LA CHAPELLE
Six heures du matin sonnaient à peine, quand Ghoisy, se rappelant son rendez-vous avec mademoiselle Diane d'Herfort, entra dans la chapelle du Luxembourg.
Peu familier avec la prière, l'abbé n'avait pas la force d'accepter le désespoir comme une lutte sans issue, aussi n'apportait-il dans ce lieu sacré que des pensées inquiètes, résultat cruel de cette nuit agitée. Il se demandait à la fois si Diane allait venir, et quel pouvait être le singulier visiteur qui était entré chez sa mère. Il se repentait presque de ne pas l'avoir attendu à sa sortie. Quel intérêt si puissant avait donc pu déterminer madame de Choisy à le recevoir ainsi, la nuit, dans son propre appartement? Que lui avait-il dit, de quoi avaient-ils pu convenir ? Choisy estimait trop sa mère pour attribuer à une intrigue l'accueil qu'elle avait fait à cet étranger; mais, d'un autre côté, le nom de Diane, prononcé par le comte d'Hosberg, replongeait l'abbé au sein de perplexités violentes. Était-ce un messager, un confident de Louis? ou bien songeait-il pour lui-même à cette jeune fille dont madame de Ghoisy s'était déclarée la protectrice? Le comte était riche, tout le faisait du moins supposer à Choisy, qui se souvenait de sa réception dans son château. Une fois déjà, il avait tenté d'enlever Diane ; dans quel but, dans quelle attente ? Sa physionomie annonçait un homme aventureux : c'était peutêtre de sa part des représailles qu'il demandait au hasard, que
cette tentative d'entrevue au sein des ténèbres. Diane l'avait-elle aperçu, lui avait-elle parlé? Le jeune homme avait bien entendu, une heure après, le pas du comte se perdre dans la nuit et le silence, ses chevaux piaffer et son carrosse partir; mais F accablement où il se trouvait l'avait empêché de se hasarder un seul instant hors de sa chambre. Saisi de terreur, il s'étaitjeté tout habillé sur son lit, jusqu'à ce que la cloche de la chapelle l'appelât.
Il venait à peine de- s'y agenouiller machinalement, lorsqu'un léger bruit lui fit détourner la tête. Choisy pensait voir Diane, et il reconnut sa mère.
L'altération des traits de madame de Choisy était sensible, son visage était pâle, son sein oppressé; elle prit l'eau du bénitier avec des doigts qui tremblaient. L'abbé ne remarqua pas sans une secrète frayeur les paupières pesantes et violacées de sa mère, son anéantissement, sa douleur. Une fièvre aiguë, convulsive, semblait l'agiter ; elle tomba à genoux sur un prie-Dieu, en se cachant le front de ses deux mains.
L'abbé restait interdit. Sa mère ne pouvait le voir, grâce à l'ombre projetée par un des piliers de la nef; mais il la voyait, lui, et son cœur saignait à l'idée de sa souffrance. Il l'avait considérée jusqu'alors avec une orgueilleuse satisfaction, car madame de Choisy était véritablement belle, on la citait dans une cour dont les admirations n'étaient pas communes. Parvenue à un âge où le masque de la figure s'altère, elle avait conservé une telle noblesse et une telle élégance dans tous ses traits qu'elle eût fait l'envie d'un peintre. Mais, cette fois, comme sous l'influence d'un vent fatal, elle paraissait morne, vieillie! Choisy s'approcha d'elle dans un silence tremblant.
— Ma mère, lui dit-il, nous sommes seuls ici, et je voudrais vous parler.
412 MADEMOISELLE DE GHOISY.
Madame de Ghoisy tressaillit involontairement, rien qu'au son de cette voix.
— Ma mère, reprit le jeune homme, vous m'avez parlé bien des fois des rêves singuliers ; est-ce que vous croyez aux rêves?
Madame de Choisy regarda son fils avec une anxiété visible.
— Peut-être n'est-ce point ici le lieu, reprit-il, de vous raconter le mien, mais j'attends quelqu'un et le temps presse.
— Parlez, mon fils, parlez.
