SEIZE ANS D ABSENCE
Profitant de la promenade et laissant ses hôtes admirer les magnificences de Crépon en pleine liberté, la comtesse des Barres n'avait pas tardé à rentrer dans le château par une allée dérobée ; personne ne raccompagnait.
Il semblait vraiment quelle eût hâte de respirer plus à l'aise. Une fois délivrée des galanteries obséquieuses de M. de la Pinsonnière et de l'admiration provinciale de ces bonnes gens, elle gagna d'un pas rapide sa grande galerie, où elle trouva Bonju.
L'intendant semblait faire alors le guet devant une petite porte dissimulée assez adroitement par les dessins d'une vieille tapisserie.
— Eh bien ! Bonju, sont-ils là? demanda la comtesse d'un air impatient ; que font-ils ?
— Ils passent, ma foi, gaiement l'heure, répondit Bonju. Vin de Sillery, vin de muscat, pièces de rôti et de venaison, voilà ce qui leur sert à prendre le temps en patience. Si vous n'y prenez garde, ils auront bientôt dévasté la cave de notre manoir, les enragés! Voulez-vous que je vous annonce?
— Inutile, Bonju, reprit la comtesse en le congédiant d'un
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geste ; veille seulement à ce que nul ne puisse en ce moment nous interrompre.
La comtesse des Barres entra dans le boudoir, il était transformé alors en salle à manger. D'Harcour, Viileroy et Louvigny y dînaient. L'appétit de ces gentilshommes s'ex^çait sur un magnifique pâté de lièvre qu'ils ravageaient tous avec ardeur. Il n'en restait guère qu'une muraille démantelée.
— A merveille, messieurs, dit la comtesse, j'aime à voir comme vous vous en acquittez sans moi !
— Choisy ! Comment, c'est toi ! s'écrièrent les trois convives étonnés.
— Moi-même, l'abbé de Choisy, ou plutôt la comtesse des Barres.
— Nous te croyions mort, reprit Louvigny.
— Nous pensions nous rendre à une invitation des plus galantes, dit Viileroy d'un air de désappointement.
— Voici ta lettre, dit d'Harcour.
— Qui diable eut pu songer, continua Louvigny, que c'était toi, mauvais plaisant...
— - Eh bien! messieurs, reprit l'abbé, m'en voudriez-vous ! Il est vrai, c'est moi qui, pour vous conquérir, ai pris le parti de la ruse. Un ami de seize ans ! Dame ! cela est vieux, suranné, et l'on ne se déplace guère pour ces gens-là ! Tandis que pour une châtelaine de province, une belle comtesse, une inconnue !...
— Ma foi, mon cher abbé, attrape-nous toujours de cette façon! Un carrosse des mieux garnis qui nous est venu prendre à l'hôtel de Viileroy, un intendant comme on en voit peu, qui nous a payé nos frais de route, et nous a galamment emprisonnés dans ce boudoir, en nous disant que la comtesse ne tarderait pas à nous venir retrouver... Enfin des vins exquis et du gibier tel que le roi n'en mange pas à Marly... Ah ça ! tu es donc ma-
gicien ou alchimiste! Fais-tu de l'or, par hasard? demanda d'Harcour.
— J'ai tout bonnement hérité de mon grand-oncle, répondit l'abbé ; tu sais bien, d'Harcour , celui qui me grondait tant !
— M. deBalleroy?
— Lui-même. J'ai appris sa mort en Italie. Ma foi! le brave homme ne pouvait mourir plus à propos.
— Pourquoi ?
— Oh ! je vous conterai cela tout à l'heure ; mais d'abord, mes amis, permettez à la comtesse des Barres d'ôter cette lourde coiffe, et de se mettre à son aise. Il y a de plus une bonne raison pour que je n'ouvre pas encore la bouche, je n'ai pas déjeuné, parole d'honneur!...
