitié présideront à la révision, à l'arrangement des phrases et des matières, et que vous vous réglerez sur le te7?îps, où ce rien pourra paroitre supportable. Depuis longtemps, j'av ois chargé Ber... de vous dire tout cela. »
Non, non, je crains bien que Tex-tragédienne n'ait eu plus de contentement que de chagrin,
de la publicité anticipée de ses Mémoires, publicité qui lui permettait d'atteindre sa rivale, encore de son vivant, et d'empoisonner ses dernières années. Et je ne veux en donner, comme preuve, que ce passage d'une lettre écrite à son éditeur Buisson, oii, tout en les maintenant, elle se défend si maladroitement de ses attaques à l'endroit de M'"" Dumesnil :
ft // ni est revenu que quelques 2:)ersonnes me bkhnoient d' avoir parlé de la citoyenne Duinesnil, de son vivant. Je sujjplie qiCon se rappelle qu'elle est âgée de plus de quatre-vingts ans, que mon expresse volonté étoit que mes réflexions, faites pour moi seule, ne fussent connues c^ue dix ans après ma mort. On sait la loi (ju'oji rna imposée de les imprimer moi-même. J'étois alors dans un état de langueur, qui ne me permit ni de relire mon manuscrit, ni d'en suivre l'impression. J'ignore si la citoyenne Dumesnil se ressouvient d'une conversation tenue entre elle et moi. dans sa loge^, dix ou douze ans avant ma retraite du
1. Voici, dans son invraisemblance, cette conversation que Dussault déclare être, sur ratïirraation de M'i« Dumesnil, un dialogue fabriqué dans le cabinet de M^'f^ Clairon, pour amener une violente satire du talent de sa rivale :
M'ie Clairon, ayant remarqué que M^'e Dumesnil cherchait à séduire le gros public avec des criailleries, des transitions
théâtre, je proteste quelle est de toute vérité, je l atteste même comme une preuve des grands talents que je lui reconnoissois alors, et du désir que j'avois quelle les augmentât encore.
« Plus je relis cet article, moins il me paraît possible de le suppritner ou de le changer. J'ai le désir d'aider de jeunes acteurs à reconnoître les sentiers qui mènent à la célébrité, je n'ai jm choisir un modèle plus imposant que les talents et les e)Teurs de la citogenne Dumesnil^. »
singulières, un débit comique, des gestes bas, allait la trouver dans sa loge, et lui demandait dans son affliction, au nom de l'art, lui demandait compte des folies qu'elle se permettait, du rire qu'elle excitait, de la confusion qu'elle faisait de Sémiraniis avec la femme de Sganarelle, des tours de force qu'elle apportait à la fin de chaque couplet.
M"<' Dumesnil l'aurait remerciée par ces paroles : « Je t'ai bien écoutée et je te remercie, ce procédé me paraît honnête... Tu cherches le vrai que tu ne trouveras pas, et que personne ne sentirait, si tu le trouvais. Le nombre des vrais connaisseurs d'une salle comble est d'un ou deux, le reste juge sur la volubilité, les éclats, la singularité du débit... Tes savantes recherches échappent à la multitude, elle reste froide... En sortant du spectacle, on se réjiand dans Paris, on y porte son enthousiasme. — D'où venez-vous? Quelle pièce donnait-on? Qui jouait? — M'i« Dumesnil et Clairon, la première a été aux nues, la seconde nous a paru froide. Nos réputations se forment là-dessus, et si tu continues, je monte au ciel, et je te laisse dans la boue. »
Là-dessus, M'^'! Clairon finit en disant, que depuis ce temps là, Mlle Dumesnil n'a plus connu de frein, et que cette actrice qui aurait pu être une des meilleures qu'on ait vue... Mais la plume lui tombe des mains.
