‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 15 sur 44 · UNE FENETRE A SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

UNE FENETRE A SAINT-GERMAIN

Trois jours après ceci, deux personnages en manteau causaient sous les fenêtres du château de Saint-Germain, par une nuit froide et brumeuse.

L'un de ces cavaliers, soigneusement enveloppé de sa cape, comme un Castillan de la suite de la jeune reine, arpentait silencieusement l'une des allées conduisant au bâtiment qui renfermait alors les filles d'honneur, l'autre le suivait à quelque distance d'un air soumis et respectueux.

Les deux hommes se rapprochèrent.

La lune répandait alors par instants de molles clartés sur les pelouses du parc, puis tout à coup, enveloppée par un amas de nuages, elle voilait son disque et laissait dans l'ombre les vastes

ailes du château. Il s'en fallait d'un quart d'heure que l'aiguille marquât minuit, heure à laquelle tout reposait invariablement à Saint-Germain; quand le roi n'y menait pas son train de fêtes. La conversation suivante s'établit bientôt entre les deuxhommes:

— Eh bien ! Brisacier , tu as suivi mes instructions ?

— Oui, monsieur le comte, et je vous assure que c'est là une rude besogne ! Suivre à cheval le carrosse qui emmenait mademoiselle d'Herfort de Paris à Saint-Germain, savoir d'une des femmes de madame de Navailles dans quel corps de logis, à quel numéro, à quelle fenêtre est placée la chambre de celle que vous poursuivez, me morfondre deux jours sous les arbres dépouillés de la forêt, exposé au vent, à la pluie, à la neige, le tout pour découvrir le moment propice où je pourrais me venger une bonne fois d'une première mésaventure et gagner enfin ces mille pistoles que Votre Excellence me promet depuis si longtemps; tout cela, monsieur le comte, n'est pas certainement chose commode et facile. Mais tel est mon dévouement absolu pour Votre Excellence...

— Fort bien, Brisacier, tu as une revanche à prendre, tu le sais, répliqua le comte d'un ton sec; songe donc à ne pas te laisser prendre au piège une seconde fois comme un sot. Voici l'heure où l'on va poser les sentinelles; cache-toi sous ces massifs adossés aux bâtiments; là, tu vois bien, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur le comte, je vois fort bien ; mais c'est précisément de ce côté que la ronde de nuit va venir.

— Alors, va-t'en au diable ! ou plutôt suis-moi, car sije ne te surveillais pas moi-même...

Les casaques bleues des gardes de la prévôté apparurent en effet. On posa les sentinelles.

Pendant ce temps, le comte et Brisacier avaient gagné l'uno des allées les plus ténébreuses du parc.

— Eh bien, dit le comte, tu semblés rêveur, qu'as-tu ?

— Ma foi, Excellence, répondit l'ex-chevau-léger, vous en parlez à votre aise. Un enlèvement nocturne en ce lieu si bien gardé me paraît chose impossible.

— C'est-à-dire que tu as peur ? reprit le comte avec un dédain marqué.

— Eh bien ! je le confesse, j'aimerais encore mieux ma commission au palais du cardinal. Sans ce diable d'abbé de Choisy, nous réussissions d'emblée. Mais ici... songez donc qu'au moin-, dre bruit, au premier haro des gardes, que dis-je, Excellence, au seul aboiement d'un chien...

— Tu n'es qu'un poltron, adieu !

— Excellence, dit Brisacier en voyant le comte s'éloigner, et avec le comte ses mille pistoles, ce n'est pas à dire pour cela que nous devions jeter le manche après la cognée. Que vous êtes impatient, par la sainte Vierge ! Si on enlevait pour le roi, passe encore, d'autant que Sa Majesté commence à courir la nuit sur les gouttières, comme un jeune chat, et qu'il a bien bonne envie de croquer une des colombes de madame de Navailles... Mais enlever pour un simple étranger, pour un seigneur suédois...

— Eh bien?

— Eh bien ! monsieur le comte,*cela me semble bien risqué. Il fait un froid du diable, et je crois que nous ferions bien de remettre la partie... Et tenez, ajouta Brisacier mystérieusement,

e viens de voir roder tout à l'heure autour de nous un certain homme...

— Eh qui donc?

— Parbleu! Ce Grippefer, l'espion de Mazarin, celui qui voulait aussi, je ne sais trop pourquoi, enlever mademoiselle d'Herfort !

— Tu Tas vu, tu penses qu'il nous surveille ?

— Bast! ce gibier de potence est toujours là pour quelqu'un. Je mettrais ma main au feu... Mais voyez vous-même, monsieur le comte, dit Brisacier en s'interrompant, cet homme en manteau qui se glisse sous les grands ormes...

— Cet homme en manteau, reprit le comte d'Hosberg; c'est, ma foi vrai, il semble venir de ce côté.

— Qu'est-ce que je vous disais ?

— Silence, Brisacier, dit le comte en examinant de sa cachette l'inconnu qui s'avançait avec précaution ; cet homme-là ne saurait être un espion de Son Éminence.

— Pourquoi ?

