SCENE PREMIERE
D'AUMONT, D'AUVRAY, CHAMILLAC, et quelques autres Seigneurs à une table de Pharaon, placée à droite du spectateur; DEUX AUTRES jeunes Seigneurs jouant aux dés à une table à gauche; LA MARQUISE, RICHE- LIEU , se promenant.
C'est à n'y rien comprendre , ma parole d'honneur! elle m'a soutenu qu'elle ne savait pas ce que je voulais dire, avec un à-plomb miraculeux.
LA MARQUISE
Mais enfin , comment êtes-vous entré dans le boudoir?
LE DUC
Eh ! par la porte secrète, donc !
LA MARQUISE
Vous m'avez donné votre parole d'honneur que vous n'en aviez pas la clef.
C'était vrai ; mais je l'ai envoyé chercher.
LA MARQUISE
A Paris?
LE DUC
À Paris.
LA MARQUISE
En deux heures ? mais c'est fabuleux !
LE DUC
En deux heures quatorze minutes ; Germain m'a crevé mes deux meilleurs chevaux , Turenne et Romulus ; j'en suis pour mille louis.
LA MARQUISE
Yous êtes le gentilhomme le plus magnifique que je connaisse.
LE DUC
Eh bienl marquise, voulez- vous que je yous avoue une chose?
LA MARQUISE
Avouez.
LE DUC
Eh bien 1 parole d'honneur , je ne les regrette pas!
LA MARQUISE
Ah! duc, voilà un mot dont je me souviendrai
toute ma vie. Eh bien, maintenant , à mon tour, je vais vous dire une chose.
LE DUC
A ttendez donc, je n'ai pas fini.
LA MARQUISE
Achevez, c'est trop juste.
LE DUC
Vous perdiez le plus beau de l'histoire.
LA MARQUISE
Il est difficile cependant qu'elle soit plus complète que cela.
LE DUC
Si fait, elle est plus complète; car celui contre lequel j'ai parié...
LA MARQUISE
Eh bien?...
LE DUC
Eh bien !... c'est le chevalier d'Aubigny.
LA MARQUISE
Le chevalier d'Aubigny ?
LE DUC
Attendez donc encore!...
LA MARQUISE
Mais c'est une histoire des Mille et une Nuits que vous me racontez là?
Lequel chevalier d'Aubigny devait épouserdans trois jours Mlle Gabrielle de Relle-Isle.
LA MARQUISE
Ah ! vraiment ?
LE DUC
Foi de gentilhomme!
LA MARQUISE
Quand je vous disais que ces Relle-Isle étaient mes ennemis !
LE DUC
Maintenant, marquise, voyez combien il était indigne à vous de chercher à me faire perdre mon pari, moi qui n'avais qu'un but dans tout cela, celui de venger une amie.
LA MARQUISE
Ainsi, elle allait épouser le chevalier?
LE DUC
Eh! mon Dieu, oui: voyez un peu comme cela se rencontre! Cependant il paraît que le mariage
était assez éloigné encore : le jeune homme manquait de patrimoine, et, pour comble de malheur, n'occupait qu'un grade secondaire ; de sorte que, comme le comte de Belle-Ile , tout prisonnier qu'il était, exigeait que son gendre fût quelque chose de mieux qu'anspessade ou cornette , il est possible que les deux jeunes gens eussent encore soupiré long-temps en vain l'un pour l'autre ; mais voilà qu'un jour, c'est comme je vous le dis, marquise, sans que personne sache ni comment ni pourquoi, le jeune homme reçoit son brevet de lieutenant aux gardes de Sa Majesté. Dès lors, vous comprenez, marquise, plus d'empêchement, pas même celui de la distance : car, au moment où la fiancée débarquait à Versailles, le fiancé prenait terre à Chantilly; aussi la chose allait marcher toute seule, et probablement qu'un de ces soirs votre aumônier allait les marier secrètement dans la chapelle du château, si je ne m'étais pas jeté à la traverse; ce que je regrette, ma parole d'honneur! en voyant le peu de gré que vous me savez de ce que je fais pour vous, marquise. Maintenant, à votre tour, parlez, n'aviez-vous point quelque chose à me dire ?
LA MARQUISE
Oui; mais je ne vous dirai rien.
LE DUC
Et pourquoi, je vous prie?
LA MARQUISE
Parce que maintenant tout est bien comme cela est, et qu'il serait dommage d'y rien changer. Au reste, qu'a dit le chevalier de tout cela?
LE DUC
Il y a toute apparence qu'il a pris la chose au tragique.
LA MARQUISE
Vraiment?...
