LA SEIGNEURIE DE CREPON
Seize ans après ces événements, la ville de Bourges venait de voir fermer ses portes comme d'habitude, quand dix heures du soir sonnèrent au cadran de M. le baillif d;épée Jacques-Chrysostôme-Hercule de la Pinsonnière, dont la maison se trouvait située sur la grande place. . .
La servante de M. le baillif d'épée, sorte de maritorne préposée à la cuisine et à la porte, et cumulant ainsi les fonctions de suisse et de maître d'hôtel, était alors occupée à soulever les lourds volets de la demeure de ce magistrat, quand une voix aigre, celle de madame la présidente de Planterose, se fit entendre.
— Madame Jacquinette, cria la voix, êtes-vous folle ? Gardez-vous, mon Dieu ! de mettre la barre à la porte; M. Hercule de la Pinsonnière n'est pas rentré !
— Il n'est pas rentré ! bonté divine ! soupira Jacquinette en adossant le volet à la margelle du puits de la cour; mais que lui est-il donc arrivé-, à notre cher maître, madame la présidente ?
— Et comment le saurais-je, madame Jacquinette ? il était parti ce matin dès le chant du coq. Vous ne l'avez donc point vu?
— Ma foi non, et le cocher de M. le baillif ne m'a rien dit.
— Je le crois bien, il a des ordres de son maître. Quelque
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nouveau coup de tête, madame Jacquinette, quelque déjeuner hors la ville, quelque amour peut-être!... car M. de la Pinsonnière est un vert galant! *
— Un vert galant de soixante ans bientôt! murmura Jacquinette... N'a-t-il pas de honte, à son âge?...
Madame Jacquinette s'interrompit et leva la tête pour regarder la fenêtre d'où la présidente lui avait parlé. Cette fenêtre, alors fermée, laissait passer une lumière assez vive.
— Ces dames travaillent, pensa Jacquinette. Oh! oui, car mademoiselle Mathilde vient de me faire demander sa tapisserie. Je la lui montais, lorsque M. Palamède... son prétendu... est venu m'ôter la peine de la lui porter. Quel homme attentif que ce M. Palamède! Hier encore, ne lui a-t-il pas envoyé une collection d'oiseaux empaillés, avec des vers magnifiques. Il fallait qu'ils fussent bien beaux, car M, le baillif d'épée les trouvait tels. Enfin, c'est son neveu, et il en est coiffé, on peut le dire. Tout cela ne me regarde pas ; je vais attendre M. Hercule de la Pinsonnière, puisque me voilà concierge de son balliage. Dieu de Dieu ! c'est-il là un dur état, moi qui suis née fille de femme de chambre au château de Crépon, que l'on voit d'ici !
Jacquinette courut se poster sur son tabouret dans la cuisine. Cette pièce donnait en face de la porte et n'était séparée que par une cour remplie d'herbes, et dont le pavé n'avait pas été renouvelé depuis la Fronde.
La salle où venait de rentrer madame la présidente de Planterose mérite bien que nous en disions quelques mots.
C'était un appartement aux tapisseries vieilles et fanées, représentant les quatre saisons ; elle ne possédait guère, pour tout décor, que quelques miroirs à bougies, et un clavecin.
Une lampe, placée sur le milieu d'une table, concentrait sa lueur avare sur un livre que la présidente lisait; mais, en revan^
che, mademoiselle Mathilde, jeune et charmante personne dont le pliant touchait le siège de madame de Pianterose, était obligée de s'écarquiller les yeux chaque fois qu'elle voulait faire un point à sa broderie. Assis dans un vaste fauteuil, au coin d'un feu assez triste, un personnage de trente-cinq ans semblait savourer alors ce bien-être qui est le fruit ordinaire de la digestion, jouant avec les pouces et regardant de temps à autre le travail de la jeune fille. Auprès de lui et adossé à la cheminée, se tenait un jeune homme au maintien grave et sévère.
Le premier de ces deux messieurs était M. Anastase Palamède, commis aux eaux et forêts; le second, M. Henri de Chaville, lîls d'un conseiller au présidial de Bourges.