— Parce que, te dis-je, reprit d'Hosberg en s'aventurant à regarder celui qui marchait, ce cavalier a un manteau des plus galants, une plume blanche, des dentelles... il semble familier avec les abords de ce palais..;

— Vraiment ?

— Et ce qu'il y a de plus étrange, dit le comte en baissant la voix, c'est qu'il n'est pas seul ; un homme le suit à dix pas.. . Il a peut-être le mot d'ordre... Eh! mais, reprit d'Hosberg d'un ton alarmé, son manteau s'entrouvre, il a une ceinture blanche... mon Dieu ! si c'était le roi !

Brisacier écarta quelques branches d'arbres, et regarda l'inconnu en poussant un cri de surprise.

La lune, dégagée en ce moment de ses nuages, semblait envoyer de complaisants rayons à cette tournure svelte et noble. Brisacier et d'Hosberg virent l'inconnu s'avancer, puis attacher son regard sur F aile du palais renfermant les filles d'honneur.

Ce bâtiment demeurait alors dans l'ombre.

Verrouillé, cadenassé à l'extérieur comme une prison, il se ressentait déjà des précautions prises quelques mois plus tard par madame de Navailles : c'était une façade austère et triste.

— Le prince Charmant regarde la volière, dit Brisacier à d'Hosberg.

— C'est vrai, il compte les fenêtres.

— Il serait plaisant qu'il s'arrêtât à celle de notre héroïne.

— Voyons, reprit le comte, poussé par une invincible curiosité , voyons !

— Prenez garde, monsieur le comte, le roi est suivi, et il n'aime pas à lier conversation à cette heure !

Mais le comte, sans prendre garde aux avertissements de Brisacier, suivit de près l'inconnu.

Celui-ci se retourna au bruit que faisaient les pas de d'Hosberg; dans ce mouvement rapide, son manteau, qu'il relevait jusqu'à ses yeux, se dérangea. D'Hosberg recula : il reconnaissait Choisy.

— A merveille, dit-il en le saluant d'un air ironique, le seigneur Endymion visite sa chaste Phœbé.

— D'Hosberg ! murmura Choisy les dents serrées par la rage. Et il fit un pas pour se débarrasser de la main du comte qui s'était posée familièrement sur son épaule.

— C'est encore vous que je trouve ici, monsieur, dit-il avec l'accent de l'indignation et de la colère.

— Moi-même, mon jeune ami; je prenais le frais comme vous.

— Trêve de raillerie, monsieur, vous allez me rendre compte de votre conduite. Il y a trois jours, la nuit, vous avez osé vous introduire chez ma mère ; quel était votre motif?

— Monsieur de Choisy, c'est mon secret. Respectez le mien, croyez-moi, et ne parlons en ce moment-ci que du vôtre. Vous alliez tenter une escalade, je le vois, ou du moins vous comptiez vous introduire dans cette aile du château...

— Monsieur!...

— Eh bien, mon jeune ami, reprit le comte avec une compassion dédaigneuse, je vous en conjure, veuillez demeurer tranquille.

— Pourquoi ?

— Parce que mademoiselle Diane d'Herfort ne saurait vous recevoir; elle a quelqu'un.

— Quelqu'un, dites-vous ! Qui donc?

— Le roi ! répliqua le comte, le roi ! rien que cela, oui, monsieur.

— Vérité ou mensonge, répondit Choisy, exaspéré des paroles du comte, en garde !

— En garde, si cela vous plaît, mon jeune ami, reprit d'Hosberg; mais vous êtes un homme d'église !

— Je vous prouverai bien, comte d'Hosberg, que je suis un homme d'épée !

— A votre aise, mais parez ferme !

Les épées se croisèrent, et pendant quelques secondes leur choc d'éclairs fut éblouissant.

— Diable ! pensa Brisacier, voilà un abbé qui tient bon à la riposte !

Au cliquetis des épées, une fenêtre s'ouvrit au second étage des bâtiments ; c'était la fenêtre de Diane.

En ce moment même, un jeune homme apparut à côté de la fille d'honneur, qui se penchait à la fenêtre, attirée par le bruit des armes.

Ce jeune homme, c'était le roi.

Cette vision soudaine, foudroyante, dura l'instant d'un éclair.

— Le hasard me sert, murmura le comte, qui commençait à perdre pied devant Choisy ; regardez ! Voici Diane, et voici le roi !

La fille d'honneur de la reine-mère venait de retirer Louis de l'appui du balcon avec un mouvement précipité.

— Diane ! reprit Choisy avec un soupir étouffé, Diane enfermée avec le roi! Oh ! qu'ai-je vu ! Conseiller de malheur, c'est sur toi que je me venge !

Et se ruant sur le comte, il l'attaqua avec une vitesse si acharnée, que son épée le perça départ en part. Le comte tomba sur le sol.

— Fuyons, monsieur, fuyons ! dit derrière l'abbé une voix peu propre à le rassurer dans cet instant ; car celui qui lui parlait n'était autre que Grippefer.

