‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 17 sur 44 · L INTENDANT · texte numérisé non relu

L INTENDANT

Le lendemain, au coup de deux heures après-midi, M. le baillif d'épée se promenait en pet-en-l'air sous l'ample tonnelle de son jardin, quand son neveu arriva.

A l'air profondément méditatif de son oncle, à sa perruque brune, courant sur ses épaules en flots inégaux, à ses bas de soie à peine tirés, et surtout au froncement de ses sourcils, Palamède pensa que le baillif avait une idée.

— Eh bien ! lui demanda-t-il en s'asseyant à côté de lui sur son banc, eh bien ! mon cher oncle, avez-vous trouvé?...

Le baillif d'épée, pour toute réponse, regarda Palamède d'un air épanoui, rayonnant...

— J'attends, reprit Palamède.

— Palamède, dit le baillif, je ne puis parler que , devant la présidente et Mathilde. M. de Chaville lui-même n'est pas de trop, bien qu'en fait d'inventions....

— Il soit souvent à court, c'est vrai, reprit Palamède. Dame! tout le monde n'a pas obtenu comme moi le prix de grec au collège de Bourges ! Et dire que je ne suis qu'un simple commis aux eaux et forêts ! Mais patience, quand je serai marié avec ma cousine...

La présidente et Mathilde arrivaient sur la fin de cette phrase. Palamède se leva et voulut baiser la main de la jeune fille, celleci ne se prêta au désir de son cousin qu'avec répugnance.

— Nous attendons ici que monsieur mon oncle prenne la parole, et nous explique son idée, reprit Palamède.

— Volontiers, répondit d'un air capable M. le baillif d'épée.

— Nous sommes tout oreilles, ajouta la présidente.

— - Donc, commença le baillif, il s'agit pour nous de bien recevoir madame la comtesse des Barres. C'est une grande dame, une comtesse.

— Nous savons cela, interrompit Palamède.

Le baillif reprit en jetant un coup d'œil courroucé à son neveu :

— J'ai toujours pensé que dans une pareille occasion les bouquets, les coups de fusil... Il y aura M. l'intendant et moi; puis six jeunes filles vêtues de blanc. Une seule, Mathilde, offrira des fleurs à la comtesse.

— C'est là tout? reprit Palamède.

— Tout ! répondit le baillif avec emphase.

— Et vous êtes seul à avoir trouvé cela, monsieur de la Pinsonnière ?

— Absolument seul, dit le baillif.

— Eh bien! mon oncle, permettez-moi de vous dire qu'on pouvait trouver mieux que cela.

— Qu'est-ce à dire, monsieur Palamède, et .qu'entendezvous par votre mieux que cela?

— J'entends, mon oncle, que la lecture d'un compliment en grands vers... Ceux-ci, par exemple, que j'ai passé la nuit même à composer pendant que vous dormiez sur les deux oreilles..-, car, pendant que vous sommeillez, mon oncle, moi je cultive les Muses, neuf belles femmes, qui, sauf votre respect, valent bien vos six demoiselles vêtues de blanc...

— Allez-vous-en au diable avec vos neuf Muses ! avez- vous jamais harangué quelqu'un, mon neveu, un grand personnage,

par exemple? Sachez que c'est à moi qu'était échu l'honneur de complimenter l'archevêque de Bourges; malheureusement ses chevaux étaient fougueux, et au moment où je me penchais à la portière du carrosse...

— Le carrosse de Monseigneur se pencha vers vous, reprit en riant la présidente. On vous rentra ici autant crotté qu'un poëte.

— Il faut espérer, mon oncle, que le cocher de la comtesse sera plus habile et son attelage moins vif. Voici le début des vers que j'adresse à la comtesse des Barres...

— Monsieur de Chaville, s'écria la présidente, eh! venez donc, accourez, vous nous voyez tous sur les charbons... nous ne trouvons rien...

— Comment rien? reprit le baillif, mes six jeunes filles !

— Mes vers, répliqua Palamède.

— Madame, dit M. de Chaville en s' avançant, j'ai pour habitude, en ces sortes de choses, de prendre toujours les idées des autres... En feuilletant ce matin la bibliothèque de mon père, j'y ai trouvé un divertissement où les vers de M. Palamède et les jeunes filles de M. le baillif d'épée pourraient entrer, je crois, convenablement. Voici la brochure ... et les dessins. . .

