LXXXVIII
AP^ Marie-Pauline Ménard, veuve de la Riandrie, la légataire universelle de M"* Clairon, c'est la Pauline à laquelle sont adressés les Conseils à une jeune amie. C'est la jeune femme dont M"^ Clairon célèbre les qualités de bonne fille, de bonne épouse, de bonne maîtresse de maison, de bonne amie, et de future bonne mère, grâce au plan d'éducation qu'elle lui trace pour sa petite fille, encore tout enfant *.
1 . Sur cette Pauline, voici une curieuse lettre autographe, faisant partie de la collection des papiers d'Henri Meister, et assez mal traduite dans l'édition allemande, lettre écrite sans doute un jour d'injustice ou de mauvaise humeur (cette lettre, adressée à M'is de Vandeuil, n'a point été donnée dans l'édition française) :
« Votre tranquillité sur votre fils me débarrasse d'un énorme poids. Capable de beaucoup de fermeté sur ce gui me regarde. Je ne connais rien d'aussi foible que tnoi sur tous les dangers des personnes qui me sont chères. Tout ce que j'ai maintenant de sensibilité se réunit sur Pauline; soit qu'elle obéisse à son mari, soit qu'elle suive sa propre volonté, je vois
Celte Pauline, regardée à tort par le monde comme sa fille', et qui n'est qu'une sorte de
que celte malheureuse famille va se perdre. La continuité de mes avis ne peut rien depuis quinze mois. Ma fortune diminuée de moitié, ce qui reste livré au hasard des évéjiements et dont la plus forte partie doit nécessairement finir avec moi, ma vie même, prête à s'éteindre, ne me laissent ^^as l'espoir d'être sa ressource et sa consolation dans l'avenir. Cette jeune femme n'a point et n'aura jamais la grandeur de courage, qui peut permettre de dédaigner les titres et la fortune; quoi qu'elle en dise, elle n'agit que par eux, et malgré la lenteur de ceux dont elle espère et l'activité de ceux qu'elle dédaigne, tout entière à son opinion, la raison ne pourra rien sur elle, et son malheur aura d'autant plus d'ajnertume, qu'elle sera forcée de se le reprocher. Je ne puis définir le pressentiment qui me dit que je ne la reverrai plus, je l'ai depuis longtemps, vous le savez, puissé-je, hélas! me tromper; il me sera bien plus doux d'être une imbécile, qu'une inspirée pour tous les malheurs de tous ceux que je ne connois pas. Je les apprends comme nous apprenions tous, autrefois, la perte d'une bataille, avec un peu plus de sensibilité cependant, car je n'ai ni l'Opéra, ni le joli souper, ni l'amant chéri, qui dissipoient si facilement nos têtes françaises ;j'ai mis, à la place de cela, un petit chien charmant, gai , caressant, que j'appelle Maurice. Ce Maurice m'a fait impression, le cœur est toujours jeune... et puis mon cabinet est presque fini, j'ai fait, par-ci par-là, quelques enjolivements; j'ai fait une provision de bois, j'ai écrit beaucoup de lettres, réglé plusieurs affaires. Je rends au fernps ce qu'il me fait, je le tue autant que possible, et sans l'amas d'humeur qui s'est posé sur ma poitrine et mon estomac, qui sans relâche me fait tousser et qui m'étouffe, je serais assez passablement.
« Ce 21 août 1792.
« P. S. — Mille amitiés à votre voisin quand vous le verrez. »
1. Dans ces Conseils à une jeune amie, M"e Clairon affirme n'avoir jamais eu d'enfants.
fille d'adoption, M"^ Clairon l'avait mariée, ainsi que l'indique celte phrase de ses Consoils : (( entrée dans une famille, dont les respectables aïeux ont accueilli ma jeunesse, et dont tous les individus me sont chers, c'est par leur confiance en moi, par la liberté qu'ils m'ont donné de vous choisir, que vous êtes devenue femme, sœur, mère de tout ce qui la compose aujourd'hui... » M"*" Clairon l'avait mariée à un Monsieur de la Riandrie, officier aux gardes françaises'.
Alors la vieille femme, chassée de chez elle, et la jeune veuve, prennent ensemble un loge-
i. Je possède une lettre de M"<= Clairon, adressée au mari de sa jeune amie, où elle lui donne des nouvelles de sa mère, en ce moment très malade :
« Je voudrois bien. Monsieur, pouvoir vous envoyer la lettre que je viens de recevoir, mais je la garde pour la faire voir à M. Weisse; elle est encore bien inquiétante; mais cepe7idanl elle annonce du mieux, et j'ose espérer que nous reverrons Madame votre mère bien portante. Je vous manderai demain ce que je saurai. Le lait dânesse jiasse à merveille et dés lors on doit tout espérer,
« J'ai tant d'affaires dans ce moment que je vous prie de me pardonner le griffonnage et la tournure de ma lettre.
« Ce vendredi, à 2 heures. «
L'adresse porte : « A Monsieur de Lariandrie, officier aux Gardes Françaises de garde. Versailles » — et dans un coin : » 12 sols au porteur, si la lettre est rendue à cinq heures, ce vendredi. »
ment, rue de Lille, un logement donnant sur un grandjardin, dépendant de l'hôtel d'Ozembray ^
Et là, ces deux femmes vivant en commun,' l'antique tragédienne passait les derniers jours de sa longue vie de souffrances, entourée de soins pieux.
Ecoutez le récit d'une entrevue que Lemontey a eue avec elle, un an avant sa mort : « Je me souviens d'avoir fait, avec quelques personnes, uno visite à M"^ Clairon, dans l'année qui précéda sa mort. Je trouvais une très petite vieille, sèche, ridée et maladive; sa personne offrait tous les signes de la caducité, à l'exception de sa voix grave et sonore, sans aigreur et sans dureté. Elle s'exprima avec lenteur et majesté, en termes purs et bien choisis, sur les détails domestiques dont nous avions à parler. Ayant aperçu un enfant qui était venu avec nous, elle prononça ces paroles avec solennité : « Faites approcher cet enfant, il sera bien aise un jour de dire qu'il a vu M^'® Clairon et qu'il lui a parlé. »
Revenante son art, aussitôt que la maladie lui laissait un peu de répit, ]Vr'^ Clairon aimait en-
1. Dans l'article du Monde illustre, du 14 novembre 1863, consacré- au comte Henri de *** qui avait repris le bail do Mlle Clairon, Jules Lecomte dit qu'il racheta une grande partie du mobilier de l'actrice, de M""^ de la Riandrie, son héritière.
coro à se faire entendre, aimait à dire, de sa bouciie édentée et de sa voix affaiblie, les morceaux qui lui faisaient revivre, un moment, son glorieux passé. C'est ainsi que, quelques mois même avant sa mort, elle récitait à Kemble, le grand acteur tragique de l'Angleterre, une scène de Phkdp.e, et faisait encore admirer la grandeur et la force, avec lesquelles cette femme du commencement de l'autre siècle, déclamait les vers de Racine \
M"^ Clairon mourait le 31 janvier 1803.
Un peu malade et alitée, elle se laissait tomber de son lit, et cette chute amenait son décès ^