Choisy gagna la petite porte que Grippefer lui indiquait et qui lui était connue, grâce aux conciliabules secrets où il escortait autrefois le cardinal. Arrivé en cet endroit, il trouva deux chevaux qui l'attendaient, le sien d'abord, puis, celui de Grippefer. Sa course fut rapide, haletante, il n'échangea pas même une seule parole avec son guide. Poursuivi par l'idée du meurtre qu'il venait de commettre, il crut voir passer vingt fois à côté de lui le fantôme implacable du comte d'Hosberg.

Arrivés aux portes de Paris, les deux cavaliers mirent pied à terre par un mouvement simultané, comme pour tenir conseil.

— Qu'allons-nous faire, monsieur l'abbé? demanda Grippefer à Choisy en hochant la tête.

L'abbé ne répondit rien.

— Monsieur de Choisy, dit Grippefer, mon devoir est de vous dénoncer au cardinal.

— Eh bien ! dit Choisy, fais ton devoir.

— Vous ne pouvez plus, vous ne devez plus même rentrer à Paris, reprit Grippefer; autrement je suis perdu. Au nom du cardinal, il faut que je vous arrête.

Choisy réfléchit quelques secondes, et tira de sa poche un mince jeton de cuivre :

— Reconnais-tu cela? dit-il à Grippefer, en lui montrant le jeton sur lequel brillait un rayon furtif de la lune.

— Oui, ma foi, reprit Grippefer, c'est mon jeton. Je l'avais donné à cette belle dame qui me sauva une nuit des mains des archers... Comment se fait-il?... Oh! monsieur l'abbé, continua Grippefer, par tout ce qu'il y a de bon et de loyal en vous, ditesmoi, de grâce, de qui vous le tenez; je ne vous l'arracherai pas, je vous le promets, mais le nom, le nom de ma noble libératrice ! . . .

— Elle est devant toi, répondit Choisy ! regarde !

— Comment! c'était vous! Oh! monsieur l'abbé, que de reconnaissance ! Et songer, mon Dieu ! qu'il me faut vous dénoncer, vous qui m'avez sauvé cette nuit-là même! vous qui auriez pu me faire mettre en prison !

Grippefer, quoique exempt, essuya une larme furtive.

— Tenez, reprit-il, je n'étais pas né pour le métier d'espion, monsieur l'abbé. J'ai une famille, une femme qui m'aime bien, et que vous aimeriez, j'en suis sûr, si vous pouviez la connaître. . . 0 ciel ! comment donc faire? poursuivit Grippefer en frappant du pied; un duel, un abbé, un homme mort! Ah! c'est à en perdre la tête! Si je vous dénonce, je vous perds; si je ne vous dénonce pas, il y va pour moi de la corde !

— Grippefer, dit Choisy, te sens-tu du cœur, veux-tu me suivre?

— Où donc, monsieur l'abbé?

— Partout, Grippefer, où il me plaira d'aller, à cheval, à pied, en carrosse; tu m'accompagneras, non plus comme un espion, cela est vrai, mais comme un serviteur, un ami?

— Moi, monsieur l'abbé?

— Oui, toi, répondit Choisy en tendant à Grippefer une main que celui-ci embrassa. Tu vois en moi un homme que la fatalité

semble poursuivre. Dieu m'est témoin que j'étais loin de songer à ce qui allait advenir ! Mes mains ont du sang, mais elles sont pures. Partons, Grippefer, fuyons. Que si tu as peur de t' exiler, d'engager ton sort au mien, eh bien! Grippefer, voici ce jeton, reprends-le. Grâce à lui, tu sais que tu seras fort auprès du cardinal, ton ancien maître; retourne à Paris, laisse-moi! Après tout, j'en aurai bien vite fini avec ma misère et ma douleur, je ne tiens plus à la vie ; sans ma mère, vois-tu, j'irais me livrer moi-même à la justice du cardinal ! Tu peux me quitter, tu es libre !

En parlant ainsi, l'abbé tendait le jeton à Grippefer; celui-ci le repoussa.

— Vous laisser ! monsieur, vous laisser ! reprit-il d'une voix émue; vous abandonner, vous si bon! N'y comptez pas, monsieur; j'aimerais mieux être conduit en charrette dès demain à la Croix-du-Trahoir! Retournons la tête de nos chevaux où il vous plaira d'aller; partons, courons, je vous suis! Aussi bien la condition d'ami que vous m'offrez est trop belle pour que je la sacrifie ! fuyons donc, fuyons, et ne regardons pas seulement ce Paris où j'ai ma femme, où vous avez votre mère ! Allez, monsieur l'abbé, grâce au ciel, vous êtes jeune, le ciel vous viendra en aide ! Quant à ce jeton, reprit Grippefer, je le donnerai au premier pauvre qui passera! En route, et à la grâce de Dieu !

L'abbé tendit de nouveau la main à Grippefer avec une effusion noble et touchante* Encore en proie au vertige que donne une action du genre de celle qu'il avait commise, il avait besoin de l'excitation d'une longue route. Agité à la fois par mille sentiments divers, il tourna donc son cheval vers le premier chemin qui se présentait, et partit avec son compagnon à toute bride.

Page 1