UN RENDEZ-VOUS
En toute autre occasion, Choisy eût donné une médiocre attention à ce personnage.
Mais dans l'état fébrile où le jeune homme se trouvait, mille idées bizarres, soupçonneuses, Vinrent assaillir son esprit au sujet de l'homme au manteau.
Ce nouveau venu paraissait, en effet, rôder sous le bâtiment où demeurait Diane avec madame de Choisy, il levait la tête de temps à autre vers la façade plongée alors dans l'obscurité, mais il devenait impossible à l'abbé de voir autre chose de lui que deux yeux perçants, dont la flamme brillait comme celle de l'escarboucle sous la profondeur de son large feutre.
Choisy observa qu'il se promenait de long en large, en donnant d'abord, de temps à autre, sous les fenêtres de ce corps de logis, quelques signes d'impatience, puis bientôt il se rajusta de son mieux dans son manteau et parut se résigner.
C'était un personnage duquel on n'eût pti dire véritablement, au premier coup d'œil, s'il était là pour un coup à tenter ou un rendez-vous d'amour à poursuivre, tant, dans les deux hypothèses, il y avait de chances égales à conjecturer.
Il portait sous son manteau une épée à laquelle il paraissait tenir, car il en caressait avec amour la riche poignée; ses deux laquais avaient la leur aussi bien que leur maître, et ils auraient pu le secourir en cas de besoin : ce pouvait donc*être un aventurier au service d'un grand seigneur.
D'un autre côté, il regardait souvent les fenêtres du Luxembourg, sans trop se cacher, et semblait guetter quelque signal avec une attention minutieuse.
Enfin, son large manteau s'étant entrouvert un instant sous . une éclaircie de la lune, l'abbé remarqua fort bien qu'il était vêtu d'un somptueux justaucorps en broderie et qu'un diamant de la plus belle eau fermait sa chemise.
Sur cette indication seule, Choisy pensa que ce devait être un amoureux.
Mais quel amoureux? Dans le second étage où sa mère était logée, il n'y avait pas d'autre beauté que Diane, et jusqu'à cette heure aucun gentilhomme ne s'était même aventuré à lui toucher le bout dii doigt ; madame de Choisy ne recevait guère que des femmes ou de vieux courtisans dans sa société intime.
L'abbé appela sa mémoire à son secours, et hors Grippefer rôdant parfois la nuit autour des bâtiments du palais comme un chien de garde, Choisy ne se souvint pas d'une seule ombre qui eût glissé vers cette heure dans l'enceinte du Luxembourg. ,
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Pour bien s'assurer que ce visiteur nocturne ne pouvait être l'espion de Mazarin, l'abbé eut l'idée de se diriger, muni d'une lanterne sourde, vers la pièce où le digne garde reposait ; mais il n'eut pas fait deux pas dans le corridor que les ronflements sonores de Grippefer, dormant alors du plus olympien des sommeils, l'eurent convaincu bientôt de sa rentrée au palais.
Plus aiguillonné que jamais par une curiosité insurmontable, Choisy se remit en sentinelle à son poste d'observation.
Il avait eu le soin de cacher sa lampe, de telle sorte qu'il pouvait tout voir sans être vu.
L'homme au manteau, fatigué sans doute de se promener, s'était assis sur un banc.
Ainsi placé vis-à-vis des fenêtres qu'il examinait, il ressemblait à une large tache d'encre sur le rideau bleuâtre et vaporeux du brouillard.
Le silence était profond, la bise soufflait seule, on entrevoyait de temps à autre le disque de la lune roulé dans d'épais nuages.
Tout en réfléchissant que c'était là une nuit bien froide pour un amoureux, Choisy ne put se rappeler sans frémir que lorsque Louis était ardemment épris de mademoiselle de la Mothe-Houdancourt, il avait, un hiver, bravé la neige et le vent pour aller recevoir d'elle sous son balcon une plume de sa toilette.
Il se ressouvint aussi d'une nuit dans laquelle il avait accompagné le duc de Candale sous les fenêtres d'une dame de la cour qui refusait de lui ouvrir; le duc, le lendemain, montrait à tous son doigt gelé.
Enfin, on avait parlé, au dernier jeu de Monsieur, d'une foule d'enlèvements; il y avait même pour ces sortes de coups une bande organisée : Camardon, Seigneray et Roquelaure en faisaient partie.
106 MADEMOISELLE DE GHOISY.
Choisy renonça bien vite à toutes ces suppositions en voyant la tranquillité du cavalier.
— Evidemment, pensa-t-il, c'est là un homme attendu. Audessus de ma mère il y a ses femmes ; c'est peut-être à une soubrette qu'il en veut. Ce sera quelque Iris qui m'est encore inconnue ; je gage que bientôt elle va frapper légèrement dans sa main et lui ouvrir. Le pauvre gentilhomme, je le plains!
Choisy achevait à peine en lui-même ce soliloque, qu'il crut entendre une persienne claquer sur ses gonds.
La nuit était noire, il prêta l'oreille ; et bientôt un claquement léger de main parvint jusqu'à lui. C'était sans doute un signal.
Choisy regarda, et il vit l'homme qui se levait de son banc.
Dans le même moment, un faible jet de lumière lui parut sortir des appartements habités par Diane et par sa mère...
Mais tout à coup la lumière changea de place lorsque l'abbé se penchait.