L A propos de ce jugement de M"e Clairon sur sa rivale,
La vengeance que M"* Diimesnil tirait des Mémoires de Clairon, trop souvent les Mémoires de l'Envie, c'était la publication de cette lettre d'une bonne et brave femme :
« Je suis bien sensible à l'intérêt que vous et mes respectables amis prennent aux atrocités que M'^^ Clairon décoche contre moi. Il y a cin-
il est bon de donner les termes de 1 éloge qu'en faisait Garrick;
« Comment est-il possible, disait-il, qu'un être à qui la nature semble avoir refusé tout ce qui est nécessaire au charme de la scène, soit si parfait, si sublime. Non, la nature a tant fait pour elle, qu'elle a méprisé tous les secours d'un art étranger : ses yeux, sans être beaux, disaient tout ce que les passions voulaient leur faire dire ; une vois presque voilée, mais qui se ployait avec flexibilité à l'expression vraie des grands sentimens, et qui était toujours au diapason des passions, une diction brûlante et sans étude, des transitions sublimes, un débit rapide, des gestes éloquens sans principes, et ce cri déchirant de la nature que l'art s'efl"orce en vain de vouloir imiter, et qui portait dans l'àme du spectateur l'effroi, l'épouvante, la douleur et l'admiration : tant de beautés réunies, finissait par dire Garrick, m'ont frappé d'étonnement et de respect. »
Et Dorât, accusé de partialité à cause de la préférence qu'il accordait à MH^Dumesnil sur M''" Clairon, écrivait : «...Elle entraîne, elle transporte; il semble que ses défauts mêmes ne servent qu'à la rapprocher encore plus de la vérité. Ses gestes sont brusques, dit-on, ses mouvements trop abandonnés, ses inflexions dures, à la bonne heure, mais tout cela forme un ensemble qui m'échauff"e. Je pleure, je frémis, j'admire. ..L'une i^Clairon), c'est pour ainsi dire l'actrice nationale; l'autre (Dumesnil) plairait au public de tous les pays. Quelques petitesmaitresses diront que M^'eDumesnil fait jieur, et que son jeu est d'un ton qui ne ressemble à rien; les étrangers, qui en savent moins que ces dames, diront que o'est l'actrice de la nature. »
quante ans qu'elle s'exerce à ces jeux, qui m'ont fait quelquefois répandre bien des larmes. Je suis revenue de cette faiblesse, et n'étant plus en rivalité, je me flattais qu'elle m'oublierait comme je me suis appliquée à oublier tout ce qu'elle m'a fait. Vous me demandez des anecdotes contre elle, je me garderai bien d'en donner, cela sentirait la vengeance, elle n'a jamais trouvé place dans mon cœur; il a adopté et chéri un sentiment moins pénible. Si ses mensonges sur mon compte peuvent ajouter un prix à tous ceux dont son livre est rempli, et lui procurer un débit avantageux, j'aurai contribué à son bonheur. Cela est satisfaisant pour ma façon de penser; je ne m'occupe plus que du plaisir d'avoir encore de vrais amis, auxquels je voue pour la vie la plus tendre reconnaissance \ »
1. Mémoires de Mile Dumesnil en réponse aux Mé?noires d'Hippolyte Clairon, par M Dussault; Paris, Etienne Ledoux, 1829.
Ces Mémoires si peu sincères, si pleins de forfanteries, ces Mémoires à la confession toujours apprêtée, toujours solennisée, toujours ostentatoire, ces Mémoires qui ne laissent rien soupçonner de la Frétillon, telle qu'elle apparaît dans les rapports de police et dans les lettres de sa première et libertine jeunesse, ces Mémoires où perpétuellement les gens sont portraiturés, les événements rédigés pour la plus grande gloire d'un orgueil sans exemple, ces Mémoires sans détails intimes, et ne renfermant rien de révélateur sur la femme, ces Mémoires où, depuis sa naissance, la fille naturelle du sergent François-Joseph Désiré et de la Scanapiecq trompe son public de lecteurs, ces Mémoires qui auraient pu être si curieux pour l'histoire du théâtre, des lettres, de la grande société du xvni" siècle, ces Mémoires sans véracité, ces
i32 MADEMOISELLE CLAIRON.
Mémoires remplis de mensonges, selon l'expression de M"® Dumesnil, n'avaient qu'un assez médiocre succès.
En dépit de la mention : seconde édition, sur le titre de quelques exemplaires du volume, paru chezBuisson, ledit éditeur ne tirait en tout qu'une édition, et la vraie seconde édition ne paraissait qu'en 1822, dans la Collection des Mémoires sur l'art dramatifjue, avec une nouvelle distribution des matières, indiquée dans cette lettre inédite de Clairon, adressée à Buisson, lorsqu'un moment il avait cru faire une seconde édition :
« Jssy, ce 18 brumaire an VII (8 novembre 1798).
