‹ Mademoiselle ClaironChapitre 53 sur 70 · Je n'ai trouvé nulle part la raison de ce nom de la Tude · texte numérisé non relu

Je n'ai trouvé nulle part la raison de ce nom de la Tude

« Je donne et lègue au laquais qui sera à mon service au jour de mon décès^ cent éciis, une fois \Ki]jés.

« Je donne et lègue au citoyen Alexandre Gay, mon ami, nue boîte d'écaillé garnie d'or, ayant un tableau de plantes et de plumes naturelles, et cinquante louis une fois payés.

« Je donne et lègue à 31""^ de Vendeuil^ (sic),

1. Les relations admiratives l'un pour l'autre, du père de Mme Vandeuil et de Mii« Clairon, sont connues. C'est Diderot qui, après l'avoir louée en mille endroits, constatant, dans le Paradoxe sur le Comc'dien, l'inégalité des actrices comme la Dumesnil, qui yo«r?«i rfVJme, fait dujuu de sa rivale réloge qui suit :

<( Quel jeu plus parfait que celui de .la Clairon ! Cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu'à la sixième représentation, elle sait par cœur tous les détails de son jeu, comme tous les mots de son rôle. Sans douté, elle s'est fait un modèle, auquel elle a d'abord cherché à se conformer; sans doute, elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus parfait qu'il lui a été possible; mais ce modèle qu'elle a emprunté de l'histoire, ou que son imagination a créé, comme un grand fantôme, ce n'est pas elle ; si ce modèle n'était que de sa hauteur, que son action serait faible et petite ! Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée le plus près qu'elle a pu, tout est fini; se tenir ferme là, c'est une. pure afl'aire d'exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui diriez : Vous y êtes!... Combien de fois elle vous répondrait : Vous voies trompez !... C'est comme Le Quesnoy, à qui son ami saisissait le bras, et criait : Arrêtez, le mieux est l'ennemi du bien : vous allez tout gâter... Vous voyez ce que j'ai fait, répliquait l'artiste haletant au connaisseur émerveillé, mais vous ne voyez pas ce que j'ai là et et que je poursuis.

« Je ne doute point que la Clairon n'éprouve les tourments

fille de l'immor tel Diderot, mon portrait en "pastel représentant une muse et deux bagues gravées en creux, l'une de calcédoine orientale^ représentant im sacrifice à la lune, et Vautre de cornaline orientale, représentant une couronne de laurier. Je la prie de ne jamais oublier les prof omis senti-' ments cV estime et d'amitié que j'avois pour elle. « Je n'attribue qu'à l'induUjence de ma nation l'espèce de célébrité dont j'ai joui, je la réclame encore en ce moment, pour qu'elle daigne accepter le don que je lui fais de mon buste, exécuté ])ar l'aimable et savant ciseau de Letnoijie, et la médaille d'or que des protecteurs et des amis respectables ont fait frapper pour moi : le ministre qui préside aux arts, en accordant un prix à mes étu-

du Quesnoy dans ses premières tentatives, mais, la lutte passée, lorsqu'une fois, elle s'est élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète, sans presque aucune émotion intérieure ; ses essais ont tout fixé, tout arrêté dans sa tête : nonchalamment étendue dans sa chaise longue , les yeux fermés, elle peut, en suivant en silence son rôle de mémoire, s'entendre, se voir sur la scène, se juger et juger les impressions qu'elle excitera... »

De ces relations entre le critique et l'actrice, le hasard me fait tomber, à cette heure, sur un curieux fragment d'une lettre de Diderot (vente d'autographes du 5 décembre 18S&) oii il reiuse, à la date du 23 avril 1757, les entrées à la Comédie- Française, que lui fait offrir M^^ Clairon, qui les a déjà fait obtenir à d'Alembert, et écrit à l'ami deM"e Clairon : « Il faut que vous lui demandiez autre chose que j'accepterai volontiers et que je serais bien aise de lui devoir. »

des. peut en faire tm objet d'émulation pour d' autres.

« Je nomme et institue pour ma légataire imiverselle Marie-Pauline Mémard^ veuve de la Riandrie, à laquelle je lègue tout ce qui pourra me rester, les legs ci-dessus acquittés , et qu'elle en ait P administration pleine et entière.