La physionomie de M. Anastase Palamède exprimait assez la béatitude d'un homme content de lui-même. Il avait le front surmonté d'une perruque telle, qu'elle paraissait incompatible au premier coup d'œil avec son état, l'emploi de Palamède consistant à entrer dans les forêts de la Couronne. On ne pouvait guère comprendre comment les branches royales n'avaient pas mille fois dérangé l'édifice industrieux de cette coiffure, à laquelle Palamède jetait de temps à autre dans la glace delà cheminée un regard de complaisance. Fluet, compassé, ressemblant plutôt à une demoiselle qu'à un homme, M. Anastase Palamède portait habituellement une certaine poudre de jasmin à faire soulever le cœur de mademoiselle Mathilde de la Pinsonnière, mais dont la présidente raffolait et louait beaucoup le parfum. Il n'était pas vêtu précisément dans le goût de la cour, mais il affectait une telle profusion.de rubans, qu'on eût pu de loin le prendre pour un écheveau de mille couleurs. Enfin, et pour que rien ne lui manquât comme ridicule, il faisait des vers que M. le baillif d'épée admirait à l'égal de ceux du Cid.
M. de Chaville ne ressemblait en rien* pour son bonheur* à
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cette caricature de province dont madame l'élue et M. l'assesseur faisaient grand cas. Fils d'un homme de robe, mais peu avantagé du côté de la fortune, il avait pris de bonne heure en dégoût la magistrature, s'occupant d'études graves et profondes, mais ne visant à rien peut-être parce qu'il était propre à tout. D'un caractère doux, mais ferme, il s'était fait de bonne heure aimer et estimer par la ville de Bourges, où son père avait luimême été fort longtemps considéré. A la mort de ce père, M. de Chaville avait vingt-six ans. On l'avait sollicité en vain de prendre un parti, il vivait heureux malgré son peu de fortune. La maison du baillif d'épée et celle de madame la lieutenante-généraie étaient les seules qu'il fréquentât.
Un jeune homme aussi peu ambitieux avait paru de bonne heure un être inutile à la présidente de Planterose, coquette émérite qui disposait de tout dans la maison du baillif. Madame Athénaïs de. Planterose était une de ces vieilles folles bien résolues à ne pas s'apercevoir du ravage des années, et nullement décidée à parler raison, lors même qu'elle ne pouvait plus la faire perdre. Échouée à Bourges après nombre d'aventures dont la chronique galante du temps s'était occupée, elle s'y établit de son plein gré tutrice de mademoiselle Mathilde. M. le marquis delà Pinsonnière était son humble valet.
— Ce cher baillif! soupira-t-elle en fermant le livre qu'elle lisait, où peut-il donc être par ce temps de bise et de pluie, mon cher Palamède ? J'ai froid, rien que d'y penser !
— Et moi donc, je gèle ! ma chère présidente, reprit Palamède en frissonnant. Ce sera quelque arrestation imprévue... Si comme moi du moins il avait un beau cheval ! Vous n'avez pas vu le mien, monsieur de Chaville? Une bête superbe, une bête de l'État. C'est le roi qui nous monte, rien que cela ! Aussi, lorsque je fais mes battues.,.
M. de Chaville ne répondit pas, mais il se contenta de regarder Palamède d'un air de doute.
— M. de Chaville, reprit la présidente, n'a rien à faire avec les gens de cheval et d'uniforme, mon cher Palamède. C'est un esprit grave qui cherche la quadrature du cercle, il faut le croire, ajouta madame de Planterose d'un air railleur. Ce n'est pas lui, je gage, qui, en attendant M. de la Pinsonnière, embourbé je ne sais où, consentirait à nous faire tout haut une lecture. Il a les vers en horreur !
— Permettez, madame, il y a vers et vers, reprit M. de Chaville. Ceux de Molière, par exemple...
— Ne parlons pas de Molière, mon cher monsieur de Chaville, interrompit Palamède; brisons là.
— Pourquoi?
— Parce que votre Molière n'est qu'un vil impertinent. N'at-il pas osé se moquer plus d'une fois de la province, ne prétendil pas que nous prêtons tous à rire comme son M. de Pouceaurgnac ! Ah ! ventre de biche ! il a bien fait de ne prendre qu'un Limousin ; si c'était à Bourges qu'il eût mis sa scène, mordieu ! . . .
Palamède s'était levé, les lèvres blanches de colère. Une tarda pas à tirer de sa poche un rouleau de papier d'honnête dimension.
— Que faites -vous là ? demanda Mathilde d'un air d'effroi.
— Ce sont des vers... répondit Palamède d'un ton doucereux ; un fragment de mon poëme, mademoiselle ; un simple fragment. Avec votre permission et celle de madame, je veux le lire à M. de Chaville, afin qu'après cela il nous dise si son Molière...