« On m'assure, citoyen, que vous allez faire une seconde édition de mon ouvrage, c'est une preuve que le public daigne me conserver ses anciennes bontés; elles font ma consolation sur le bord de la tombe, où je suis prête à descendre. Je voudrais j)ouvoir manifester ma vive et respectueuse reconnaissance par quelque addition qui pût lui plaire, et faciliter les études des chefsd'œuvre tragiques, que possède la nation française, lyiais l'âge, les infirmités, la vente obligée des livres qui m'instruisoient, la crainte de manquer de mémoire et de force m'obligent à m'en
tenir au peu que j'ai fait. Tout ce qu'il m'est per. mis de vouloir aujourd'hui, est que cette nouvelle édition soit plus conforyyw à mon manuscrit, il commencoit par mon agenda — l'historique de ma vie — les anecdotes. La dernière de toutes étoit ma lettre à M. M... sur r espèce de tourment que f ai subi plus de deux ans, ce jeu du hasard extraordinaire, imposant même, comiu, vu^ entendu de tous les habitants de mon quartier, constaté par la police.^ et dont j'avoue ni être effrayée quelquefois, n'a jamais été jugé par ma raison que comme hasard. Il m'a semblé digne d'être écrit, je me suis flattée même qu'il pouvoit être utile aux têtes foibles qui se permettent d'avoir peur. Après cette anecdote je désire qiion place mes Conseils à ma jeune amie, et que le livre soit terminé par mes Réflexions sur l'art dramatique.
« L'accablement dans lequel je vis, ne me permet pas.^ citoyen, d'aller causer avec vous. Autrefois, la galanterie françoise prévenait les femmes, quelque vieilles qu'elles fussent. J'ignore quels sont les usages du temps présent., mais je regrette beaucoup de n'avoir pas l'avantage de vous connoître et de m' expliquer avec vous, persuadée cependant que tout barbouilleur de papier a le droit, comme ci-devant, de manifester sa volonté
sio' l'ordre qu'il croit convenable à son ouvrage. J'espère, citoyen, que vous me pardonnerez d'exiger que le mien soit imprimé dans l'ordre que je viens de dicter.
« Salut et fraternité.
« Clairon'. »
1. La lettre autographe signée est possédée par M. Caille, de Condé-sur-Escaut.
Clairon s'achemine lentement et douloureusement vers la mort, qu'elle sent cependant un peu plus prochaine, tous les jours, ainsi qu'elle le dit dans un remerciement à Mérard de Saint-Just, qui l'avait poétiquement célébrée , en compagnie de Dumesnil et de Lekain.
« Lekain est mort, je suis mourante. M"^ Dumesnil a quatre-vingt-six ans. Il est vraisemblable, citoyen, que nous ne tarderons pas à nous réunir tous les trois. Dès que je les verrai, je les prierai de se joindre à moi, pour vous rendre grâce de vos charmants couplets. En attendant, citoyen, je vous prie de recevoir mes compliments pour nous trois.
Age, misère, infirmité.
Absorbent esprit et courage :
D'un instant de tranquillité
436 MADExMOISELLE CLAIRON.
Recevez mon sincère hommage :
Qui fait ce qu'il peut,
Jamais ce cfCd veut, Ne peut vous offrir davantage^.
Déjà, dans une lettre écrite, quatre ans avant, à Arsène Thiébaut, M"® Clairon faisait d'elle ce portrait, qui n'est guère le portrait d'une vivante :
« Je suis dans ?na soixante-seizième année... ma santé détruite par l'excès de la terreur et de la misère... je ne pnis consentir de vous présenter itn objet déchirant, le moins en état de vous parler, de vous voir, de vous entendre^. »
1. Lettre du 30 frimaire an VII (20 décembre 1798), publiée par M. de Manne, dans sa. Galerie historique de la troupe de Voltaire.
2. Lettre du 9 brumaire an III 1^30 octobre 1794), faisant partie de la collection d'autograrjhes, vendue le 5 février 1855.
Les dernières années de la Révolution, les années du Directoire, les premières années de l'Empire, comment les vécut la vieille Clairon, retirée du théâtre et sans amour ^ et privée, ainsi qu'elle le dit, des occupations que lui donnaient autrefois le théâtre et la galanterie, comment elle les vécut, elle le raconte, dans deux ou trois coins perdus de ses ^lémoires.
Elle s'est d'abord donné une habitation commode, agréable, peut-être, dit-elle, trop magnifique, mais c'est un reste de ses habitudes théâtrales, de cette existence de reine, passée, pendant trente ans, dans les palais de carton.
Elle s'est encore réservé cinq ou six maisons où elle va rarement, parce que son goût et sa santé ne lui permettent pas d'aller et de venir sans cesse, et que les conversations frivoles
qu'on va chercher dans le monde ne valent guère la peine de se déranger.