(iJenonvme pourmon exécuteur testamentaire le citoyen Hua, homme de loi, demeurant rue Croix-des-Petits-Champs, bureau de garantie des hypothèques n°^ 38 et oo,e^ je le jwie d'accepter ime boîte, doublée d'or, portant le portrait d'une muse qui tient l'urne de Voltaire, et la somme de douze cents livres, une fois payée.

« Je récoque tous les testaments , codicile ou autres dispositions que je pouvais avoir faits avant le présent testament, auquel je m'arrête comme contenant ma dernière volonté.

« Signé: Claire-Joseph-Hyppolite Lepjs surnommée : Clairon Delatude ^

« Fait à Issy-l'Union ce 1 7 vejidémiaire an X de la République (9 octobre 1801). »

1. Testament olographe de M^i^ Clairon, déposé pour minute à Miî Hua et son collègue, le 11 pluviôse an XI (l«r jaa vier 1803). — Dans une lettre à Henri Meister, de l'année 1792, Clairon parle d'un testament qui aurait été détruit, et sans doute remplacé par celui-ci.

La petite fille qui ne connaissait, à onze ans, que son livre de prières et son catéchisme, la petite iille élevée par une mère superstitieuse emplissant sa cervelle enfantine de terreurs de l'enfer et d'apparitions de l'autre monde ',

1. Ce sont sans doute ces contes de revenants qui disposaient l'imagination de la tragédienne au merveilleux, et lui faisaient raconter, aussi longuement que sincèrement, cette histoire invraisemblable ;

En 1743, M"'î Clairon était sollicitée d'assister aux derniers moments d'un jeune homme, très amoureux d'elle, pendant plusieurs années, et qu'elle avait secouru dans sa ruine, sans qu'il n'y eut jamais rien entre eux. Ses entoura l'empêchaient de se rendre au désir du mourant. Il logeait sur le Rempart, près de la Chaussée-d'Antin, où l'on commençait à bâtir, et Mi'« Clairon, rue de Bussy. Ce jour-là^ elle avait du monde à souper, et elle était en train de chanter, quand, au coup de onze heures, succédait un cri à la modulation la plus déchirante, et qui lui faisait perdre connaissance. Et ce cri, toujours à la même heure, elle affirme qu'il a été entendu par le président de B***, par son camarade Roselly, par M™e Grandval, partageant le logement qu'elle avait pris, à Versailles, pour les fêtes du mariage du Dauphin. Puis, dans le récit de l'actrice,

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garda, toute sa vie, un fonds de religiosité.

A l'époque de son existence la plus désordonnée, la persistance passionnée qu'elle met à obtenir, avec l'aide de Huerne de la Motte, que les comédiens soient relevés de l'excommunication, témoigne, en dépit du libertinage de l'actrice, qu'elle est au fond une catholique respectueuse, intérieurement inquiétée dans sa profession par les censures de TEglise. Et ne la voyons-nous pas, aussitôt qu'elle a quitté la Comédie-Française, rendre le pain bénite

Même le milieu sceptique de cette époque 'philosophique, dans laquelle elle vit, même Voile cri devient un coup de fusil dans ses fenêtres, dont il ne casse pas cependant les carreaux, un cri qui se répète, trois mois durant, sans que la police avertie put découvrir d'où il venait. Attendez, ce n'est point encore fini. Un jour qu'elle se rendait à une petite fête de nuit, chez M''^ Dumesnil à son hôtel de la Barrière-Blanche, et qu'elle passait devant la maison où elle supposait qu'était mort son revenant, un coup de fusil traversait la voiture, et le cocher se croyait attaqué par des brigands. Mais Dieu merci, à partir de ce jour, le coup de fusil était remplacé par un bruit, ayant quelque ressemblance avec des claquements de mains, avec des applaudissements, et qui persistait à se faire entendre, rue de Bussy, encore pendant deux ans et demi.

