‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 18 sur 44 · L'ARRIVÉE · texte numérisé non relu

L'ARRIVÉE

Ce jour-là, tout était prêt pour recevoir dignement la nouvelle hôtesse du noble château de Crépon; tout, depuis l'avenue festonnée de vertes guirlandes, les fossés bordés de vassaux, et la

grande pelouse émaillée de vingt costumes, jusqu'au perron du manoir où se tenaient les notables.

M. Hercule de la Pinsonnière avait fait atteler le matin à Bourges sa jument blanche; il avait ordonné à son cocher d'épousseter sa voiture, équipage sacramentel qu'il avait acheté du baillif son prédécesseur, et qui ne ressemblait pas mal à une carriole octogénaire. Dans l'intérieur roussi devaient tenir à la fois M. de la Pinsonnière, Palamède, Mathilde et la présidente ; mais, grâce aux énormes bouffantes de cette dernière, à sa queue prolixe et à l'échafaudage de sa coiffure, le commis des eaux et forêts s'était vu forcé de céder sa place à madame de Planterose. Palamède montait un petit cheval berrichon sur lequel il se tenait de son mieux, quand, à un ruisseau qui coupait la route, il s'éleva entre cette bête et lui une différence d'opinions assez notable pour que le malheureux se trouvât séparé de sa monture. 11 se releva couvert de boue et dans un état si piteux que Mathilde ne put s'empêcher de rire.

— Faites-vous ainsi, mon cousin, chaque fois qu'il vous prend envie de faire aux portières des dames le rôle d'écuyer cavalcadour? Que dira, bon Dieu ! madame la comtesse des Barres? En vérité, vous avez là une bête bien mal apprise !

— Si c'était Pégase que j'eusse monté, ma cousine, répondit Palamède d'un ton dédaigneux, il ne se fût point conduit de telle sorte avec moi. Ces chevaux du Berry sont d'une impolitesse !..

— Vous avez raison, et, à votre place, je donnerais celui-ci à monter à Jean, notre cocher, pendant que vous vous sécheriez sur le siège.

— C'est cela! pour qu'il nous verse! reprit aigrement le baillif ; ce garçon n'entend rien aux chevaux, il est si distrait ! Montez plutôt cette côte à pied, Palamède, nous ne sommes plus qu'à une faible distance de Crépon, le soleil vous séchera.

— Pourvu que nous n'arrivions pas après la comtesse, murmura la présidente, votre jument blanche va si mal, monsieur de la Pinsonnière !

— Elle a fait son temps, présidente, répondit le baillif un peu piqué, elle a fait son temps et elle n'est pas la seule ! Mais vous ne me parlez pas de ma toilette; qu'en dites-vous? n'est-ce pas que j'ai bon air?

La présidente haussa les épaules.

— N'avez-vous point de honte, lui dit-elle, de vous croire encore à la mode? Cette comtesse rira bien de vous, elle qui revient sans doute de Versailles ! Croyez-moi, baillif, vous feriez bien mieux de ne pas mettre ainsi vos pieds sur ma queue et de ne pas saupoudrer ma robe de votre vilain tabac! Pouah! vous prisez comme un suisse de paroisse.

— Je prise beaucoup, c'est vrai, mais le tabac éclaircit les idées, et je voudrais que mes préparatifs allassent au mieux. Voici, par exemple, un gros nuage noir qui pourra bien couvrir ce soir notre feu d'artifice. C'est Palamède et moi qui devons diriger les boîtes ; ce sera du dernier beau !

— Encore des folies! et pour une femme qui n'en vaut peutêtre pas la peine.

— Ma chère présidente, le feu est mon élément! Palamède dira ses vers ; ou plutôt, ce qui est de sa part une idée ingénieuse, il a chargé Mathilde de les dire à la comtesse.

La présidente interrogea des yeux le rouleau de papier que tenait Mathilde, il était lié d'une faveur rose.

— Ma chère enfant, lui demanda-t-elle, êtes-vous contente des vers de votre cousin? Cela doit être, car c'est un garçon d'esprit!

Mathilde ne répondait pas, elle venait de se pencher à la portière et regardait un cavalier qui semblait, ma foi, avoir à cheval une mine forte élégante. Il prenait le même chemin que leur voi-

ture, et se retournait seulement de temps à autre d'un air empressé vers l'attelage du baillif. Comme il le devançait depuis longtemps, il s'arrêta tout court à l'allée d'ormes formant l'avenue du château de Crépon ; près de cette avenue étaient les communs. Il mit pied à terre en cet endroit pour reboucler la sangle de son cheval. Mathilde reconnut Henri.