Enfin il lui reste encore quelques amis, quelques connaissances', dont elle constate que l'ag'randissement de Paris espace les visites.
Et, en la vie, presque toujours solitaire, et non remplie de l'ancienne tragédienne, et parmi les maladies et les infirmités qui n'ont pas touché à son cerveau, à l'activité de son esprit, à la chaleur de son âme, le goût de la lecture s'accroît tous les jours, et enfoncée dans les livres d'histoire, elle vit dans la fréquentation et la société des illustres personnages de tous les temps, ou parfois se console des grandeurs passées de sa vie avec les philosophes, les moralistes, le sévère Epictèto, son auteur favori.
Elle se livre même à de petits travaux littéraires, elle jette sur le papier des « Réfiexions
1. Et parmi ses relations intimes de femmes, que de mortes! et dont je ne veux citer que M™e de Graffigrny, aux lettres de laquelle à son cher Panpan, elle mettait de drolatiques postscriptum, pareils à celui-ci :
« Parlez donc, maître Boniface^ excre'me?it de collège, petit f/rimaud, barbouilleur de papier, rimeur de halles, fripier d'écrits, cuistre. Vous estes un temps infini à m'écrire pour ne me dire que des impertinences. Ah! vous aurez à faire à une seconde mademoiselle Beauvalle. Monsieur, plus d'éloges de votre part, car ce serait de mortelles injures pour moi! » [Catalogue d'autographes de feu Edouard Meaume, 13 février 1887.)
morales », elle écrit sa lettre ironiquement désespérée sur la recherche du bonheur, adressée à M'"'^ de Vandeuil, la fille de Diderot, elle rédige « prêle à descendre au tombeau » ses conseils à une jeune amie, conseils qui sont comme le manuel de conduite d'une jeune femme du monde d'alors, elle occupe ses longues heures d'insomnie, et cela jusqu'aux tout derniers temps de sa vie, par des élucubrations de toutes sortes, telles qu'un Fragment (pour l'embellissement de Paris) que M"^ Clairon écrit, peu de semaines avant sa mort, et qui a été retrouvé dans les papiers de Meister *.
1. Voici ce curieux mémoire, où la classique mlci'prète de Corneille et de Racine rêve pour Paris un décor tiré de leurs tragédies :
Des idées simples et pures, des dates sans critique ci sans éloges, coiisacrées dans des monuments, que la haine et le temps seront forcés de respecter, peuvent devenir de puissantes leçons, en rappelant les 7naux que la France a soufferts. Quelle horreur ne doivent-elles pas inspirer à tous les peuples pour le désordre et l'anarchie!
Les premières pierres qu'on vient de poser dans une de nos places publiques, assurent déjà à la nation française, que le monstre de la dévastation a perdu son empire, qu'un génie bienfaisant nous guide aujourd'hui, et ce quiljjrojetle constatera sa gloire et notre bonheur.
Peut-être devrois-je attendre, dans un respectueux silence, qu'il manifeste ses intentions, supérieures sans doute à mes foibles projets. Mais oser dire ce que je pense est, ce me semble, le plus grand hommage que je puisse lui rendre.
Les colonnes sont, de tous les monuments, ceux qui résistent
Puis, pou à peu, avec les années qui se succèdent, avec l'exiguïté des ressources qui défende plus aux ravages des dissensions civiles, au bouleversement, lies empires, tandis que les statues élevées aux grands hommes pour immortaliser leur gloire, soiit souvent renversées par la haine et l'envie des ambitieux qui leur succèdent, et quelquefois même par le peuple, dont ils ont été les idoles.
En Egypte, à Rome, ne voit-on pas encore aujourd'hui des pyramides et des colonnes respectées par les conquérants de la terre et par le temps. Il ne reste presque rien de celte foule immense d'autres monuments, élevés par l'amour et la reconnaissance aux hommes qui ont illustré les siècles oit ils ont vc'cu.
Si ces résultats, d'une antique expérience, déterminoient le gouvernement à préférer le genre de monuments dont la durée paroit le plus assurée, c'est sur les trois plus belles places de Paris qu'il feroit 'élever des colonnes, vouées au souvenir des trois grandes époques de la Révolution francoise. La première rappelleroit les événements qui, depuis les Étals généraux jusqu'à rétablissement du Consulat, ont successivement changé la forme du gouvernement ; la seconde, l'histoire militaire; la troisième, le retour aux principes de toute civilisation raison- 7iable,au bon ordre, à la justice, suite heureuse du 18 brumaire.