Oui ; il s'est présenté trois fois chez moi dans la journée, laissant son nom chaque fois, avec l'heure à laquelle il était venu. Malheureusement j'étais à la chasse, où j'ai fourbu un troisième cheval; mais vous comprenez qu'à mon retour, et aussitôt que j'ai eu connaissance de la peine que le chevalier avait prise, j'ai voulu lui rendre sa politesse, et, de mon côté, je suis passé chez lui... Mais il était dit que nous ne nous rencontrerions pas. On m'a répondu qu'il était dehors... je me suis inscrit, et j'attends. Et vous, marquise, quelles nouvelles rapportez-vous de Paris?
LA MARQUISE
Aucune. Je n'ai fait qu'y toucher barre et je suis revenue. Le duc est arrivé juste à temps pour mettre le roi en carrosse, et Sa Majesté, plus aimable envers lui que d'habitude encore, lui a recommandé de ne pas se faire attendre au souper, parce qu'après le souper il lavait désigné pour être de son jeu. C'est une faveur plus décidée que jamais.
LE DUC
Prenez garde à notre évèque.s'il y a une tempête, elle viendra de son côté. Quant à moi, la
dernière fois que je l'ai vu, il m'a fait si bonne mine, que j'en ai peur.
LA MARQUISE
Bah! vous le calomniez, duc. C'est un brave homme qui n'aspire qu'à la retraite et qui dédaigne les grandeurs... Avez-vous oublié qu'à la mort du régentil a lui-même présenté M. le Duc au roi?
Hum! parce qu'il a pensé que s'il se présentait lui-même, la transition paraîtrait un peu brusque.
LA MARQUISE
Vous vous trompez; et la preuve, c'est qu'à la moindre lutte, M. de Fréjus abandonne la partie et se retire.
LE DUC
Oui; mais deux fois il s'est assuré, par cet expédient, que son royal écolier ne pouvait supporter son absence. Il n'aime que la retraite, ditesvous? il déteste les grandeurs, n'est-ce pas?... Eh bien! vous le verrez un jour premier ministre et cardinal... Pas vrai, d'Aumont?
d'aumont.
Mon cher, j'ai un jeu atroce.
LE DUC
Bah! tu connais le proverbe, duc: malheureux au jeu, heureux en amour.
d'aumont.
Eh bien ! moi, je ne sais pas comment cela se fait, je perds de tous les côtés.
LA MARQUISE
Vous prenez mal votre moment pour vous plaindre, duc. Je venais justement vous inviter à figurer avec moi dans le troisième quadrille. d'aumont.
Vous me rejetez bien loin, marquise.
LA MARQUISE
Je suis engagée pour les deux premiers. Monsieur d'Auvray, donnez donc vos cartes au duc, j'ai quelque chose à vous dire. d'auvray.
Auriez-vous cette complaisance, monsieur le duc?
LE DUC
Volontiers. Quand vous reviendrez, chevalier, vous retrouverez d'Aumont battu et content. Astu ponté, duc?
d'aumont.
Oui.
LE DUC
Eh bien! donne les cartes, alors.
D'Aumont donne les caries.
d'auvray, se promenant avec la Marquise. Parlez, madame la marquise, je vous écoute.
LA MARQUISE
Tout-à-1'heure; il ne faut pas que ces messieurs nous entendent.
d'auvray.
Diable! une confidence...
LA MARQUISE
Ah! voilà déjà votre amour-propre parti au ga-
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lop. Il ne s'agit pas de ce que vous croyez ; il s'agit de toute autre chose, au contraire. Si vous voyez arriver le chevalier d'Aubigny, vous savez, ce jeune lieutenant, entré tout nouvellement dans les gardes du roi , ne le perdez pas de yuc Je «rois qu'il doit y avoir quelque chose comme un duel entre lui et le duc de Richelieu. d'auyray.
Ce diable de Richelieu, c'est à n'y pas tenir, ma parole d'honneur! il me donne plus de besogne à lui seul que toute la noblesse de France ! Et à propos de quoi, ce duel?
LA MARQUISE
Je ne sais; mais quelle qu'en soit la cause, il est de votre devoir, comme lieutenant de nosseigneurs les maréchaux de France, de l'empêcher, chevalier. Maintenant, vous voilà prévenu. C'est à vous de vous tenir sus vos gardes, monsieur le greffier du point d'honneur. Reconduisez-moi dans la salle de bal à présent; c'est tout ce que j'avais à vous dire.
LE duc, ramassant l'argent de d'Âumont.
Tenez, d'Auvray, voyez les affaires que je fais pour vous.
d'auvray, rentrant dans la salle de bal.
Très-bien, continuez.
LE DUC
Quand je te le disais, d'Aumont... tu ne devrais jamais jouer contre moi, cela te porte malheur. d'aumont.
Je tiens le double.
LE DUC
Le double, soit.