— Eh mon Dieu ! monsieur, je vous cède le pas sur lui, reprit M. de Chaville épouvanté et en regardant l'horloge.
— A la bonne heure! s'écria victorieusement Palamède. D'abord, ce poëme est dédié, il faut que vous le sachiez, à madame de Planterose.
— Mon cousin, reprit vivement mademoiselle Mathilde, vous le lui avez lu l'autre semaine, il me semble. N'est-ce pas un poëme sur les Ruines de Palmyre.
— Précisément... les ruines... Madame la présidente, daignez me prêter votre attention. C'est le premier chant que j'ai refait.
— J'écoute, dit la présidente.
— Ramassez donc mon écheveau, mon cousin, reprit Mathilde en le laissant tomber malignement sur le parquet.
— Le voici, dit Palamède , attention ! ce sont des vers héroïques.
Et se tournant vers la présidente :
« Débris majestueux... »
— On frappe! s'écria Mathilde.
— On n'a pas frappé, s'écria madame de Planterose.
— Je continue donc, dit Palamède.
— C'est moi! s'écria en dehors une voix que tous reconnurent pour celle du baillif d'épée.
— Au diable! murmura Palamède, mon oncle! vous arrivez bien !
— Mais ce n'est pas sans peine que je suis arrivé, dit M. Hercule de la Pinsonaière, en donnant son feutre et sa canne a la présidente. Dieu du ciel! quels chemins! j'ai cru que j'y coucherais !
— D'où nous venez-vous donc, monsieur le baillif? demanda Chaville.
— Oui, d'où sortez-vous pour être ainsi fait? reprit Palamède.
— Palamède, dit le baillif, je viens d'un endroit où l'on a crié, hurlé, tempêté autour de moi pendant tout le soir ; c'est fini, je n'en puis plus, je reviens sourd; je viens de la seigneurie de Crépon.
— De Crépon, une lieue au moins, et à pied! Ah! mon père, vous êtes peu raisonnable! reprit Mathilde. Mais quy avait-il donc à ce vieux château de Crépon?
— Une adjudication, rien que cela!
— Qu'est-ce que cela vous fait? reprit madame de Planterose. La belle affaire!
— Comment donc, madame la présidente ! ne suis-je pas, comme chef de ce baillage, intéressé à savoir à qui écherra Crépon ! Crépon, château fort, château à mâchicoulis, presque un château d'État! Laissez-moi me chaufferies pieds, mon neveu, mes bottes ruissellent de pluie. Si vous aviez vu la foule des acquéreurs, des fermiers, des huissiers même ! Vous n'ignorez pas que le château de Crépon était en décret, et qu'il a longtemps appartenu à un trésorier de France, M. Gaillot. Le décret se poursuivait au Châtelet de Paris, et c'est ce qu'a su fort bien le nouvel acquéreur. Il s'en est allé trouver les procureurs qui occupaient dans cette affaire, et quand on lui a dit que la terre avait été adjugée une première fois, et que pour y revenir il fallait tiercer, vous croyez peut-être qu'il a hésité le moins du monde, ma foi non! il a donné dix mille écus.
— Dix mille écus! mais il en avait donc une fière envie, s'écria madame de Planterose. Dix mille écus ! mais il n'y a qu'un parc de trente arpents, quelques eaux plates et un petit bois !
— Ce que femme veut, Dieu le veut, reprit le baillif d'un ton de mystère ; or, c'est une femme, ma chère présidente, qui vient d'acheter Crépon; mon Dieu, oui...
— Une femme!
— Oui, une veuve... madame la comtesse des Barres.
— La comtesse des Barres ! s'écria la présidente.
— Vous la connaissez? demanda M. le baillif d'épée.
— Nullement ; mais ce doit être une vieille folle.
— Madame la présidente a raison, reprit Palamède.
— Est-elle jeune? demanda Mathilde.
A toutes ces questions, M. Hercule de la Pinsonniére répondit ce qu'il savait; la comtesse des Barres était, disait-on, assez riche et encore jeune; elle avait voulu que l'adjudication fût publique, malgré ses offres, afin qu'il ne fût pas dit qu'elle eût privé les gens de Bourges de surenchérir. Son homme d'affaires avait pris sa terre en son nom, et la comtesse elle-même devait venir prendre possession dans quelques jours. En un mot, la seigneurie de Crépon était bel et bien adjugée à la comtesse des Barres.