— Le joli costume! s'écria la présidente, moi qui ai toujours rêvé de me mettre en bergère !

— Et moi en berger ! reprit Palamède.

— Y pensez-vous, mesdames? puis-je donc quitter mon uniforme? interrompit le baillif, et que dirait-on si moi, Chrysostôme-Hercule de la Pinsonniére...

— C'est vrai, dit la présidente.

— D'ailleurs, reprit le baillif d'épée, c'est moi qui m'institue le maître des cérémonies. Palamède, et vous monsieur de Chaville, nous allons passer dans mon cabinet. Je crois assez utile

que nous choisissions au plus tôt les jeunes filles qui doivent fêter l'arrivée de la comtesse !

— Il tient à son idée, reprit à part Palamède, oh! mais nous verrons. Il faudra bien que je dise mes vers !

— Ce pauvre Palamède ! il a l'air furieux, dit à voix basse Mathilde à M. de Chaville en lui rendant sa brochure. Et vous, monsieur, êtes-vous aussi courroucé contre mon père? M. le baillif est tenace dans ses idées !

— Il en est une surtout qui me désespère, mademoiselle, répondit Chaville sur le même ton, et en regardant Mathilde avec un tendre intérêt, monsieur votre père parle de vous marier.,.

— Me marier, et à qui ?

— Eh ! mais, vous le demandez?

— Assurément; c'est le moins que je connaisse mon futur, répondit-elle avec enjouement.

— Eh! bien, mademoiselle, il veut que vous épousiez M. Palamède !

— Mon cousin i Allons donc ! il est déjà marié avec les neuf Muses !

Cette saillie dérida le front de Chaville, qui de sa vie peut-être n'en avait tant dit à mademoiselle de la Pinsonnière. Timide à l'excès quand il s'agissait de lui, il sentait pourtant de bonne heure qu'il deviendrait bien vite un autre homme du jour où il pourrait attirer seulement l'attention de cette belle jeune fille. Mathilde méritait sans restriction cette épithète. Des yeux noirs, brillants, fendus en amande, et dans lesquels perçait une vivacité charmante, des mains effilées comme celles d'une duchesse, et par-dessus tout une fierté de port et de manières qui eût fait d'elle une des plus élégantes beautés de la cour, donnaient beaucoup à penser à Chaville, ennemi déclaré des grâces de la province. Il lui semblait injuste, inouï, qu'unç si aimable personne

tombât aux mains d'un homme qui lui rappelait souvent le pathos de Mascarille. Sans connaître la comtesse des Barres, dont il était tant question, Chaville était certain à l'avance que son cœur ne lui dirait rien pour elle, toute sa pensée se trouvant concentrée dans la fille du baillif. Par malheur, il n'avait pas de fortune, et aux yeux de M. de la Pinsonnière, c'était là son plus grand tort.

Prêt à accompagner le baillif dans son cabinet, il remercia Mathilde par un regard que la jeune fille comprit.

A peine venait-il de s'asseoir en cette pièce, avec Palâmède, pour cette grande conférence, que dame Jacquinette, tout effarée, entra dans l'appartement.

— Qu'avez-vous donc ? lui demanda le baillif ; serait-ce un exempt qui viendrait me quérir d'ici ?

— C'est... ah! c'est, monsieur... reprit Jacquinette avec mystère.

— Eh bien ! parlez donc !

— C'est une visite, monsieur le baillif d'épée... l'intendant de madame la comtesse des Barres ; il demande à vous parler.

— Mon Dieu, oui... c'est vrai, j'oubliais, dit le baillif; mais j'ai tant de choses! Vous permettez, messieurs... Veuillez retourner auprès de ces dames : dans quelques instants je suis à vous. Eh bien ! madame Jacquinette, faites donc entrer l'intendant de la comtesse... Qu'il n'attende pas, mordieu! ce n'est pas lui qui doit faire ici antichambre !

Dame Jacquinette introduisit tout aussitôt l'intendant.