•1. D'Alembert écrit à Voltaire, le 26 juin 1766: « ... J'oubliais de vous dire que M^e Clairon a déjà rendu le pain bénit : voilà ce que c'est de quitter le théâtre. « Et Voltaire répondit ironiquement : « Vous m'enchantez de me dire que M'ie Clairon a rendu le pain bénit, on aurait bien dû la claquer à Saint-Sulpice. >>

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laire et les encyclopédistes, et les grandes dames incrédules, et les abbés au rabat couleur grosbleu qu'elle fréquente, n'entament en aucune façon ses ])rincipes religieux, sa petite morale, ainsi qu'elle l'appelle; et le bon air d'alors qui pousse toute la haute société à déclarer mauvais, jiitoijable, tout ouvrag^e qui défend la religion, et à porter aux nues tout ouvrage qui l'attaque, n'a pas d'action sur elle, et ne peut la décider à afficher l'esprit fort.

Et voulez-vous avoir l'opinion de la femme de théâtre sur les deux livres anti-religieux les plus populaires du siècle? Celte opinion, nous la trouvons dans une lettre écrite d'Allemagne, en l'année 1771- :

« Vous oublier, mademoiselle! Eh! comment le pourrois-je? J'aime à croire que je ne vous suis pas indi ff ('rente et que je ne suis pas mgrate. L'intérêt que vous m'avez souvent inspiré, votre esprit, votre position^ votre singularité même, vous donnent des droits à mon souvenir. Vous voyez que je suis en Allemagne, telle que vous m'avez vue ci Paris, bonne et franche créature.

« Mon premier soin a été de demander de vos nouvelles à Françoise. J'avois te?ité d'en appre7idre par plusieurs de mes amis qui navoient pu

me satisfaire, et je vous i^emercie de m'en donner vous-même. Vous ne me parlez cependant ni de votre santé, ni de votre façon d'être, ni de vos projets. Je ne sais si c'est bon signe, mais je vous prie d'être sûre que je souhaite ardemment que vous soyez heureuse !

« Pour moi, je suis aussi bien, aussi contente, qu'il est possible de l'être, loin de ma patrie et de mes anciens amis. Ayant toujours été malade, et convaincue qu'il faut souffrir en vieillissant, je n'irrtpute rien au climat que j'habite. Je viens d'y faire une maladie assez longue et assez inquiétante,sans effroi pour la mort,scms dégoût pour la vie : mo)i sort me trouvera toujours résignée à tout.

« Je vous remercie de vous être souvenue de mon goût pour la littérature, c'est un ami de tous les temps, je le cultive autant qu'il est possible. J'ai trouvé le livide que vous mUndiquez., d'après votre jugement, je vais le lire avec confiance. Je me rappelle pourtant que nous n'avons pas toujours été du même avis. Le Systlième de la nature, qid détruit tout., le livre de l'Esprit, qid fcdt tout haïr, étoient fort de votre goût, et point du tout du mien. Foible, je ne veux pas rejeter mon appui; sejisible, j'ai besoin d'aimer; et si vous causiez autant avec votre âme que vous causez avec l'esprit du jour, je suis sûre que vous se-

riez de notre avis. Notre sexe est physiquement et moralement si foible, notre éducation si néglir/êe, notre toilette, nos passions, nos petites intrigues, nous prennent tant de temps, que j'ai toujours envie de rire, lorsque je vois une femme afficher l'esprit fort. Il nous est permis sans doute de réfléchir; la grandeur du courage peut se trouver en nous au point le plus émincnt, mais les grandes questions de métaphijsique sont infiniment audessus de nos lumières et de nos forces. Notre partage est l'honnHetê, la douceur, l'humanité, les grâces; les cojinoissaiices aimables sont les seides que Jious devons rechercher. Mais, pjardon, je songe que ma petite morale peut vous paroître bien mesquine. Je ne voulais d'abord vous parler que de vous. L'esprit de dispute, cpii ne nous a jamais quittées, vient de me reprejidre., en vous écrivant, mais ma lettre finira comme nos conversations, en vous assurant, mademoiselle, de l'intérêt le plus réel, le plus durable'^. »

A mesure que M"* Clairon vieillit, que ses infirmités s'accroissent, que dans l'isolement la soulTrance devient son état habituel, la vieille

1. Lettre de Clairon, donnée dans la Correspondance litté' rairc de Grimm, à la date de février 1774, sons le titre de : Lettre de iW« Clairon à une de ses amies dont on ignore le nom.

