LE EETOUR DU BAL
L'agitation de Choisy semblait s'accroître le temps de ce court trajet ; cependant le carrosse arrêta devant la porte du Luxembourg, sans que Monsieur eût pu tirer de son compagnon autre chose que de vagues monosyllabes.
La douleur de l'abbé devenait si poignante que Monsieur, tout indifférent qu'il fût pour autre chose que pour ses plaisirs, crut devoir l'accompagner jusqu'à sa chambre.
— En vérité, Choisy, tu m'inquiètes, aurais-tu la fièvre, veux-tu que je m'établisse ici ta garde-malade? Voyons, il faut du feu, et cette pièce est d'un froid de glace, j'ai bien envie de dire à Launois, mon valet de chambre, de monter.
— Merci, monseigneur, merci, répondit Choisy d'un ton pénétré ; en vérité, je ne sais comment répondre à tant de bontés, mais je suis si malheureux !
— Avoue-moi, du moins, ce que tu ressens, ce qui te trouble. Voyons, je gage que j'ai affaire à un amoureux.
— Amoureux, cela est vrai, monseigneur, amoureux fou. J'aime une ingrate, voilà toute la vérité.
— Eh bien, Choisy, il faut se hâter de la mettre à la raison, cette belle ingrate, car elle est belle, je n'en puis douter, je la connais ?
— Assurément, monseigneur. Mais souffrez d'abord que l'on vous fasse du feu.
— Par ma foi ! ce ne sera pas de trop, reprit Monsieur en sonnant lui-même.
A ce signal, un laquais de madame de Choisy accourut tout essoufflé.
— Eh bien ! qu'est-ce? qu'y a-t-il?
— Eh bien ! monsieur l'abbé, après vous avoir vu sortir avec monseigneur, je me suis élancé à mon poste derrière la voiture de madame de Choisy votre mère, qui partait elle-même avec mademoiselle Diane d'Herfort. Elles arrivent, elles sont là.
— Mademoiselle Diane, reprit Monsieur; fort bien, Choisy, je comprends. Peste! tu ne t'adresses pas mal.
— Faut-il dire à ces dames que vous êtes ici? demanda le laquais sur le seuil de la chambre ,
— Non, cela est inutile, fais plutôt du feu, monseigneur gèle de froid .
Pendant que le laquais obéissait à l'abbé, Ghoisy pencha la tête à la fenêtre, il vit sa mère et Diane qui traversaient la grande cour. La vue de mademoiselle d'Herfort en robe de bal lui perça le cœur, il ne remarqua pas sans une mortelle douleur qu'elle rentrait sans son bouquet.
— Ils se seront compris tous les deux, ils se seront parlé du regard même au sein de cette foule, fit-il en considérant avecdépit les ajustements féminins qui le recouvraient.
Ah! maudit soit le jour où je m'avisai de prendre cet indigne travestissement! Monseigneur, ajouta Choisy, en arrêtant sur le prince un regard plein de pitié, savez-vous pourquoi mademoiselle d'Herfort me dédaigne! moi je le sais et m'en vais vous le dire. Elle ne m'a connu que sous cette livrée de folie, indigne de vous et de moi ; en attendant que je sois la risée de tous les cercles, elle me raille, me méprise ! Avis à vous, monseigneur, que le cardinal, dans sa honteuse politique, voudrait avilir aussi ! Ah ! vous ignorez pourquoi sa tolérance encourage chez vous de pareilles mascarades, eh bien ! apprenez que Mazarin a peur de voir revivre en votre personne le Gaston du temps de Louis XIII ! Il veut vous efféminer, vous, Philippe d'Orléans !
En parlant ainsi, le front du jeune homme s'était relevé, ses mains impatientes arrachèrent bientôt ses bracelets et déchirèrent ses dentelles,
— Que faites-vous, Choisy? s'écria le prince, alarmé de ce transport : êtes- vous fou ?
— Je ne suis pas fou, monseigneur, mais je m'aperçois bien tardivement que nous jouons tous deux un rôle de comédie, vous, parce que vous devez être un jour un héros, et qu'on fait de vous une demoiselle; moi, parce que j'aime, et que sous cet habit le
ridicule et la honte me tuent ! Ah ! je fais justice ici de ces vaines parures, monseigneur; imitez-moi!
Et Choisy, jetant au feu tous ses rubans, regarda la flamme qui les consumait avec une joie railleuse.
— Fort bien, dit Monsieur, mademoiselle Diane te raille, distu, et Mazarin prétend se jouer de moi sous ce costume. Eh bien ! l'abbé, je serai plus reconnaissant que toi envers ces habits, car c'est à eux que je dois d'avoir joué Mazarin lui-même.