La première de ces colonnes seroit élevée sur la place ci-devant Louis XV, à laquelle on conserverait le nom de place de la Révolution; elle porterait les dates des époques les plus mémorables de la Révolution; par ordre c/ironologique, etprésenteroit ainsi, à la face du ciel, et aux yeux de l'Europe entière, les traits les plus frappants de cette sombre histoire; elle prouveroit aux races futures quels crimes ont été commis, au nom de la liberté, par les factions qui, tour à tour, se sont arraché l'autorité, ont désolé le peuple françois sans l'avilir. On destineroit une des faces de la base ou du piédestal à recevoir u?i bas-relief j-ejirésentant la France dans l'attitude de la douleur, appuyée sur une urne dédiée au.v cetidres des victimes innocentes immolées, sur cette place, à la fureur des partis. L'imagination de l'artiste donnerait à cette idée tout le développe-
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dent d'avoir table ouverte, avec le peu de facilité que la propriétaire d'Issy apporte à s'accom-
ment dont elle est susceptible, et pourrait l'étendre atix trois autres faces de la base. Une statue de la Liberté serait placée sur cette colonne. On verrait à ses pieds l'histoire des erreurs, des crimes et des sacrifices, faits jpour parvenir à la connaître et à la posséder. Ne seroit-ce pas indiquer aux nations qui la de'sirent tout ce qu'il en coûte pour l'obtenir? Peut-être, aussi, comment on -pourrait y arriver, sans s'égarer dans les routes que nous avo7is suivies.
La seconde colonne, dédiée à l'histoire militaire de la Révolution, serait élevée sur la place des Victoires. Elle reposerait sur des trophées d'armes avec tous les attributs de la fjuerre. Les dates des grandes batailles, les noms des généraux qui ont conduit les armées francoises à la victoire, seraient inscrits sur cette colonne. L'espace qui ne serait pas rempli pourrait être orné, à la paix, de branches d'olivier, qui seraient enlevées, lorsque la France se verrait forcée de recommencer la guerre, pour inscrire à leur place les victoires qu'elle remporterait sur ses ennemis. Elle serait ainsi, pour les François, ce qu'était le temple de Januspour les anciens Romains. Une statue de la Renommée surmonterait le chapiteau.
Enfin la troisième colonne serait élevée sur la place Vendôme, à laquelle on donnerait le nom de place de la Justice. Elle porterait la date de tous les bienfaits de l'administration publique actuelle, l'abolition du gouvernement directorial, au 18 brumaire, la pacification des départements insurgés, le rappel des proscrits, la radiation de trente mille Français de' la liste des émigrés, la reconstruction de la ville de Lyon, le rétablissement des académies, des collèges, du culte, etc. ; elle serait le thermomètre de la sagesse du gouvernement, de la reconnaissance de la nation française, et la table de la véritable déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Sur le chapiteau de cette colonne, on verrait la statue de la Justice.
Pour attacher à ce monument un plus grand caractère de vénération, quelque chose de plus imposant et de plus solennel,
moder de tous et de toutes, avec une maison qui n'est ni un lieu de galanterie ou d'intrigue,
on placèrent à sa hase deux grandes figures; représentant la Morale et la Religion.
Les trois momayients indiqués dans ce j^rojet ont entre eux un intérêt qui les lie, et chacun, quoique avec un objet particidier, appartient également, ce me semble, ù l'hm'monie de Vintention principale, comme les' trois séries dont ils présentent le tableau, forment, par leur réunion ou leur rapprochement, l'histoire complète de la Révolution.
Tai d'abord approuvé le choix de la place de la Révolution pour l'emplacement de la colonne nationale, mais cette première impression s'est affaiblie, à mesure que le modèle du monument prenait la forme qu'il doit conserver. Je reproche à son énorme et lourde base, d'obstruer les nombreux et riches points de vue dont cette belle place est le point central, et dont <a perte excite d'autant plus de regrets, que l'art et la nature semblent s'être entendus pour les créer.
Un monument colossal détruira toujours, sur cette belle place, infiniment plus de beautés réelles qu'il n'en pourra produire, et le sacrifice de ces beautés sera le reproche à faire éternellement à tout ce qu'on essaiera de leur substituer.