— Donc, continua Choisy, en arrêtant sur elle un regard clair et profond, cette nuit j'ai eu un rêve. Je m'étais endormi comme de coutume dans ma chambre, songeant à vous, ma mère, — vous si bonne, et qui êtes toujours l'objet de mes pensées lorsque je vais reposer ; — tout à coup je crus entendre un bruit faible dans l'escalier. Bien que je ne sois pas fort timide de ma nature, il me sembla cette fois qu'il allait se passer quelque chose de terrible... Le bruit devenant plus intelligible et plus régulier, je distinguai bientôt les pas d'un homme... Il se dirigeait vers le corridor qui mène à votre appartement. Je voulus m'élancer, le sommeil liait mes membres. Je vis alors, oh ! je vis un spectacle dont rien ne saurait donner l'idée, celui d'un être de haute stature qui se composait à la fois d'un masque et d'un visage... Il me tournait le dos, vous ne- pouviez voir que son masque, quand il vous parlait; mais moi, chose étrange ! j'apercevais son visage retourné sur ses épaules par une force invisible, comme si cet homme, qui voulait sans doute vous tromper, ne pouvait me tromper, moi ! A mesure qu'il vous parlait, ma mère, moi je pouvais lire de mon côté, sur ses traits et dans son âme, les sentiments divers qui l'agitaient. C'était à la fois de la rage, de l'indignation, parfois même de la menace. Le cœur de ce personnage vous était caché, sans doute, car toute sa personne, vis-à-vis de vous, restait dans l'ombre, tandis qu'à mon regard
elle apparaissait frappée d'une flamme livide. A son seul aspect j'avais senti en moi des instincts de haine et de colère, j'éprouvais pour lui une véritable horreur... Vous, vous l'écoutiez aussi pâle et aussi froide qu'un marbre... Tout à coup il me sembla qu'il vous avait serré le poignet de sa main de fer, et en apercevant le sillon rougeâtre qu'il vous avait fait, je rugis, je devins fou... Saisissant mon épée, je me précipitai comme un furieux sur lui et je l'étendis mort à vos pieds mêmes. Cet homme, que je connais à peine, vous le connaissez, ma mère, c'était le comte d'Hosberg!
Choisy s'arrêta après avoir prononcé ces paroles» dont il étudia l'effet sur sa mère : la malheureuse femme pouvait à peine se soutenir.
— Oh ! mais cela est un rêve, poursuivit-il, un rêve horrible, bien horrible... et cependant, je F avoue, en vous voyant, ma mère, entrer tout à l'heure bouleversée dans cette chapelle...
— Eh bien ? interrompit vivement madame de Choisy.
— Eh bien ! ma mère, s'il faut vous le dire, j'ai pensé que ce rêve était une réalité.
Le coup était porté. Madame de Choisy resta muette d'épouvante.
— Ma mère, reprit le jeune homme, que ce rêve soit erreur ou vérité, j'ai le droit, ce me semble, en vous voyant si abattue, si brisée, de vous demander une seconde fois ce quJest le comte d'Hosberg ; ce nom vous émeut, vous trouble, il vous fait pâlir, vous souffrez. Ah ! je vous en conjure par toute la sincérité de mon amour, daignez m' expliquer ici la cause de votre mortelle douleur. Chacune de vos larmes, que je voudrais tant essuyer, est vue ici parles anges ; nous parlons ici, ma mère, devant l'autel même de ce Dieu qui ne pouvait voir pleurer la sienne...
La tendresse pieuse avec laquelle l'abbé conjurait alors madame de Choisy eût triomphé peut-être de sa résistance ; elle le sentit, et résolue à donner le change à sa question :
— - Choisy, lui dit-elle après un moment de silence, vous me demandez pourquoi ce trouble, cet épuisement, ces larmes? Eh bien! si, en vous apprenant la cause de cette nouvelle douleur, e devais encore vous affliger ; si, pour recevoir cette confidence, vous aviez vous-même besoin de toutes vos forces ?...
— Oh! parlez, parlez, ma mère, quoi qu ait fait cet homme...
— Mais il ne s'agit pas de cet homme, il ne s'agit pas du comte d'Hosberg, mon fils, interrompit-elle; c'est de Diane, de Diane qu'il est question...
— De Diane? demanda l'abbé avec stupeur.
— Oui, de Diane, de Diane qui doit partir. Il le faut, mon fils, son bonheur l'exige, et quand il s'agit de son bonheur, ce n'est pas vous, je pense, qui devez y mettre obstacle... Allons, Choisy, du courage...