La grâce de M. de Chaville était si naturelle qu'en le comparant à Palamède tirant avec effort par la bride la monture qui l'avait désarçonné, la jeune fille éprouva un léger battement de cœur; elle indiqua du doigt à la présidente ce cavalier, dont madame de Planterose ne put s'empêcher elle-même de vanter la bonne tournure, bien qu'il fut loin d'avoir une place dans sa faveur, car elle appuyait de tout son pouvoir les prétentions de Palamède. Au tournant de l'allée, M. de Chaville s'approcha de la voiture et salua ces dames avec sa politesse accoutumée. Un nuage de tristesse était alors empreint sur ses traits, et Ton n'eût guère dit qu'il allait à une fête. Après avoir échangé quelques paroles avec Mathilde, il lui offrit la main, car on dételait en cet endroit. Palamède donna de bon cœur son cheval au cocher du baillif d'épée et rejoignit la compagnie dans la grande cour.

C'était un spectacle fort animé que celui de ces paysans berrichons avec leurs chapeaux ornés de fleurs, leurs bâtons noueux et leurs femmes endimanchées. On avait dressé dans la grande cour une vaste tente sous laquelle se pressait cette population active et bariolée du milieu de laquelle ressortaient, comme autant de jeunes gazelles, les jeunes filles habillées de blanc, que Bonju était en train d'échelonner. Le baillif d'épée n'en voulait que six, Bonju en avait mis douze. Le digne intendant salua M. Hercule de la Pinsonnière, et Rapprochant de Mathilde, qui devait marcher en tête de ce cortège charmant de belles demoiselles, il lui demanda si elle n'avait point peur ,

Mathilde rougit, elle était alors l'objet de tous les regards. Le choix de ses fleurs, de ses rubans, tout, jusqu'à l'ajustement de sa coiffure, en faisaient une délicieuse miniature, un pastel que Latour eût peint un siècle plus tard. Comme ses compagnes, elle portait une robe de satin blanc et un bouquet; on eût dit d'une rosière. Palamède, qui venait de se rajuster de son mieux àla cuisine, n'osait guère s'en approcher, cependant il lui glissa à la hâte les mots suivants aux premiers coups de fusil qu'il entendit :

— Mademoiselle, songez à bien prononcer mes vers.

Ces coups de fusil, tirés surun signe de M. de la Pinsonnière, annonçaient en effet l'arrivée de la comtesse...

Elle ne tarda pas, en effet, à apparaître, traînée dans un assez beau carrosse en ébéne, aux panneaux duquel les curieux remarquèrent son chiffre et ses armes avec la cordelière de rigueur pour marquer la veuve. Trois grands laquais effrontés se trouvaient perchés derrière la voiture; mais un plus petit n'eut garde de se faire attendre quand elle descendit au bas du perron, afin de porter la queue à madame.

C'était une veuve encore jeune et de grand air que la comtesse des Barres. Elle avait les joues enluminées, l'œil brillant, l'aspect robuste. Quand elle ôta ses coiffes, chacun la put voir avec ses dentelles, ses mouches, ses rubans et des pierreries qui luisaient comme un soleil. Elle était venue seule dans son carrosse, malgré les mauvais chemins, et ne paraissait cependant pas fatiguée le moins du monde. Elle tenait à la main son masque et son éventail, elle portait aussi un drageoir. La détonation des fusils ne la fit pas sourciller, elle semblait aimer, au contraire, l'odeur de la poudre. Arrivée au bas du perron, elle y trouva le baillif d'épée qui la harangua, et son intendant Bonju, lequel lui remit les clefs.

A vrai dire, notre comtesse donna peu d'attention aux paroles de M. Hercule de la Pinsonnière, mais elle s'approcha en revanche avec empressement du groupe féminin qui l'entourait en lui présentant les fleurs.

— Les jolies personnes! dit-elle, au milieu de cette pluie de bouquets; je ne sais trop, baillif, si vos fleurs de rhétorique valent celles-ci ; mais elles me sont bien chères, croyez-le. Oui, poursuivit-elle, le sang est fortbeau dans le Berry, je le vois.