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femme éprouve de plus en plus le besoin de se faire une conviclion de l'existence de Dieu, du bon Dieu de son enfance, ainsi qu'elle le proclame dans ses Conseils à une jeune amie.

Et un jour, elle arrive à vouloir convertir la fille de Diderot (iVP' de Yandeuil), qu'elle met au-dessus de toutes les femmes^ et qu'elle aime avec V effervescence d'une jeune amitié, elle arrive à vouloir la convertir par une lettre :

« Je suis persuadée qu'on ne peut avoir plus d'esprit et de lumières que vous. La pureté de vos mœurs, la bonté de votre caractère, l'égalité de votre humeur, la sûreté, ramabilité que vous mettez dans vos rapports, font de vous l'être le plus rare et le pAus intéressant ; aussi vous aimé' je autant que je suis capable de le faire. Cependant, je trouve en vous des contradictions qui blessent ma foible raison, et je vous conjure, au nom de l'humanité, de l'amitié, de vouloir bien me les expliquer. Je cherche en vain quel est l'intérêt que vous pjouvez retirer de ce monde. Des peines toujours renaissantes que vous éprouvez depuis que vous existez, et dont l'état présent des choses assure la durée dans toute l'étendue de vos jours. L'estime des hommes? Mais outre quelle est douteuse, elle s'ensevelira avec eux. L histoire

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ne consacre les vices et les vertus que des puissants de la terre, et quand même elle vous citeroit, qu'y gagneriez-vous? Songez à r univers, songez au peu de gens qui lisent. Si tout tneurt avec nous, qu'importe à notre insensible cendre les éloges et les critiques des marionnettes qui nous succéderont? Cette chétive illusion peut-elle compenser les peines réelles de la vie ? Vous êtes trop sage, trop spirituelle pour le penser. La croyance d'un Dieu rémunérateur et vengeur peut et doit porter aux plus grands efforts de la patience, du courage, de la vertu. Oiipeut se résoudre à souffrir avec V espérance d'être mieux*-. »

Oui, cette idée de la croyance à un « Dieu créateur, rémunérateur et vengeur » hante maintenant la maison solitaire d'Issy.

Et dans son Agenda, ce petit cours de philosophie, rédigé à son usage, M"^ Clairon déclare qu'elle s'abstient de se mêler aux conversations sur la religion, disant que, d'ailleurs, presque toujours les femmes en parlent mal, bien plus pour se donner un air d'indépendance que par

1. Fragments de la lettre autographe de Mi'e Clairon, faisant partie des papiers de Henry Meister, et publiée dans l'édition allemande. Je ne donne pas la lettre dans laquelle M"e Clairon demande à M"'' de Vandeuil de lui dire si vraiment le bonheur existe, lettre imprimée dans les Mémoires,

suite d'une conviction arrêtée. Puis elle confesse que, pour sa part, elle a beaucoup lu, réfléchi, écouté, et que les lectures, les réflexions, les conversations, l'ont laissée dans le doute, un doute que n'ont jamais pu dissiper les controverses des gens les plus éloquents et les plus sincères dans leur foi ou leur incrédulité.

Elle s'est donc interrogée elle-même, et elle a reconnu que la faiblesse de ses organes la tenait dans une continuelle crainte de ne pouvoir se suffire à elle-même, et que, dans l'insuffisance de ses lumières, elle ne se trouvait pas assez forl'ô pour rejeter un appui, un secours, un renfort. Elle n'a point non plus, écrit-elle, « l'assurance dans le vice qui fait braver tout », elle est tendre, craintive, malheureuse, et elle trouve un peu effrayant de penser que rien làhaut ne s'intéresse à votre personne, et ne vous tient compte des sacrifices, auxquels on se soumet pour bien faire, et elle nepeut s'empêcher de ramener sans cesse sa pensée à la croyance qu'un être tout bon et tout-puissant veille sur elle.

Et M"® Clairon finissait la Huitième Réflexion de son Agenda par ces mots :

« Doute pour doute, préférons au moins celui qui console et soutient le courage en lui promettant un prix. r.