— En ce cas, c'est à nous de te faire les honneurs de ton château. Ah ça ! nous n'en avons encore vu que les tourelles. Peste! quels bastions de défense, quelles pierres, quel ciment ! Mon cher abbé, cela date au moins du temps des croisades ! dit Louvigny.
— Tu pourrais soutenir un siège, reprit d'Harcour, en choquant son verre contre celui de Choisy.
— Mais le bonheur des champs... le calme... les vertus modestes... insinua Villeroy d'un ton de componction hypocrite. Tu feras des rosières, j'en suis bien sûr!
— Conte-nous du moins, dit Louvigny, comment nous te retrouvons sous ces habits. Tu n'as donc pas abjuré tes idées carnavalesques?... Le fait est que sous ces dentelles et ce bonnet tu as encore une mine de grande dame...
— A votre santé, messieurs ! s'écria gaiement Choisy ; mais vous n'êtes que trois, et vous deviez être quatre ! Où diable est donc Luxeuil ?
— Le chevalier? Il nous a quittés à la première poste. Oui,
un ordre du ministre... Tu sais qu'il est dans les bonnes grâces de Louvois ?
— Ma foi non! Vous me l'apprenez. Il est vrai que vous avez bien d'autres choses à m'apprendre! La cour d'aujourd'hui n'est point celle que j'ai quittée; à celle-là, du moins, on s'amusait, n'est-ce pas ?
— Je le crois ; témoin nos anciens bals, nos soupers ! tandis qu'à présent, nous n'avons guère que des exécutions ou des agonies pour spectacle ! Le chevalier de Rohan vient de payer sa conspiration de sa tête ; quatre ans avant, on avait empoisonné Henriette d'Angleterre en pleine cour!... Le roi a fondé les Invalides, il est vrai, mais on n'y a encore logé aucun ministre. Le règne des favoris est bien passé, le pauvre Lauzun pourrit depuis longtemps à Pignerol... Bref, mon cher abbé, la cour du grand roi devient dévote, ajouta Louvigny en prenant un maintien grave ; tu fais bien de ne pas te montrer à Versailles en jupes de femmes... .Mais c'est trop te parler d'un temps stérile, ennuyeux; tu nous as promis de nous raconter tes aventures. Voyons, qu'as-tu fait depuis ce beau coup d'épée que reçut de toi en pleine poitrine un certain comte suédois?... Ne se nommait-il pas le comte d'Hosberg ? demanda Louvigny avec indifférence et en regardant plusieurs médaillons pendus à la cheminée.
Choisy tressaillit involontairement au nom de d'Hosberg.
— Paix aux morts, messieurs, reprit-il en essayant de sourire ; et permettez d'abord que j'exige de vous une promesse sacrée, solennelle...
— Nous sommes à tes ordres, reprirent les trois amis, qu'exiges-tu ?
— Que durant le temps que vous comptez passer ici, je ne sois pour vous que la comtesse des Barres ; j'ai des ennemis, c'est le moins qu'il n'y ait pas ici de Judas...
— En douter, Choisy, ce serait nous faire injure. Madame la comtesse, nous faisons entre vos mains serment de fidélité !
— Fort bien; apprenez donc qu'en fuyant Paris, après ce duel malheureux, je comptais bien prendre mes quartiers d'hiver en Italie...
— Le pays des femmes et du soleil ! interrompit Villeroy, je le connais. Tu as vu, l'abbé, le pont des Soupirs à Venise, l'église de Saint-Pierre à Rome, le Pausilippe à Naples, le Palais-Vieux à Florence ! A tout cela je préfère uqe mauvaise chambre que j'avais à Venise sur le pont du Paradis. Un pont bien nommé, car j'étais en ce lieu logé aux anges, grâce à mon hôtesse, une charmante zitella !
— Vraiment! demanda l'abbé; moi, en Italie, je n'ai guère trouvé que des Françaises...
— Tu plaisantes !