C'était un homme encore vert, d'une cinquantaine d'années, contrastant fort, au premier coup d'œil, par son excessive maigreur, avec le baillif d'épée qui jouissait de l'embonpoint d'un chanoine. Si M. Hercule de la Pinsonnière avait les joues pendantes et vermillonnées, en revanche celles de l'intendant de ma-

dame la comtesse étaient jaunes et tirées, comme s'il eût relevé de maladie. Deux petits yeux gris comme ceux d'un chat se mouvaient sous ses prunelles ; son sourire était rempli de malice et de finesse. Il portait la perruque, l'habit noir et les manchettes ; mais le baillif observa qu'il avait au doigt un diamant de la plus belle eau.

— Peste! se dit-il, voilà un gaillard de bonne maison ! L'intendant de la comtesse déclina tout d'abord son nom et sa

qualité. Il s'appelait Bonju, et appartenait, à ce qu'il disait, depuis plus de seize ans à madame des Barres.

— Vous m'avez fait demander, dit-il au baillif, et j'arrive incontinent. Tout autre qiû moi se serait peut-être moins pressé, monsieur, d'obtempérer à vos ordres. Une visite à un baillif d'épée... Voilà qui est presque alarmant pour un début.

— - Aussi, n'est-c^pas pour m'entetrenir avec vous d'affaires d'État que je vous ai fait mander ; je vous remercie d'avoir été ponctuel, monsieur Bonju.

— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le baillif? parlez, je vous appartiens.

— L'essentiel, monsieur Bonju, c'est que vous apparteniez à la comtesse... J'ai le plus grand désir de ne rien faire qui puisse la blesser, et comme nous lui ménageons une réception... bref, je tiens à savoir quelle femme est la comtesse des Barres... Ne me celez rien, est-elle jeune?

— Très-jeune, monsieur le baillif; au premier abord, on lui donnerait plus que son âge ; mais quand elle est habillée...

— Elle aime la toilette?

— C'est-à-dire qu'elle en est passionnée.

— On la dit aimable?

— Aimable à ravir; elle danse, elle fait des armes et elle monte à cheval

— En vérité! mais c'est donc une amazone ?

— Vous l'avez dit, elle chasse.

— Elle chasse! est-ce possible? alors, bravo! elle n'aura pas peur de nos coups de fusil.

— Vous comptez lui en tirer ?

— Devant sa grille, parbleu, sans compter, le soir, le feu d'artifice. Ah! quelle femme ! quelle femme !

— Il est vrai de dire que c'est une femme comme on en voit peu.

— Comme on n'en voit pas, monsieur Bonju. Et dites, elle est de Paris ?

— Ah bien oui ! elle est du Cap.

— Du Cap? c'est une créole?

— Une créole, avec des yeux noirs et le teint un peu bruni.

— J'ai toujours rêvé ces femmes-là. Elle est veuve?

— Son mari, le comte des Barres, est mort en duel à Batavia.

— A Batavia ! voyez ! Mais, mon cher monsieur Bonju, avec les goûts virils de madame votre maîtresse, je crains qu'elle se montre assez peu sensible à la surprise pastorale que je lui ménage.

— Quelle surprise, monsieur le baillif9

— Celle de six jeunes filles qui doivent lui offrir des fleurs. Tudieu ! cette femme-là eût peut-être mieux aimé la musique d'un régiment.

— Des fleurs! des jeunes filles! Rassurez-vous, madame la comtesse aime beaucoup cela... Les jeunes filles, surtout; elle était toujours flanquée, aux îles, d'une demi-douzaine de mulâtresses.

— Les nôtres sont blanches, très-blanches, dit le baillif, on vous les présentera, vous les choisirez. Par exemple, monsieur l'intendant, je vous demanderai une faveur...

— Laquelle?

— C'est que ma fille... mon unique fille... Mathilde, soit du nombre... C'est elle qui devra haranguer votre maîtrese.

— Pour peu qu'elle ressemble à ce portrait-là, baillif, reprit Bonju en indiquant à M. de la Pinsonnière une toile ovale suspendue à l'un des panneaux du cabinet, ce doit être une ravissante demoiselle Quelle est cette personne? ajouta Bonju;

vous est-elle parente, est-ce madame votre sœur?

— Ma femme, monsieur Bonju, ma femme, répondit le baillif en coupant court aux questions de l'intendant; mais j'entends du bruit, ce sont sans doute ces demoiselles de Bourges... vous allez juger par vos propres yeux...