— Madame la comtesse, reprit le baillif, est peut-être bien fatiguée. Cependant ma fille...

— Votre fille, baillif! mais où donc est-elle? interrompit la comtesse avec vivacité ; serait-ce par hasard cette délicieuse personne? .. Jamais, dans mes voyages, je n'ai vu de teint plus frais, ce sont des fraises pétries dans du fromage à la crème...

Cette comparaison sentant quelque peu l'hôtel de Rambouillet rendit le courage à Palamède, qui se dit en lui-même : — Bravo ! voilà une femme qui aime la poésie ! — Et se penchant vers Mathilde :

— Mes vers, lui dit-il, mes vers, voici le moment ! Mathilde toute tremblante déploya le rouleau de Palamède, et

lut à la comtesse un compliment en vers dont nous ferons grâce au lecteur. Qu il lui suffise de savoir que Palamède comparait madame des Barres à la lune, et les jeunes filles qui l'entouraient alors aux étoiles.

— Mais qui fera donc le soleil ? demanda la comtesse, le poète sans doute ! Par ma foi, je veux le voir !

Palamède parut, encore froissé des inclémences de sa chute, et « ayant imprimé ses talons en boue, » comme Mascarille. La comtesse le regarda avec un sourire malicieux et lui frappa la joue légèrement de son éventail.

— Monsieur, lui dit-elle, vous faites de fort beaux vers ! Ce

serait un meurtre que tant de talents demeurassent enfouis dans la province ! Nous en parlerons, Bonju, continua-t-elle ens' adressant à son intendant, tirez en attendant de ma valise les œuvres d'un certain Molière, vous les donnerez à monsieur, afin qu'il les étudie.

Palamède se rengorgea, il était loin de soupçonner l'ironie de ce cadeau.

— Mais, reprit la comtesse, en revenant au baillif, savez-vous, monsieur de la Pinsonnière, que vous avez là une charmante fille.

— Vous êtes bien bonne, madame la comtesse...

— Du tout; je lui trouve un de ces airs!... le roi, je vous jure, et la cour n'ont rien de mieux. Me permettez -vous de l'embrasser?

— Comment donc! mais ce m'est beaucoup d'honneur!

La comtesse baisa le front de Mathilde, puis demanda au baillif quelle était la dame qu'elle apercevait?

— Madame la présidente de Planterose, répondit M. de la Pinsonnière, en la présentant à la comtesse.

— Madame de Planterose ! fit la comtesse avec étonnement, oh ! c'est là un nom qui a fait du bruit... Ce nom- là me rappelle une histoire assez piquante.

— Qu'est-ce à dire, madame la comtesse ? s'écria la présidente avec effroi.

— Oh ! rien, c'est un souvenir... jine histoire dont je connais le héros.

— Une histoire sur madame de Planterose ! demanda à voix basse Mathilde à la comtesse, en Rapprochant d'elle d'un air de curiosité malicieuse ; oh ! racontez-la, madame la comtesse, je vous prie...

— Vous y tenez beaucoup ! Serait-elle votre ennemie? reprit la comtesse en interrogeant Mathilde du regard.

— Oui, répondit-elle, en échangeant un regard avec Chaville. Et plus tard, ajouta-t-elle, madame la comtesse, vous saurez pourquoi.:.

•— C'est bien. Vous saurez donc, mesdames, qu'à Besancon... oui, c'était à Besançon...

— Madame la comtesse... interrompit la présidente d'un air inquiet.

— Oh! je vous comprends, vous craignez peut-être que je raconte mal l'histoire. La sauriez-vous ?

— Moi, pas le moins du monde, répondit la présidente se cachant sous l'éventail.

— Eh bien! je continue... si toutefois ces dames le permettent.

— Comment donc ! mais nous vous supplions, madame la comtesse, reprit le baillif d'un air galant ; tout le monde vous écoute. . . Pour ma part j'adore les histoires !

— Eh bien donc, à Besançon, — il y a dix ans de cela, — commença la comtesse en jouant l'insouciance, un charmant cavalier, célèbre à Paris par une infinité de bonnes fortunes, reçut d'une dame de la ville un billet, oh ! mais un billet prodigieux ! Il y était dit que sur son nom seul, sa réputation, son train, on désirait le voir et l'entretenir en secret. La dame assignait enfin un rendez-vous dans les formes.