— Mazarin?
— Oui, sache donc que j'ai entendu chez le cardinal, grâce à cette robe, un secret, un secret d'État.
— Que dites- vous?
— Je dis que le jour où je le voudrais, je pourrais perdre Mazarin.
— Mais vous vous étiez donc introduit dans son cabinet?
— Oui, sous cette robe de femme, profitant d'une issue qui servait jadis à nos jeux, mon cher Choisy, j'ai appris ce que je voulais savoir, un secret que la reine-mère seule possède.
— Eh bien ï ce que vous ne savez pas, monseigneur, et ce que je dois vous apprendre, c'est qu'à l'heure qu'il est, vous êtes sauvé, le cardinal me croit seul coupable,
— Toi?
— Oui, moi.
— Comment cela?
— Il s'agissait de sauver mademoiselle d'Herfort sur qui les soupçons de Mazarin étaient tombés ; il l'avait fait venir, elle était là, émue, palpitante devant son juge. Le cardinal menaçait, il fallait la sauver; je me suis offert à son ressentiment, à sa haine. Et maintenant, pour prix de ce service, elle me trabit, elle m'abandonne lâchement ; en un mot, elle en aime un autre.
— Oui donc ?
— Le roi !
— Mon frère ! dit Monsieur. Ah ! Choisy, je comprends maintenant l'étendue de ton chagrin ! Une lutte avec le roi ! Oh ! tu es bien malheureux !
En ce moment même, un coup léger retentit à la porte de l'appartement; une voix de femme appela l'abbé par son nom. Choisy tressaillit; son trouble n'échappa point à Monsieur.
— Tenez, mon cher abbé, reprit-il, je commence à croire que vous êtes moins à plaindre. Seulement, comme un rendez-vous à trois est gênant, vous aurez bien la bonté de m'indiquer quelque porte secrète, il n'y a pas que M. le cardinal qui en aie.
— Oh! merci, merci, monseigneur, reprit l'abbé en reconduisant Monsieur par un passage caché; oh! merci, vous êtes bon !
— Parce que vous êtes heureux, n'est-ce pas? En fait de bonté, le hasard est souvent notre premier et notre meilleur ministre. Adieu donc, et bonne chance !
Monsieur s'esquiva en assurant de nouveau l'abbé de sa protection. Quand Choisy rentra, il se trouva vis-à-vis de Diane d'Herfort.
Le visage de la jeune fille exprimait alors une véritable inquiétude, on eût dit qu'elle avait peur.
— Choisy, lui dit-elle, pardonnez-moi. Je vous savais de retour, et il n'y a que vous qui puissiez me tirer d'une grave alarme.
— Parlez, répondit l'abbé avec calme, que me demandezvous? J'écoute.
— J'ai recours à vous, Choisy, pour me préserver d'un grand péril. Ce billet adressé par moi à Sa Majrsté, ou plutôt cette réponse...
Mademoiselle d'Herfort s'arrêta, elle comprenait elle-même la
témérité de sa demande. Le coup de foudre qui devait tomber sur elle ne retentit même pas, et Choisy reprit doucement : «
— Votre billet? le voici, mademoiselle.
Et en même temps l'abbè tira de son sein la lettre de Diane ; il lui en montra l'adresse, puis il s'approcha du feu et il y jeta l'écrit.
— Que faites-vous? s'écria-t-elle, en proie à la honte et à l'angoisse.
— Rien, je brûle cette lettre.
— Mais vous l'avez lue?
— Non, Diane; c'était votre secret, je l'ai respecté. Seule ment, ajouta Choisy avec amertume, il ne m'a pas été difficile de deviner ce qu'il contenait.
— Mon Dieu !
— Un pareil billet entre les mains de la reine! Diane, vous étiez perdue !
— Perdue! reprit-elle, oh! cela est vrai!
— Et c'est à moi, malheureuse enfant, que vous faites un tel aveu! Vous exposer ainsi, vous si jeune, si faible, au ressentiment d'une reine, à l'oubli de vos devoirs!
Diane garda le silence.
— Encore, sire fol amour, poursuivit Choisy, devait vous rapporter autre chose que le remords et le déshonneur? Mais vous allez vous-même au devant du chagrin et des regrets, vous paraissez croire à l'amour d'un homme qui vous écrit : Je vous aime ! parce que cet homme est le premier de nous tous. Apprenez donc, déplorable enfant, qu'il en écrivait autant cette semaine à mademoiselle du Lude et à mademoiselle de la Mothe- Houdancourt ! Oh! vous ne savez pas, vous, ce qu'est le caprice royal, volant doré qui rebondit chaque matin sur une raquette de prince, hochet dont la Vallière a compris bien vite la vanité !