Un pareille nouvelle devint bien vite, pour le cercle des auditeurs, un sujet de commentaires ; chacun l'interpréta suivant ses secrets désirs. L'arrivée d'une châtelaine comme celle qu'on annonçait devait facilement mettre en émoi toute la ville. La présidente se promit d'en conférer dès le lendemain avec madame l'intendante, laquelle ne manquerait pas de voir la lieutenante, sa bonne amie, et de concerter leurs batteries, après avoir passé au creuset la comtesse des Barres. Madame de Planterose ne voyait pas sans dépit arriver une jeune veuve daus sa province; Mathilde était enchantée. La maison du baillif était sévère, maussade ; celle de la comtesse ne pouvait manquer de se signaler par quelque fête. Pour M. Hercule de la Pinsonniére, il ne se tenait pas de joie, en songeant qu'une femme qui venait sans doute de Versailles, devenait d'un seul coup sa sujette et sa voisine ; il considérait cette acquisition comme une bonne fortune.
— Nous lui rendrons tous visite dans mon équipage! s'écriat-il d'un ton épais de satisfaction, n'est-ce pas, mon cher Palamède? Une comtesse! une grande dame! Mathilde, je suis sûr qu'elle te prendra en amitié. Mais comment se porte monsieur de Chaville? dit le baillif en avisant d'un coup d'œil tardif le jeune visiteur, qui regardait alors la broderie de mademoiselle de la Pinsonnière.
— À merveille, répondit M. de Chaville; mais vous, monsieur le baillif, ah! vous devez être d'un appétit...
— Monstrueux, mon cher monsieur : ah! ca, j'espère ajouta, le baillif, que nous allons souper sur cette bonne nouvelle... Nous boirons tous, présidente, à la santé de la comtesse des Barres !
— Je lui adresserai un sonnet! dit Palamède.
— Moi, je lui broderai un coussin, ajouta Mathilde.
— Et vous, ma chère madame de Planterose, demanda le baillif, on dirait que vous ne voyez pas de bon œil une si illustre arrivée?
— J'ignore, en vérité, reprit la présidente sèchement, si madame la comtesse m'invitera. Vous, à la bonne heure, qui pouvez l'aider à bannir de ses bois le braconnage, mais moi!... Ah ! monsieur de la Pinsonnière, je ne suis plus rien pour vous î ajouta-t-elle d'un air de reproche.
— Vous, Athénaïs? répondit amoureusement le baillif en lui présentant la main sur sa basque d'habit pour passer dans la salle à manger, où le souper attendait.
En ce moment même, la porte du salon s'ouvrit, et un exprés, crotté jusqu'à l'échiné, entra brusquement avec ses bottes à chaudron et son fouet.
— Allons, dit le baillif, je ne pourrai pas encore souper! Que veut ce rustre?
— M. le baïllif d'ppée? demanda l'exprès, en présentant une missive à M. Hercule de la Pinsonnière.
— C'est moi : de quelle part me viens-tu?
— Je suis envoyé, monsieur, par l'intendant de la comtesse des Barres.
— L'intendant de madame des Barres, de la comtesse... donne vite!
Le baillif d'épée ouvrit la lettre et donna, tout le temps de sa lecture, les signes de la plus vive satisfaction. Un rayon d'orgueil et de bonheur éclairait alors son visage; Mathilde s'approcha de lui, mais elle n'eut pas même le temps de l'interroger,
— Vivat ! s'écria-t-il, vivat ! A la bonne heure! quand je disais que c'était une grande dame !
— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda la présidente.
— Il y a, ma chère amie, que dans trois jours elle arrive, elle nous retient, elle nous invite! Ah! c'est bien à elle d'avoir commencé par moi ! La lieutenante en crèvera de dépit, n'est-ce pas, monsieur de Chaville? Mais, j'y pense... si j'écrivais un mot à cet intendant pour le remercier? Ma foi, j'ai trop faim; que l'exprès de la comtesse soupe à la cuisine, c'est cela, et demain, demain, mes amis, je vous donne tous rendez-vous ici sur les deux heures.,. Nous inventerons quelque beau cérémonial pour recevoir la comtesse ! Est-ce approuvé? Fort bien ! Maintenant, allons boire un coup de vin d'Arbois à la santé de notre nouvelle comtesse!