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Dans les toutes dernières années de la vie de Clairon, dans ces années, pendant lesquelles la solitaire et renfermée habitante d'Issy a rompu toutes relations avec le monde du théâtre, du journal, des lettres, semble ne plus voir qui que ce soit de son ancienne intimité, paraît n'avoir gardé un commerce épistolaire avec personne, un inconnu, un citoyen Dupoirier' force sa porte à coups de lettres admiratives, pénètre dans son intimité, nous livre dans les lettres qui lui sont adressées, les idées encore romanesques, les sentiments exagérés, l'état d'âme

i. Ce citoyen Dupoirier, est-ce Dupoirier, l'avocat au parlement, auquel Collé, en juillet 1772, accuse réception dune comédie en vers, intitulée Le Faucon, et ne serait-ce pas l'auteurdes Essais de poésie, par M. D. P. (Paris, Hérissant, 1771}, le rédacteur des Éloges de Chevert de l'abbé Prévost dans la Galerie Françoise (Hérissant, 1771-1772) — et M^e Clairon n'en aurait-elle pas fait un secrétaire, un rangeur de ses papiers, lUi retouclieur de ses Mémoires?

toujours exalté, toujours furieusementpassionné de l'actrice sexagénaire.

A une première déclaration d'admiration de Dupoirier, tout d'abord la vieille femme — dans une lettre qui a l'air d'une fuite de jeune amoureuse derrière les saules, — la vieille femme se défend de recevoir ce monsieur à la sensibilité réservée, délicate, pure, toutefois ingénieuse, et qu'elle a cherchée vainement chez ses semblables, tout cela en s'inquiétant de l'âge du monsieur, au milieu de phrases pleines d'une sentimentalité à la Rousseau.

D'Issij-l' Union, près Vaugirard, n'> 44. Le 20 Brumaire an X (11 novembre 1801).

« J'ai reçu beaucoup de lettres, dont je suis aussi contente, aussi flattée que je dois F être, mais j'ose vous confier que la vôtre a fait plus d'effet sur mon cœur que toutes les autres. Plus je la relis, plus il me semble qu'elle est dictée par cette sensibilité, réservée, délicate, pure et toutefois inqénieuse, que j'ai vainement cherchée chez vos semblables. Je ne puis vous dire combien il me serait doux desavoir ciui vous êtes, et de vous voir, qui que vous soyez. Uéloignement des lieux que 710US habitons, la rigueur du temps, votre âge, que je suppose approcher du mien, et l'état de

douleur qui me défend de calculer même pour le lendemain, ni! ordonnent également de réprimer mon désir, de m,e contenter de vous relire quelquefois, et de vous assurer que je ne vous oublierai

jamais.

« Clairon.

« Je n'ai pas la force de répondre à vos obligeantes questions^. «

A la seconde missive de Dupoirier — la sympathie s'établit vite entre les deux correspondants — Clairon lui répond, en lui proposant de mettre en commun leur amour des lettres, leur philosophie et leur misère. Et à la fin de sa lettre, elle fait un tableau de sa vieillesse, si chargé, qu'on y perçoit la coquetterie d'une femme qui se calomnie pour, encore un rien, étonner et surprendre l'homme qui tombe chez elle.

« Accoutumée à sacrifier toujours mon plaisir à mon devoir, insuffisante maintenant à la multiplicité des affaires, j'ai dû me refuser quelques jours à la douceur de vous répondre, mais nos

1. La lettre originale appartient à M. Caille, à Condé. Elle porte au dos : Au citoyen Dupoii'ier, rue Guillaume, n° 976, devant la Fontaine de Grenelle.

âmes sont comme )iosco)ys, pins leurs besoins sont retardés, plus ils sont pressants.

« Votre seconde lettre me fait un plaisir sensible. Je craignois d'après la première, ou jûiitôt d! après les idées romanesques dont je ne suis pas encore complètement corrigée, que vous étiez un de ces méchants enfants qui se refusent à nos nouvelles lois, et dont on s'empare pour les empêcher de nuire... On cherche... on arrête... on punit... ces mots me faisoient trembler, je n'ai respiré qu'en apprenant que vous n'étiez rien et que vous ne vous mêliez de rien. Heureux! cent fois heureux Hêtre qu'on ignore.