Diane, vous êtes dans l'âge où la tête emporte le cœur, où les pelouses et les bassins de Marly font rêver de l'amour d'un roi! Mais oubliez-vous donc, imprudente, que la politique deMazarin lui-même écarte du roi les séductions et les pièges? Oubliez-vous que Louis est l'époux d'une autre? Êtes-vous jalouse des larmes de la Mancini? Croyez-moi, un pareil amour des deux parts serait un amour odieux et criminel. Vous si jeune, si belle, devenir si vite une vile courtisane de la faveur! vous que j'aime, que j'aimerai toujours, tendre les bras à de pareilles chaînes! Ah! Diane, avez-vous donc oublié nos serments des premiers jours, nos plaisirs, nos joies si pures? Il m'en souvient encore, il y a deux ans de cela, ma mère s'en fut vous chercher avec moi.au couvent de Notre-Dame de Saintes; vous en passâtes le seuil avec les rayons d'un ange! Dieu lui-même semblait alors vous avoir douée de ses plus parfaits mérites, ma main tressaillit placée dans la vôtre, et moi, malheureux à qui on interdisait l'hymen, je vous nommai tout bas ma femme devant les autels. J'étais jeune, dissipé, je ne suivais guère que mes caprices, et peu à peu votre doux aspect triompha de ma folie; déjà je voyais en moi un masque inutile, et je rougissais de ma vie. Car c'est vous, Diane, oui, c'est vous seule, sache-le, qui m'avez ainsi transformé en un seul jour : ce déguisement d'histrion vous affligeait, et à l'instant même je viens de déchirer ces habits sous lesquels je n'osais plus parler ! Oui, continua Choisy avec chaleur, arrière la comtesse de Ganzi, ce nom d'emprunt duquel vous m'avez fait honte ; je suis homme, je suis celui qui vous a sauvée trois fois et qui vous donne sa vie ! Diane, chère Diane, écoutez-moi ; le péril est imminent, et celui qui vous en parle tremble lui-même. Partons ce soir même, fuyons, quittez à jamais la pensée d'un amour aussi terrible que coupable ! Oh ! je vous en conjure, je vous en prie à genoux !
Choisy s' était jeté, en parlant ainsi, aux pieds de Diane d'Herfort, il était lui-même métamorphosé aux yeux de la jeune fille. Ce n'était plus là ce coureur de fêtes et de ruelles dont la vanité de tant de cercles s'était emparée si vite, mais un cœur ardent, généreux, rempli de chastes transports. Une lumière ineffable palpitait autour de lui, douce auréole des fronts sur lesquels on lit la pensée à livre ouvert. Diane, éperdue, tremblait rien qu'au son de cette voix. Cependant, elle reprit bientôt son assurance.
— Choisy, lui dit-elle, vous me parlez d'un amour que rien n'autorise. Votre mère elle-même a bien voulu me faire part, à ce sujet, de ses alarmes. Vous ne pouvez, je pense, ignorer sa répugnance invincible pour tout ce qui tendrait à consacrer un lien que sa volonté vous interdit.
— Et que m'importe mon amour? reprit le jeune homme avec fermeté, ce n'est pas du mien, c'est de celui du roi qu'il s'agit. Vous me parlez d'obstacles, moi je vous parle de honte. Diane d'Herfort devenir maîtresse du roi! Ah ! Diane ! poursuivit Choisy en se cachant le visage de ses deux mains.
— Mais, reprit Diane, est-ce ma faute a moi, si le roi le plus brillant de l'univers daigne s'abaisser jusqu'à jeter les yeux sur une pauvre fille? Dieu m'est témoin, Choisy, que je n'ai jamais cherché son regard!...
— Oui, mais ce regard vous a découverte comme le fruit ou la fleur que mord l'aspic, comme une de ces roses voilées sous la neige que déchire en passant le bâton du voyageur ! Il est temps, Diane, de mettre ici votre cœur à nu devant le seul être qui vous aime. Par tout ce que j'ai pu tenter pour vous, par tout ce que j'ai fait, oh! de grâce, répondez-moi. Aimez-vous Louis, l' aimez-vous?
— Eh bien!... oui, je l'aime..., répondit-elle en proie tout
ensemble â la confusion et à l'orgueil d'un pareil aveu; je l'aime... parce qu'il est le roi!...