Ce corps de bâtiment avançait sur celui qu'il occupait, Choisy ne pouvait donc se rendre compte d'une façon précise de cette flamme brusque, déjà disparue... Dans la même minute, il entendit un pas faible sur l'escalier. Il s'y glissa précipitamment.
Quelqu'un descendait l'escalier avec un flambeau...
Du haut de ces marches de pierre, Choisy entrevit confusément une forme blanchâtre, cette forme était celle d'une robe.,.
Bientôt il entendit le tournoiement léger d'une clef dans une serrure.
A ce mouvement succéda un pas plus sonore.
L'abbé vit une femme qui introduisait l'homme au manteau.
Il y eut entre eux deux un court échange de paroles.
La lumière que portait l'introductrice du cavalier était vacillante : tantôt elle envoyait de larges rayons au dôme de l'escalier; à d'autres instants, elle le laissait dans la nuit.
L'abbé s'était caché derrière le piédestal d'une statue; il attendait.
Tout a coup il lui sembla que l'homme au manteau parlait à voix basse. Choisy ressentit un froid mortel comme celui qui suit la piqûre d'un aspic, l'homme avait prononcé distinctement le nom de Diane.
L'abbé s'appuya contre le marbre de la statue. Ce nom de Diane avait fait passer en lui un tel vertige de sensations, qu'il sentait la sueur mouiller son front.
Il se représentait mademoiselle d'Herfort introduisant chez elle un amant dont il n'avait pas jusque-là soupçonné le nom, et dont elle lui avait caché l'existence avec tant de soin, et cet homme allait passer dans quelques secondes à côté de lui, il allait frôler du coin de son manteau la statue de marbre derrière laquelle il s'était caché !
Cet homme était sans doute un grand seigneur qui avait accès chez elle...
Ou bien un mystérieux négociateur qui venait traiter avec Diane de son infamie.,.
Enfin, — et comme dans l'idée d'un amoureux les choses les plus impossibles revêtent bien vite un corps, — Choisy s'arrêta à un autre soupçon plus fatal et plus terrible : il pensa que ce pouvait être le roi lui-même.
Le roi ! oui, le roi! ce même jeune prince ayant à la fois de l'humeur pour l'amour et pour la guerre, le roi de la Mancini, le roi de tout cœur et de toute vertu qu'il voulait vaincre, le roi qui devait plus tard entretenir mademoiselle de la Mothe par le trou d'une cloison et l'aller voir de nuit, comme un chat du pa-
lais, par les gouttières, ce roi enfin, que Choisy tremblait d'avoir deviné !
Il aimait Diane, ou peut-être croyait-il seulement l'aimer; mais elle, elle aimait le roi !
Ce carrosse allait sans doute l'enlever, ces laquais avaient le mot.
Diane n'avait joué vis-à-vis de lui que la plus infâme des comédies! Elle attendait Louis, et elle avait voulu s'assurer, au sortir du bal, que Choisy allait se reposer comme de coutume dans sa chambre; quant à sa mère, on pouvait être sûr de son sommeil : ainsi, nul témoin, nul confident!
En même temps, Choisy se représentait l'horrible lutte qu'il avait subie, ses larmes, ses sanglots, et surtout ce dévouement qui n'avait jamais failli à Diane, qui l'avait sauvée trois fois!
Il lui vint alors à l'esprit des idées de vengeance telles, qu'il n'observa pas sans une sorte d'épouvante que lui-même s'était armé à la hâte en courant vers l'escalier quand il était sorti de sa chambre... et que conséquemment il avait entre ses mains la vie de ce ravisseur.
Mais ce ravisseur était-il véritablement le roi !
Le cerveau du jeune homme bouillonnait encore l'instant d'avant ; cette pensée soudaine l'arrêta comme eût fait une main de fer.
Choisy avait tout ce qui fait le cœur et le bras forts ; la haine, la vengeance, le tenaillaient; mais frapper le roi lui semblait un crime si inouï, si énorme, qu'il rejeta loin de lui le pistolet dont sa main était armée.
Cependant l'homme montait.
Choisy entendait le froissement de son manteau contre les dalles, uni au frôlement léger de cette robe qu'un degré séparait à peine de lui.
La lumière, agitée entre les mains de celle qui la tenait, tremblottait à chaque pas. Choisy ne distinguait rien.
Il était d'ailleurs retenu par une de ces forces trop communes en pareil cas ; aussi retomba-t-il quand il fit d'abord un mouvement pour se relever.
Les deux ombres passèrent vite.
La femme entra la première dans la profondeur du corridor, l'homme au manteau la suivit.
En le voyant passer, Choisy s'élança d'un bond de chacal et courut vers l'homme.
Il était si pâle que l'on eût dit d'un fantôme.
La lumière jeta tout d'un coup un éclat si vif entre l'abbé et cet homme que Choisy recula rien qu'en voyant son visage.
— Le comte d'Hosberg! murmura-t-il d'une voix étouffée par la surprise.
Au bruit que firent les pas de Choisy, la femme qui précédait le comte se retourna.
— Ma mère ! balbutia Choisy.
Après quelques secondes de silence, l'abbé entendit ouvrir une porte, et il vit le comte d'Hosberg en passer le seuil.
— Le comte d'Hosberg chez ma mère ! s'écria-t-il, agité à la fois par F étonneraient et la terreur.