« Vous êtes plus jeune que m.oi de plus de vingt ans, tant mieux j'en aurai moins d'inquiétude pour la perte de vos forces et de vos jours. Les grands vous ont trompé, et moi aussi, mais convenez que c est plus notre faute que la leur. Avons- 710US pu lire quatre pages d'histoire, avojis-nous observé quelque société, sans nous assurer que toutes les classes fourmillent de vices, et que rien n'est plus rare c^u'une âme noble et vertueuse. Adidés dès le berceau, possédant tous les moyens de séduction, sûrs de l'impunité, c/uels qu' ils soient , parvenante tout par leurs noms ou leurs richesses, les grands sont les êtres sur lesquels oji doit le

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moins compter. Vous aimez les lellres, et moi aussi, elles ont fait ma consolation, nous aiderojis réciproquement nos mémoires, et vous m'aiderez à débrouiller beaucoup de choses, que je trouve quelquefois au-dessus de ma chétive conzeption.

« Vous n'avez pas de fortune, et moi, je suis ^ien pauvre, oh bien pauvre! Nous philosopherons, tout ce qui soutient l'âme aide au besoin tu corps.

« Vous me demandez quels sont mes maux ? Tous ceux qu'on peut avouer sans Jtonte. Trente ans de travaux destructeurs, le poison qiion a fait couler dans mes veines, les chagrins que mont causés l'envie et l'ingratitude, la misère la 'SMS absolue, la terreur, V horreur de P abandon, ■ ennui de la solitude ne m'ont laissé d'entier que ita tète et le cœur. Il est vraisemblable que je suis restée dans votre mémoire, brillante, fraîche, entourée de tous mes prestiges. Changez, changez vos idées, je vois à peine, j'entends mal, je nai plus de dents, les rides sillonnent mon visage, une peau (Vécorchée couvre à peine ma foible structure. En 7ne venant voir, vous imiterez ces anciens héros qui descendaient aux Enfers ptour communiquer avec les âmes, vous ne trouverez ni de Cerbère, ni d'Ewnénides; la sensibilité

VOUS recevra : elle est toujours ma fidèle compagne.

« Ce 3 frimaire. .A »

Plus d'enveloppes.

Plus de signature.

1. La lettre originale fait partie de la collection dcM.Morrisson. Cachetée d'un cachet de cire ronge, oii deux couronnes entrelacées renferment une légende illisible, elle porte comme suscription : « Au citoyen Dupoirier à Sully, par Gien-sur- Loire. »

Le citoyen Dupoirier serait une ancienne connaissance de Clairon, dont elle aurait oubliél écriture. En effet, VArtixte a publié, en 18i4, une lettre de la Clairon, à la date de 17G8, où elle complimente Dupoirier sur ses portraits, et le félicite sur le bonheur qu'il a de faire un séjour à Sully, localité où se trouve adressée cette dernière lettre :

« A Paris, ce 30 octobre.

« Vous êtes, en vérité', bien aimable, mon cher ami, de m'avoir donne' de vos nouvelles : elles m'ont j)lu infiniment par plus d'un endroit. Mais ce gui me fâche, c'est que vous vous amusiez beaucoup oii vous êtes; j'ai bien peur que la bonne compagnie avec laquelle vous êtes journellement, ne vous engage à faire un plus long séjour à Sully que vous n'aviez espéré g en faire. J'aime vos portraits à la folie et je suis persuadée, mon cher ami, que si vous eussiez vécu du temps des Chapelle et des Chaulieu, ils vous auraient reçu dans leur sanctuaire et vous auroient nommé le peintre de la nature. En effet, vos tableaux ont un air de vérité qui enchantera toujotirs les connoissews. Ne m.' avouer ez-vous pas, vion cher ami, qu'il faut être né dans la colère des dieu.x, pour être ainsi privé du bonheur dont vous jouissez présentement? Goûtez-en bien à longs traits tous les charmes, et soyez bien persuade que tous les temps de la vie ne sont pas toujours les mêmes ; pro-

En eiïet, Dussault, comparant la vieillesse de Dumcsnil et de Clairon, dit que Dumesnil. quoique âgée de près de dix ans de plus, ne porte aucune marque prononcée des ravages des ans, tandis que Clairon, il nous la donne « comme l'emblème de Véteriiitê ambulante, le type de la décrépitude pittoresque, un visage ciselé par les griffes incisives du Temps, une caricature de Téniers ».