— Du tout ; j'y ai rencontré mesdames d'Ardennes, d'Elbœuf, de Verpré, toutes trois anciennes danseuses de Sa Majesté il y a seize ans! J'étais tour à tour le chapelain de l'une* l'ami de l'autre, mais en réalité me défiant de toutes, car un secret à la merci d'une femme !... Je tremblais que l'on ne m'arrêtât, j'étais poursuivi! Dominé par la crainte, j'ai couru en Hollande, un pays où les fleurs et les patins finissent par ennuyer... De là je fus en Suède, en Allemagne, que sais-je? Voulez-vous que je vous dise l'histoire d'une belle Hollandaise qui m'aima au point de me sacrifier toutes ses tulipes, ou celle de la petite Rosalie, que j'ai mariée avec l'acteur du Rozan?
— J'aimerais bien mieux que tu me nommasses l'original de ce médaillon. L'admirable personne ! M'en voilà amoureux rien qu'à la voir. Elle a les yeux de mademoiselle de Grancey !
— Ce médaillon?... répondit Choisy d'un air contraint,
— L'abbé! s'écria d'Harcour, tu joues au fin avec nous! Ton
trouble, ta pâleur quand tu m'as vu jeter les yeux sur ce médaillon... Laisse-là tes autres contes, et parle-nous de cette jolie peinture. Sans doute les femmes de l'Amstel et de La Haye sont appréciables, mais comment trouver ailleurs qu'en France un ensemble pareil à celui de ce portrait ? Ou le peintre est un flatteur, ou cette figure a dû t' arrêter dans tes voyages.
— Ce portrait, reprit l'abbé avec embarras, ce portrait est celui d'une jeune femme...
— Ah ! elle était mariée ! Raison de plus , cela devient piquant... pour nous trois surtout, qui sommes demeurés célibataires !
— Puisque vous l'exigez, repartit Choisy, je veux bien vous dire que cette personne...
— Eut des bontés pour toi? Parbleu! on s'en doute. Ne vastu pas faire avec nous la demoiselle? De quel endroit venais-tu? où 1 as-tu vue, allons, parle ! Par ma foi! je commence à croire que tu t'es rouillé dans tes voyages, ou que tu crains de scandaliser nos chastes oreilles !...
— La dame en question, reprit Choisy piqué du sarcasme de d'Harcour, m'a rendu le plus signalé service. C'était à Châlons, ma première étape d'importance en fuyant Paris ; j'avais hâte de me dérober à la vengeance du cardinal. J'étais alors en abbé ; cet habit me semblant devoir convenir plus que tout autre, après mon duel, à un malheureux qui, comme moi, brûlait de rentrer dans le giron de l'Église. Épuisé de fatigue, mourant de faim et de peur, je m'acheminais un soir, au grand trot, vers l'hôtellerie des Armes du roi, lorsque mon valet me cria, au détour d'une rue, que les archers s'en venaient sur nous à bride abattue... C'étaient en effet des gendarmes rouges à qui l'on avait donné l'éveil. Piquer des deux, entrer dans l'auberge, puis sauter de ma monture, fut pour moi l'affaire d'un instant.
Je demandai vite une charhbre à l'hôtelier tout en lui jetant ma bourse. Il n'en avait pas, et sa maison était pleine...
— Au diable le rustre! s'écria d'Harcour, quoi! pas une mansarde, un grenier!
— C'était la veille d'une fête patronale, pour mon malheur. Me voyant aux prises avec le danger, je n'hésite pas, je parcours un corridor et je frappe au premier numéro venu...
— Bravo ! l'on t'ouvrit ?
— Pas du tout, on se barricada à l'intérieur, et l'on tira les verrous. J'entendis même une petite voix féminine qui disait : Mon Dieu ! mais d'un son de voix si tremblant que j'en fus ému. Cependant il m'était facile de distinguer déjà à travers les vitres du corridor les uniformes des archers, ils touchaient le mur de la cour. L'urgence du péril ne me laissant pas le choix du logement, je frappai de nouveau au n° 7, c'était le numéro de cette chambre.