Et le baillif d'épée ouvrit la porte de son cabinet à l'essaim joyeux de six pensionnaires de l'âge de Mathilde, enchantées de se voir, grâce à lui, en pleines vacances pour toute la journée.

L'intendant passait la revue de cet escadron féminin, quand on gratta à la porte en tapisserie que M. de la Pinsonnière avait refermée.

— C'est moi! dit par la serrure une voix que le baillif reconnut pour celle de Palamède. Ouvrez, mon oncle, ouvrez vite! Vous savez que c'est dans vos conventions, je dois juger avec vous !

A la vue de Palamède, toutes les jeunes filles pensèrent éclater de rire.

Le commis des eaux et forêts ressemblait par son long nez et ses jambes en forme de flûtes à l'un de ces joujous d'Allemagne dont, à Noël et aux étrennes, les parents garnissent leurs poches. Il tira de sa basque un lorgnon impertinent, et visita chacune des jeunes filles avec un rire sardonique.

— Je gage, reprit- il, qu'il n'y en a pas une parmi elles qui puisse réciter mes vers !

— Monsieur est poëte? demanda Bonju au baillif.

— Mon neveu, M. Anastase Palamède, que j'ai l'honneur de vous présenter, monsieur l'intendant. Saluez donc, dit tout bas le baillif à Palamède, monsieur est l'intendant de la comtesse des Barres.

— Monsieur l'intendant, reprit Palamède, madame votre maîtresse aime-t-elle la poésie ?

— A la rage, monsieur, à la rage ! Elle fait des vers et elle les met en musique.

— Admirable ! unique ! reprit le baillif; cette femme-là est universelle! Allons, monsieur Bonju, faites votre choix, voyons.

— Ces demoiselles, répondit Bonju, plairont toutes, j'en suis sûr, à madame la comtesse. Mais je ne jois pas mademoiselle votre fille ; où donc est-elle?

La porte du cabinet s'ouvrit bientôt, et Mathilde parut accompagnée de Chaville. Les yeux de Henri semblaient lui dire alors qu'elle était plus belle que les jeunes filles rassemblées par le baillif, et les yeux du jeune homme avaient raison. Le programme de M. de la Pinsonniêre prévalut; l'intendant, en homme adroit, n'eut garde d'en contredire le moindre détail. Madame la présidente survint, qui trouva à Bonju un air de bonne maison, parce qu'il ne lui parlait qu'à la troisième personne. Le baillif se répandit en éloges sur la nouvelle châtelaine, il fit apporter du vin de sa cave et du meilleur. Bonju remonta à cheval un peu étourdi. Quand il revit l'avenue d'ormes taillés qui conduisait à Crépon, il fit claquer son fouet et appela le premier valet de chambre de la comtesse pour lui ôter ses grandes bottes. Le monde de la comtesse était déjà au château ; elle-même devait en être à sa première couchée. Bonju traversa une galerie ornée de portraits, et gagna sa chambre, placée à l'une des ailes du manoir seigneurial de Crépon.

Arrivé en cet endroit; l'intendant trouva un feu allumé, car

l'automne commençait. Il ôta lui-même sa perruque et se regarda dans la glace de la cheminée avec une satisfaction orgueilleuse.

— Tout de même, murmura-t-il en coiffant son chef d'une calotte de velours noir, j'ai manœuvré prudemment avec ce baillif ; c'est une bonne pâte d'homme. Nous l'avons pour nous, c'est une trouvaille, ma foi.

Un éclat de rire aigu et strident partit alors des profondeurs d'un massif sur lequel donnait la fenêtre de la chambre de Bonju. Cette fenêtre était restée entr' ouverte. A travers ses carreaux dégarnis de tentures on pouvait apercevoir le profil maigre et chétif de l'intendant.

— Que veut dire ceci? se demanda Bonju; y aurait-il des revenants dans le parc?

Et il se présenta à la fenêtre...

Bonju ne vit rien, il était alors nuit close...

— Bonsoir, monsieur Grippefer, reprit alors une voix. Bonju tressaillit. Muni de sa lanterne, il descendit rapidement

après avoir détaché sa colichemarde, mais il ne trouva rien dans les massifs envahis par les ténèbres.

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