Enfin comme final de ce petit roman, assez obscur, dont nous ignorons le nombre de lettres, un billet, ou peut-être même quelques lignes d'un billet, nous montre la vieille Clairon, en dépit de ses rides, de son manque de dents, de sa peau d'écorchée, encore terriblement sensible :

« Quels qu'aient été les maux dont la nature et le sort tn'ont accablée, vous m'avez encore plus

fiiez donc bien des temps heureux que les destins nous accordent, mais surtout n'allez pas en perdre la tête, vous savez mieux que moi que la félicité consiste dans le choix et la modération de ses plaisirs, et songez toujours que l'espérance est la vie du sage.

On a donné samedi, à la Comédie, le Misanthrope et les Fourberies de Scapin. Le roi de Danemarck y éloit. S'il est sensible aux applaudissements, comme je le crois, il doit être bien content de la nation, car on m'a dit que le parterre avait battu des m.ains à outrance, à son arrivée et à S07i départ. Un chacun s'empresse de lui faire fête. C'est un bon lot à la lotC' rie des hommes que le billet de roi! Adieu, mon cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. »

maltraitée qu'eux^ seule, aveugle^ mourante, vous m'avez permis de tout craindre j)our vous, et de croire que je ne vous intéressoisplus. 0 mon ami, je vous laisse le soin de vous juger vousmême.

« J'ai été à la mort, je l'ai vivement désirée. Ce que je souffre encore est au-dessus de mes forces. Plaise au ciel que je puisse pousser ma triste carrière jusqu'au moment où vous pourrez vous transporter chez 7noi! «

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Le testament que rédigeait M"^ Clairon, le 9 octobre iSOl, est le testament d'une personne riche, d'une femme qui a une maison montée. Elle laisse des legs à une femme de chambre, à un laquais, à un cuisinier ^ Que se passe-t-il depuis cette année, 1801 à 1803, dans cet espace de temps, oii elle aurait écrit cette triste lettre donnée par VIsographie des hommes célèbres^ lettre qu'adresse à un ministre la misère pressante, et en marge de laquelle Ghaptal écrivait : « Bon pour deux mille francs à payer de suite. »

« Citoyen ministre,

(( Je cherche en vain, depuis un mois^ un protecteur qui m'approche de vous, 7nais s'il est vrai

1. Il a passé en vente une lettre autographe de Clairon, adressée à M. Périg-non, avocat, à la date du 26 fructidor an III, au temps oii l'argent est le plus rare, et où l'ancienne actrice le charge de l'aire un placement de 24000 livres.

que l'humanité vous soit chère, c'est à vous seul que Je dois m'adresse7\ Agée de soixante-dixneuf ans, prête à manquer du nécessaire, célèbre autrefois par quelques talents, j'attends à votre porte que vous daigniez m' accorder un instant.

« Clairon. »

Puis ce testament est écrit dans une maison, qui est sa propriété, dans la belle habitation décrite par Thierry, et où Clairon ne meurt pas, ainsi que meurent d'habitude les vieilles gens, dans la résidence qui a souri à leur vieillesse, à moins qu'ils n'en soient chassés par, d'affreux revers de fortune. Et à ce propos, je ne sais sur quelle sérieuse autorité M. de Manne, dans sa seconde édition de la Troupe de Voltaire, affirme que la maison d'Issy\ dont le baron de Staël avait fait cadeau à M"* Clairon, et qu'il s'était engagé à entretenir, n'étant pas entretenue par lui, vint à tomber dans un tel état de délabrement, que le toit, percé à jour, ne défendait plus la vieille femme contre l'eau du ciel, et la forçait à chercher un refuge ailleurs.

1. L'assertion de M. de Manne doit être fausse. J'ai donné l'acte par lequel M^'^ clairon, conjointement avec le Margrave d'AnspachjSe rend acquéreur de la maison d'Issy, moyennant 80000 francs.

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