— Ouvrez, m'écriai-je, ouvrez, de grâce, madame, je suis gentilhomme ! On me poursuit, on me traque, voulez-vous me sauver la vie ?
J'achevais à peine cette prière, que la porte glissa miraculeusement sur ses gonds, et je me trouvai vis-à-vis d'une belle jeune femme dont la frayeur égalait au moins la mienne... Elle allait se coucher sans doute, et avait jeté sa mante sur ses épaules. Le désordre de cette toilette lui donnait un charme incomparable, et cependant je ne m'amusai guère à la contempler en ce moment-là. Je me jetai à ses pieds en l'assurant de mon respect, de ma reconnaissance... Je lui dis même mon nom afin qu'elle vît bien que ce n'était point un aventurier qui lui parlait... J'eus beau faire alors, rien ne put calmer ses appréhensions.
— Grand Dieu!' s'écria-t-elle, un homme chez moi, chez moi
qui voyage seule! Si l'on entrait ici à cette heure, que dirait-on? Monsieur, je suis mariée !
— Eh bien! madame, répondis-je, éclairé par une inspiration soudaine, on dirait... on dirait, parbleu ! que je suis votre mari ! cela est bien facile pour peu que vous consentiez vous-même à ne pas me démentir !
Elle rougit, trembla, puis levant sur moi de grands yeux tout étonnés, elle fit subir à ma personne un de ces examens rapides dans lesquels excellera toujours le regard d'une femme. Je compris que je ne lui déplaisais pas, mais que mon costume n'était pas celui d'un mari. En un clin d'œil je me débarrassai de mon manteau noir et de ma calotte. La chambre n'avait qu'un lit, je m'y jette tout habillé. Elle, pendant ce temps, croyait rêver, elle n'avait peut-être jamais vu d'homme si prompt. J'avais seize ans de moins qu'aujourd'hui : on me trouvait fort passable. Bref, quand l'exempt entra, il trouva madame occupée à broder devant un bon feu, et monsieur faisant mine de grelotter la fièvre au fond du lit. Pour l'hôtelier, il ne souffla mot, ayant vu dès mon entrée chez lui la couleur de ma monnaie. Ce ménage improvisé dura trois jours, trois jours pendant lesquels je suppliai vainement ma belle inconnue de me dire au moins son nom de famille à défaut du nom de ce mari qu'elle allait rejoindre. Mais je ne pus rien savoir d'elle, rien, si ce n'est que cet époux ne lui plaisait guère! Au troisième jour, et pendant que j'étais sorti dans la ville pour y faire quelques emplettes, je trouvai en rentrant ma chambre vide; un carrosse, ayant sans doute le diable pour cocher, m'avait enlevé ma femme !
-— Madame de Choisy ! reprit d'Harcour. Ah ! la bonne histoire ! ainsi tu devenais veuf !
— Vraiment, oui; et te l'avouerai-je, j'eus bien du mal à m'y
habituer, car tu peux le voir à ce médaillon, ma femme était bien jolie !
— Pauvre abbé! c'était là peut-être un premier amour !
— Du tout, un second. Je sortais alors de l'esclavage ennuyeux d'une coquette, d'une jeune fille qui n'avait pas visé moins haut qu'à l'amour du roi.
— Malpeste ! et quelle est cette beauté ?