— Ainsi, vous ne croyez pas même à la sincérité de son amour... Vous êtes éblouie, perdue!
— Éblouie, comme l'oiseau par le serpent, cela est possible; perdue comme le pâtre qu'égare la flamme trompeuse.
— Diane, poursuivit Choisy, écoutez-moi, écoutez-moi...; malgré tout ce que je souffre... Si demain, demain, — vous entendez; — vous vous retrouvez encore dans cette maison, à cette heure-ci, avec moi..., si vous n'avez pas suivi mes conseils..., en un mot, si vous ne consentez pas à fuir. . .
— Eh bien?
— Eh bien, Diane, moi j'aurai cessé de vivre !.. .
— Que dites-vous?
— Qu'il faut que vous m'aidiez vous-même à vous arracher au déshonneur... Demain, oui, demain dès l'aube, nous devons partir. . . Je me charge de tout ; je vous conduirai en un lieu sûr . . .
— Y pensez-vous?... Et que dirait votre mère?
— Ma mère ! elle m'approuvera, j'en suis sûr, d'avoir mis un abîme entre vous et le roi ; elle ira plutôt le trouver lui-même au besoin. Oui! dussé-je tout lui dire...
— Gardez-vous-en bien, Choisy, reprit mademoiselle d'Herfort les mains jointes. Oh! je vous en conjure, n'abusez pas ici de la franchise d'un pareil aveu. Demain, oui, demain, je vous reverrai ; peut-être serez-vous plus calme. Vous comprendrez comme moi quel hasard fatal nous sépare. Ce mystère dont madame de Choisy entoure ses résistances, vous l'aurez peut-être éclairci. Moi, je dois obéir, je dois me soumettre à ses volontés, murmura Diane d'une voix faible.
— Assez, assez, Diane ! laissez-moi, je souffre trop !
— Vous souffrez ? demanda-t-elle en revenant à lui avec un
mouvement de véritable intérêt. Oh ! Choisy, vous devez comprendre alors à quels déchirements un tel aveu a dû livrer aussi mon âme. Choisy, je vous aime, mais comme un ami, un ange tutélaire... N'exigez pas de moi davantage. Votre mère Ta dit, je ne dois pas être à vous !
En entendant ces mots, Choisy essuya du revers de sa main une larme qui brillait à sa paupière, puis il se dirigea vers le seuil de sa chambre d'un pas résolu.
— Partez donc, lui dit-il, vous qui. venez de refouler dans mon cœur mes plus douces espérances! Partez, ô Diane, et puisse le ciel ne pas vous punir d'avoir méconnu le plus saint et le plus triste des amours! Demain, si vous avez à me parler, vous me trouverez de bonne heure dans la chapelle. Adieu ! je saurai souffrir.
Mademoiselle d'Herfort n'osa détourner la tête vers Choisy, sans doute dans la crainte de rencontrer son regard comme un remords.
— A demain, dit-elle au jeune homme d'une voix mal assurée... Elle ouvrit la porte et se perdit comme une ombre dans le corridor. A peine venait-elle de partir que Choisy donna cours à ses sanglots.
— Ah! s'écria-t-il, tout espoir est maintenant perdu pour moi, quel autre lien me rattacherait à la vie ! Demain, j'en suis sûr, elle évitera de me voir, de me parler, elle n'écoutera que les voix ambitieuses de son cœur ! Ah ! je suis bien malheureux !
Et l'abbé se reprocha à lui-même les paroles arriéres qu'il avait prononcées devant Diane. Il se demanda, — naïve question d'amour! — s'il n'avait pas blessé celle dont l'abandon le torturait. Peu à peu la fatigue envahit Choisy, il se déshabilla et se mit au lit ; mais le sommeil ne l'y suivit pas. Agité de mille pensées inquiètes, il se leva bientôt et regarda la pendule : son
aiguille marquait une heure. Choisy pensa au rendez-vous matinal qu'il avait donné à Diane dans la chapelle. Résolu à ne point dormir, il commença à revêtir ses habits d'abbé, habits dédaignés par lui jusque-là. Une fièvre brûlante serrait ses tempes, la respiration était près de lui manquer ; il entr'ouvrit la fenêtre opposée à celle du jardin, elle donnait sur l'une des entrées du Luxembourg.
Le jeune homme s'y accouda. Au milieu de l'obscurité, il crut distinguer alors un personnage soigneusement enveloppé d'un épais manteau, il descendait de carrosse.
Dès qu'il fut sur le pavé de la cour, il fit signe à son cocher de s'éloigner et de l'attendre plus loin.