— Du courage, dites-vous, ah! il en faut pour souffrir, mais je suis heureux, moi! Diane va partir, Diane va quitter ces lieux; ah ! si vous saviez ce que ce mot renferme pour moi de sécurité, de bonheur ! Vous pensiez déchirer ici mon cœur, ma mère, eh bien ! vous l'ouvrez à l'espérance, à la joie! Diane ici, Diane exposée chaque jour à la malignité, aux entreprises criminelles, ah! c'était là, ma mère, un sujet continuel de craintes pour moi... Mais vous consentez à vous en séparer, vous la remettez en mains sûres... car c'est à des mains sûres, n'est-ce pas, que vous confiez le soin de son bonheur ?
— Ah! Choisy, douteriez-vous de ma prudence vis-à-vis d'une telle séparation? Rassurez-vous, Diane nous sera bientôt rendue. D'ici là, elle trouvera dans la personne à qui je l'adresse toute la sollicitude d'une mère... Vous avez dit vrai, il fallait
que Diane quittât cette maison, ajouta madame de Choisy en attachant un regard pénétrant sur le jeune homme. Vous ignorez peut-être vous-même les dangers qui la menacent sous le même toit que le nôtre...
— Des dangers, avez-vous dit, des dangers qui la menacent et que je ne connais pas? Ah ! parlez, parlez, celui qui la veille encore suppliait à mains jointes mademoiselle d'ïïerfort de quitter cette maison, — celui-là est capable de la défendre, fût-ce au péril de sa vie ! *
— Ces dangers, Choisy, vous les connaîtrez peut-être un jour... reprit-elle avec effort ; en attendant, soyez calme. Nous sommes, vous l'avez dit, dans un lieu où le ciel donne à celles qui manquent de forces la résolution et le courage. Il m'en faut beaucoup pour me séparer de cette enfant... car je l'aime, Choisy, presque autant que je vous aime... Sa vie était ma vie, et avec elle je sens que mon bonheur partira. Piestez-moi du moins, vous, mon fils le plus aimé, le plus cher, — car s'il fallait vous perdre en même temps que Diane, ah ! mon cœur éclaterait !
En parlant ainsi, une larme était tombée de la paupière de madame de Choisy, et elle regardait l'abbé comme un naufragé battu des vagues regarde l'unique planche de salut qui lui reste dans la tempête.
~- Calmez-vous, ma mère, reprit Choisy ; oui, je reste, je reste à vous de cœur et d'amour comme autrefois! Ce que vous avez fait là pour Diane vous sera compté là-haut. La prière muette que j'eusse adressée à Dieu ce matin même, vous, ma mère, vous l'exaucez. Songer à cette jeune fille, c'est songer à moi, à moi trop heureux d'avoir rencontré sur mon chemin une fleur si douce et si pure! Diane, en effet, ignore sans doute ces périls dont vous me parlez ; elle est jeune, naïve, elle croit aux bouches
qui mentent, aux hommes qui ont deux faces comme l'homme de mon rêve ! Pauvre enfant vers laquelle se sont de bonne heure tournés vos regards, comme ceux du pâtre vers son étoile chérie, tutelle noble et sainte dont vous seule, ma mère, avez supporté le poids quand j'eusse voulu moi-même tant de fois vous l'alléger ! Mon Dieu, ce n'est pas son cœur, c'est sa beauté que j'accuse. Il y a des hommes, ma mère, assez hardis pour employer vis-àvis d'elle mille ruses, assez vaniteux pour l'éblouir, assez lâches pour l'abandonner! Diane est jeune, elle est faible... ah! vous avez bien fait d'assurer sa vie, son repos! Mais je la reverrai — n'est-ce pas? — je surveillerai toujours chaque battement de ce cœur timide; ce n'est pas ma faute à moi si, élevé auprès d'elle comme son frère, j'ai pour elle l'intérêt que l'on n'accorde qu'à sa sœur? Ma mère, ma bonne mère, j'ai mené jusqu'ici, je le sais bien, une vie qui a dû bien des fois vous contrister ; bien des fois, cédant à l'entraînement et au caprice, j'ai promené ici, sous vos yeux, la folie et le scandale. Mais rassurez-vous, j'ai jeté loin de moi ce masque de honte, je ne porterai plus ce déguisement encouragé jusque-là par votre tendresse ; je suis Choisy, ma mère, Choisy, c'est-à-dire un homme dont le ciel lui-même renverse à temps les projets futiles, insensés ; désormais je veux me sacrifier à mon pays, je me souviendrai de votre mot à Louis XIV : Voulezvous, sire, devenir un honnête homme ? eh bien, ayez souvent des conversations avec moi 1 / Ne m'avez-vous pas dit que la princesse Marie de Gonzague, votre intime amie 2, avait ellepoussé mon père à passer sa vie dans les intendances ou les ambassades? Eh bien ! ma mère, je ferai ce que vous voudrez, dussé-
1 Historique.
2 Depuis reine de Pologne.
je aller a l'armée comme mon frère, ou comme mon père, en Hollande...