— J'ai fait, mon cher d'Harcour, une croix sur ce nom-là ; qu'il te suffise de savoir que j'avais pour elle enduré mille tortures. Aussi, vois-tu bien, quand ma jeune libératrice des Armes du roi m'apparut si fraîche et si attrayante, mais encore gauche, empruntée, je me dis : Choisy, il ne faut pas ici filer la carte du Tendre comme avec cette fille d'honneur de la reine Anne d'Autriche, qui t'a lâchement trompé ; il faut ici te conduire en vrai mousquetaire ! Et, ma foi, la cocarde du régiment une fois arborée, je me suis rendu maître de la place! Tout ce que j'ai conservé de cette campagne, c'est ce médaillon que tu regardes là, d'Harcour. La belle l'avait fait peindre sans doute pour son mari... Il y a des jours pourtant où je n'ose le contempler, car, après tout, c'était là, je le sens, une action peu digne d'un gentilhomme... Déshonorer celle qui m'avait sauvé, l'exposer peut-être à la vengeance d'un époux !
— Laisse donc, interrompit Louvigny; il n'y a que M, de Montespan qui se fâche pour ces choses-là !
— Après tout, messieurs, je ne suis pas si coupable, dit Choisy en souriant; je ne connaissais pas le mari de ma femme !
— Ah! ça, reprit Villeroy, et que devins-tu après une telle aventure?
— Ma foi, répondit Choisy, je continuai ma vie errante, résolu plus que jamais à ne point rentrer dans un pays où les petites filles de seize ans recherchent déjà les faveurs du roi,
et où ses édits vous menacent pour tuer un homme qui vous insulte !
— A ta place, mon cher abbé, au lieu de me plaindre du roi, jebénirais ses rigueurs! Sans elles, dis-nous, ne serais-tu pas resté à t'ennuyer sous les symétriques charmilles de Versailles! Vive Dieu ! nous t'envions, voilà un coup d'épée qui t'a porté bonheur, et t'a rendu le Lauzun de vingt royaumes ! Après seize années d'aventures, tu nous reçois ici , dans ton château, où nous pleurons tous, avec les vins de ta cave, la mort de ton oncle de Balleroy ! Ah ! levons-nous, messieurs, buvons à ce digne parent, ainsi qu'à ce malheureux d'Hosberg, à qui je propose d'élever un mausolée !
D'Harcour achevait à peine cette phrase, accompagnée du choc joyeux des verres, quand Bonju, l'air en désordre, entra dans l'appartement.
— Eh bien ! qu'est-ce? qu'as-tu? demanda Choisy à son intendant : réponds. Pourquoi donc ce trouble, cette pâleur?
Pour toute réponse, Bonju présenta à l'abbé une lettre qu'un exprès venait, disait-il, d'apporter à l'instant même. Choisy en brisa précipitamment le cachet, et il changea de visage. Le billet était ainsi conçu :
« Vos morts se portent bien, monsieur l'abbé; grâce â Dieu, en seize ans les blessures du corps se cicatrisent. Il en est une que je porte au cœur et dont vous vous souviendrez.
» Signé le comte d'HosBERG. »
LALLEE DES SOUPIRS
La lecture de ce billet avait plongé Choisy dans un tel trouble, que ses amis eux-mêmes s'en aperçurent.
— Qu'as-tu donc? lui demanda Louvigny; serait-ce d'aventure quelque mauvaise nouvelle ? Paris tourne au sombre depuis quelque temps, on n'y voit que des aventures tragiques. Mais j'y pense, c'est peut-être un homme d'affaires qui te relance ; les drôles ne respectent rien ! Tu avais des dettes en partant, mon cher abbé, et tu en as peut-être accru la famille pendant tes voyages. . . toi, surtout, si grand joueur, que l'abbé de Gordes te redoutait lors même que tu avais dix-neuf ans !
— Tu as raison, Louvigny; oui, reprit Choisy avec un dépit contraint, c'est une dette, et celle-là, je te jure, je la payerai à la première occasion !
Il sortit après ces paroles, laissant ses amis deviser gaiement, les coudes sur la table, et se perdre en mille conjectures à son sujet. La préoccupation de leur hôte ne leur avait point échappé . Villeroy déclara tout haut qu'il fallait au moins qu'un procureur cherchât noise à la comtesse des Barres.