— Bravo ! voilà qui commence bien, dit le baillif.

— Le rendez-vous devait avoir lieu chez elle. La dame avait sans doute quelques précautions à garder, car elle exigeait que le chevalier ne la vît que* dans les ténèbres. Or, une bonne fortune à tâtons gênait,il faut le croire, ce gentilhomme peu habitué aux mœurs de province, quand un second billet lui fut remis par son valet. Celui-ci, il faut le dire, n'avait rien de galant et de parfumé : il sentait les archers et le Châtelet d'une lieue. Mal-

heureux dans un duel où il avait laissé son ennemi sur la place, le gentilhomme fuyait les rigueurs des édits du roi, quand ce billet le prévint que cette nuit-là même on allait l'arrêter et qu'il fallait qu'il partît. Gomme il était homme d'ordre, il fit venir son valet, un certain Grippefer... pendu depuis, et lui recommanda d'aller trouver ladite dame. Le faquin n'y manqua pas, et il remplit si bien le rôle de son maître...

— Arrêtez, madame la comtesse, c'est une imposture, et si madame de Ghoisy qui vous l'a dite...

— Ah ! ne nommons pas les masques, madame la présidente, reprit la comtesse en souriant, je n'ai compromis personne...

— Qu'avez-vous donc, présidente? mais vous voilà bien troublée ! balbutia le baillif.

— Moi... je n'ai rien... je n'ai rien, baillif... je n'ai rien, madame la comtesse... Ce que je dis n'est que] pour réhabiliter l'honneur d'une femme...

— - Que vous ne devez pas connaître, j'en suis sûre... dit la comtesse avec une feinte bonhomie. Mais je comprends à merveille un pareil élan... Comment donc! l'esprit de corps!

— Mais la fin de l'histoire, madame la comtesse, la fin? demanda le baillif les mains jointes.

— Pardonnez-moi, baillif, mais madame la présidente m'a fait comprendre que j'allais trop loin. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, si ce Grippefer fut heureux, il fut aussi pendu ; c'était de toute justice. Mais j'oublie vraiment que la promenade nous réclame, ajouta la comtesse en prenant le bras du baillif; c'est à moi, mesdames, de vous consulter sur les changements importants que je compte faire a ma nouvelle résidence. Si vous le permettez, je vous y retiens à souper, nous aurons de la musique. D'abord j'aime le plaisir, les collations, les fêtes. Madame la présidente me fera bien l'honneur d'aller un jour en chasse avec

moi? Et vous-même, baillif, oh ! j'espère bien que vous me tuerez mes faisans? Il me faut votre concours pour que la seigneurie de Crépon devienne un petit Versailles. A dater de ce jour, tout doit prendre ici l'aspect du bonheur : ce qu'on me demandera, je l'accorderai. Voyons, cher baillif, je tiens ici mon lit de justice !

En parlant ainsi, la comtesse s'était avancée sur le perron et se disposait à visiter son orangerie.

— Madame la comtesse, s'écria le baillif d'un ton inspiré, oui, vous l'avez dit, ce gothique manoir va renaître de ses ruines! Vous voyez d'ici vos vassaux, leurs jeux, leur enthousiasme ! Et comment en serait-il autrement quand vous promettez de les rendre heureux; quand moi-même, profitant d'un si beau jour...

— Qu'avez-vous donc, baillif, demanda la comtesse en voyant M. de la Pinsonnière prendre Mathilde par la main et la présenter d'un air solennel...

— Madame la comtesse, j'ai une grâce à vous demander, reprit le baillif d'un ton ému.

— Laquelle ?

— Que d'ici à huit jours, vous daigniez vous-même signer au contrat de cette chère enfant...

— Que dites-vous?

— Que dans huit jours, mademoiselle Mathilde de la Pinsonnière épouse M. Anastase Palamède...

— Mon Dieu! murmura la jeune fille en se rapprochant avec crainte de la comtesse.

— Rassurez -vous, chère petite; qu'avez-vous donc, vous tremblez?

— Madame la comtesse, murmura Mathilde d'une voix émue, oh ! protégez-moi ! Aujourd'hui, avant de partir, il faut abso^ lument que je vous parle.

— Mon cher baillif, répondit la comtesse en échangeant un coup d'œil à la dérobée avec Mathilde, vous avez dit vrai, on n'a qu'à demander ici pour obtenir. Nous reparlerons de ce contrat !

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