— Arrêtez, Choisy, arrêtez ! Vous savez ce qu'un départ, qui ne serait qu'un exil, je le sens trop, coûterait de larmes à votre mère. Les siennes, ômon fils, jaillissent ici volontairement de ses yeux; oui, vous êtes un bon, un noble cœur. Pourquoi faut-il que tout ce qui constitue mes espérances soit, hélas ! fragile comme le roseau, et destiné, comme lui, à percer la main imprudente qui s'y appuie? Oh ! ne me parlez pas de départ, je vous en conjure, celui de Diane m'afflige tant! C'est là peut-être, je le sens, une séparation éternelle...
— Éternelle, avez-vous dit! Quoi! ma mère, il ne me serait pas donné de la revoir, de lui dire...
— La voici, reprit madame de Choisy en voyant arriver mademoiselle d'Herfort, contenez-vous.
En effet, Diane entrait alors dans la chapelle.
La toilette de la jeune fille relevait encore le charme habituel de son ensemble; Choisy la trouva plus belle que jamais avec ses rubans à effilés d'or, sa coiffe ornée de perles et sa robe de moire blanche. Véritablement on eût dit alors d'une fiancée marchant à l'autel. Diane s'approcha de madame de Choisy d'un air chagrin.
— C'est un adieu que je viens vous faire, madame, balbutiat— elle d'une voix émue. Oh ! je prends le ciel à témoin de tout ce qu'il me faut décourage pour vous quitter, vous, si indulgente, si tendre! Je souffre bien aujourd'hui.
Et Diane réprima un soupir, en attachant sur sa bienfaitrice son œil bleu noyé d'une douce langueur ; elle replia son cou de colombe, et parut attendre ce que madame de Choisy allait lui dire.
Madame de Choisy ne répondit à Diane que par des larmes.
— Vous partez, lui demanda-t-elle enfin; eh quoi! déjà, Diane?
— Déjà ! répéta derrière le pilier de la chapelle la voix de Choisy, abîmé dans sa douleur.
— Madame, reprit Diane, le carrosse est là. Avant de partir, citait bien le moins que je revisse celle qui m'a toujours couverte de son amour, de sa tendre sollicitude. Ce qui me rassure, c'est que j'espère la revoir. N'est-ce pas, ajouta-t-elle avec une véritable douleur, n'est-ce pas que cette séparation cruelle, vous l'adoucirez? Sans cette promesse je serais si malheureuse !
— Malheureuse ! répondit madame de Choisy, oh ! rassurezvous, ma chère enfant, oui... certes... je vous verrai tous les jours...
• — Tous les jours, bien vrai?
— Mais ces courts instants, ces entrevues si rapides, vaudrontils jamais, Diane, ma félicité de tous les jours? poursuivit madame de Choisy avec amertume ; vos joies, vos chagrins, tout cela était à moi. Maintenant, je le perds! Une autre aura votre sourire, chère enfant, vos baisers, vos larmes, tout ce qu'enfin je lui cède ! Rassurez-vous, cette amie à laquelle je vous confie sera jalouse de me remplacer. Ah ! quoi qu'elle fasse, jamais son amour ne sera l'égal du mien, jamais sa tendresse...
— Ne vaudra la vôtre, oh! je le sens bien, madame, interrompit Diane en arrêtant sur madame de Choisy un regard rempli de trouble. Aussi, avant de m'éloigner de cette maison, ai— je voulu venir ici même vous demander votre bénédiction dans cette chapelle... Votre prière doit porter bonheur, madame; elle adoucira pour moi l'angoisse d'un pareil moment. Oh î je vous le demande à genoux, faites qu'en vous quittant je vous croie encore près de moi à chaque heure, à chaque minute! Que j'emporte d'ici des voix consolantes et douces qui m'encouragent!