— Ce sont des corbeaux qui s'abattent sur tout, reprit-il, et s'ils connaissent d'aventure la cave de notre abbé î
— Vous n'y êtes pas : c'est plutôt l'archevêque de Bourges qui aura eu vent de ses fredaines ! Il prescrit sans doute à Choisy de reprendre la soutane, dit Villeroy.
— Laissez donc* c'est bien certainement un billet de femme !
je m'y connais, s'écria d'Harcour, l'abbé ne pâlit pas de la sorte pour des bagatelles ! Quelque LeHe délaissée qui le menace de prendre la poste et de l'exterminer dans son château !
— Si c'était l'héroïne du médaillon, s'écria d'Harcour; oh! messieurs, la bonne aubaine ! J'ai toujours rêvé ces aventures de grand chemin où l'on s'aime juste le temps de ne point se quereller et se déplaire ! 11 faut convenir que ce sont là les seules amours dont un homme raisonnable puisse s'occuper. On se prend, on se quitte, et fouette cocher ! Chacun remonte en berline ! N'es-tu pas de cet avis-là, Villeroy?
— Silence, fit celui-ci, tu me troubles dans mes observations, mon cher. Ce que j'aperçois de cette fenêtre vaut bien la peine que j'y demeure en vedette.
— Et que vois-tu donc?
— Parbleu, regarde toi-même.
— Du côté de ces massifs?
— Oui, près des sapins de ce joli parc où passe un bras de rivière. Tu ne distingues pas une jeune fille assise sur un banc de mousse?
— Oui, vraiment, elle semble attendre quelqu'un et regarde même du côté de ces fenêtres avec une impatience visible. Elle est, ma foi, fort jolie.
— Charmante! répétèrent Louvigny et d'Harcour. On ne m'avait pas dit que les Bérichonnes fussent ainsi...
— C'est peut-être une demoiselle des environs ; son maintien, son air, oui... rien n'indique chez elle la paysanne...
— Voilà qui est curieux, reprit Louvigny ; que peut-elle attendre? Le monde de la comtesse vient de rentrer au château.
— Au diable si je le sais ! mais ne voilà~t-il pas sa mère ou sa sœur qui vient à sa rencontre par cette allée ! Damnée parente ! elle va nous enlever notre point de vue!
Une femme traversait en effet dans ce moment l'un des sentiers du parc, en tournant le dos aux observateurs de la fenêtre. Quand elle se retourna et qu'elle s'approcha de la jeune fille, nos trois gentilshommes poussèrent un cri de surprise, ils avaient reconnu Choisy.
L'abbé prit familièrement la demoiselle et se perdit avec elle sous l'un des massifs obscurs du parc.
— Quand je vous le disais, reprit d'Harcour, notre ami cache son jeu l
— Déjà, répéta Villeroy; peste! Choisy, mon cher, vous ne perdez pas de temps.
— Espérons du moins qu'il nous laissera chasser sur ses terres , dit Louvigny. Que diable ! il doit y avoir quelque gibier !
— Mon avis est, messieurs, qu'avant de descendre au salon, nous donnions ici quelque soin à notre toilette. Mandons ici chacun nos laquais; ils nous rajusteront, car nous ne sommes pas présentables.
Nos trois convives se regardèrent à la glace, et se trouvèrent tous des mouches de boue, les uns sur leur habit, d'autres aux manchettes, d'autres au nœud de cravate.
— Voilà ce que vaut la poste! murmurèrent-ils gaiement. Que dirait le compassé Luxeuil, ce séducteur à froid, ce héros dont le justaucorps redoute le moindre pli! 11 en mourrait, c'est bien sûr !
— De l'eau ! oui, de l'eau ! reprirent-ils en chœur ; holà ! Cascaret, La Verdure et Grosdimanche !
Les trois valets accoururent, tous trois fort étonnés que leurs maîtres demandassent de l'eau, puis ils les lavèrent et les parfumèrent à tours de bras.