Des différents emplacemeiits proposés jusqu'ici, celui qui me paraît réunir le plus d'avantages et de convenances, est celui de l'Étoile, au delà des barrières. Placée dans ce lieu, la colonne sera aperçue de toutes parts, rendra l'entrée de Pains par Neuillij, déjà si belle, encore plus imposante et plus majestueuse,et sera le comble de tous les embellissements que, de ce côté, la capitale est susceptible d'acquérir. Lorsque je me la représente élevée sur ce point, mon imagination me la montre tantôt sur un fond d'azur, tantôt enveloppée de brillants nuages, ou le soir d'un beau jour, plongée dans les riches couleurs que laisse le soleil en quittant l'Iiorizon.
C'est à conserver les agréables points de vue qui ont été ménagés à la belle place de la Révolution, que l'on doit s'attacher, toutes les fois qu'il s'agira d'y établir un monument. Une
enfin avec les amis qui s'éloignent ou qui meurent, elle arrivait, sans trop s'étonner ni trop se plaindre, à trouver presque naturel, qu'une vieille femme, inutile et souffrante, vécût, la plupart du temps, seule, abandonnée, oubliée. Et làdessus la vieille tragédienne de s'exclamer fièrement : « A peu de chose près, il ne me reste plus que moi... Comme la Médée de Corneille j'oserais dire : C'est assez! »
fontaine, par son peu d'élévation, étant d'ailleurs très propre à recevoir de riches ornements en marbre ou en bronze, paraît devoir mériter la préférence.
Un bassin duquel s'élèveroit un grand vase, dont l'eau retomberoit en cascade, ajouteroit un merveilleux effet à celui de la colonne, vue de la grande allée des Tuileries, en ce qu'il se confondrait avec sa base par la perspective, et formerait en quelque sorte le premier plan d'un tableau.
[Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 septembre 1884.)
Une vieillesse au fond peu sympathique que celle de Clairon. Une vieillesse aux ardeurs mal calmées, aux ressentiments non apaisés, et sans amollissement du cœur et sans charité de Tàme. C'est chez elle un hautain stoïcisme, et toujours et toujours, des sentiments cornéliens, et jamais rien d'humain. La vieille tragédienne, en sa maison d'Issy, m'apparaît comme Athalie à Sainte-Périne. Non jamais, chez M''" Clairon, un joli regret du passé, une de ces souriantes mélancolies de vieille pécheresse à la Sophie Arnould, non jamais une légère et spiritualisante moquerie de la douleur de son corps, mais des plaintes s'élevantde sa solitude, avec quelque chose de l'exaspération concentrée d'un Philoctète, penché en son île de Lemnos, sur la plaie et la laideur de sa blessure.
La femme malingre depuis sa puberté, la femme malade, toute sa vie de femme, la femme, passé soixante ans, en proie aux douleurs les plus aiguës et les plus incessantes, la femme qui a écrit en tête de son agenda : Mo?i état habituel est la souffrance , la femme qui, chaque année, maintenant voit une nouvelle maladie mortelle s'ajouter à celles qui déjà travaillent son pauvre et minable corps, la femme qui, tous les mois, se sent devenir un peu plus sourde, un peu plus aveugle, un peu moins vivante, un jour de l'année 1801, un jour d'automne, croyant sa fin tout à fait prochaine, se met en sa maison d'issy à écrire ses dernières volontés.
« Dieu créateur, rémunérateur et vengeur, vous m'avez soutenue dans ma misère, vous m'avez
4lfi MADEMOISELLE CLAIRON.
(/arantle du mallieur d'être complice ou victime des crimes qui se sont co?n?nis; tout mon être eut profondément soumis aux décrets de votre Providence; daignez permettre encore que j'implore, en ce moment, votre miséricorde, sur les jours qui me restent et sur la mort qui m'attend.
« Je soussignée Claire- Josèphe-Rippoly te Leris, surnommée Clairon Delatude^ (sic) ai fait mon testament comme il suit :
« Je prie quon ne m'ensevelisse qu^ après s'être assuré par le temps et les expéi'iences qu'en effet je n'existe plus.
« Je demande qu'on m'enterre le plus simplement possible, et je supplie le curé de la paroisse sur laquelle je décéderai, de vouloir recevoir la somme de douze cents francs, pour la distribuer aux plus souffrants inforttmés de la paroisse.
« Je donne et lègue à la femme de chambre qui sera à mon service, au jour du décès, mon linge de corps, de nuit, de toilette et mes vêtements, dans lesquels ne seront pjoint comprises mes perses et mes dentelles, et cent écus une fois payés.
« Je donne et lègue à mon cuisinier, qui sera à mon service au jour de mon décès, cent écus, ime fois payés.