Jeune encore, vous m'avez servi de mère, eh bien! c'est à ma mère que je demande ici sa bénédiction sainte et solennelle, je l'attends !
En prononçant ces mots, mademoiselle d'Herfort s'était agenouillée devant l'autel; son sein palpitait, sa respiration était oppressée. Madame de Choisy la contempla quelques secondes avec un mélange de satisfaction et de tristesse ; elle seule pouvait alors sonder la profondeur de cette blessure qui faisait saigner son âme. Le recueillement austère du lieu, la grâce de Diane, la douleur morne de l'abbé, spectateur muet de cette scène, imprimaient alors un caractère imposant à l'acte que madame de Choisy allait accomplir. Elle étendit sur ce jeune front ses mains glacées et tremblantes.
— Ma fille, lui dit-elle, ma fille, soyez heureuse! votre mère vous a bénie !
Puis, comme si elle eût craint de défaillir elle-même en ce moment si cruel, elle interrogea des yeux l'image de Notre- Dame-des-Sept-Douleurs, afin d'y puiser une nouvelle force...
— Ma mère î s'écria Diane en se relevant, — ah ! souffrez que j e vous donne ce nom, — vous m'aimez, vous m'avez bénie! Oh! je suis heureuse et fière ! Dieu m'est témoin que vous seule avez désormais le secret de mes pensées! Par vous, par vous seule je tiens à ce monde, dans lequel vous m'avez conduite, et dont la barrière n'empêchera pas mon cœur de voler toujours vers vous ! Que m'importe le reste? ma mère; oh! ma mère, oui, vous êtes tout pour moi!
— Vous m'oubliez, Diane, dit Choisy en s'approchant de la jeune fille avec une tristesse qui ne perçait que trop dans son regard désespéré.
— Choisy! reprit-elle en reculant à demi, et comme si la présence du jeune homme l'eût déconcertée, vous étiez là?
— Oui, j'étais la, Diane, répondit l'abbé, j'étais là... Quand les mains de ma mère se sont élevées pour vous bénir, moi aussi j'adressais au ciel pour votre bonheur la plus fervente des prières. Grâce à Dieu, il est assuré, maintenant; grâce à la pieuse sollicitude de ma mère, vous êtes à l'abri de tout danger ; aussi je suis bien heureux !
— Heureux! murmura Diane avec un étonnement qui se fit jour dans tous ses traits. Elle interrogea Ghoisy du regard avec un vague sentiment d'inquiétude.
— Oui, je sais tout, reprit le jeune homme, je sais que vous nous quittez, et je suis calme. Diane, ajouta-t-il en baissant la voix, vous voyez si je vous aime!
Une joie secrète gonflait alors, en effet, le cœur de Choisy. L'idée devoir Diane à l'abri du danger dont la menaçait l'amour du roi, Diane enlevée et préservée par sa mère faisait taire en son âme la douleur qui l'assiégeait.
— Diane, reprit madame de Choisy, les instants sont précieux; hâtez-vous.
La jeune fille regarda une dernière fois l'abbé avec un sourire mélancolique. Le bruit du carrosse retentissait en ce moment dans la cour, et les chevaux hennissaient.
— Ma mère vous a bénie, dit l'abbé avec une larme, me permettez-vous de vous embrasser, Diane ?
— Volontiers, répondit-elle en présentant sa joue à Choisy avec une grâce indicible. Puis elle se jeta une dernière fois dans les bras de sa protectrice et se hâta de descendre les degrés de la chapelle.
— Partie ! murmura madame de Choisy en retombant presque inanimée sur un prie-Dieu.
— Qu'avez-vous donc, ma mère? demanda le jeune homme avec une .visible anxiété.
Et comme elle ne répondait pas, Choisy, en proie à une secrète frayeur, regarda par l'une des fenêtres de la chapelle...
— Un carrosse aux armes de la cour! s'écria-t-il en devenant tout d'un coup plus pâle qu'un linge. Un carrosse qui emmène mademoiselle Diane d'Herfort! Chez qui donc la conduit-il?
— Chez la reine-mère, répondit madame de Choisy d'une voix faible.
— Chez la reine-mère! reprit Choisy ; ah! madame! vous l'avez perdue!
Et il tomba sans force près du bénitier de la chapelle, pendant que la voiture entraînait Diane à tours de roues.