MATHILDE
Pendant ce temps, la comtesse des Barres, exacte à son rendez-vous avec Mathilde, venait de gagner Tune des allées de son parc, nommée l'Allée des soupirs. Elle cherchait dans la conversation de cette belle jeune fille, dans son air, ses yeux, jusque dans le son de sa voix, à démêler les secrets sentiments qui l'agitaient. Mathilde était pâle, tremblante; il semblait qu'un aveu, une confidence à la comtesse l'effrayât.
— Eh bien ! dit la comtesse, chère enfant, je vous écoute. Qu'avez-vous donc à me dire?
Ce début glaça Mathilde, au lieu de l'encourager. Elle ne remarqua pas non plus sans une inquiétude secrète l'altération des traits de celle qui lui parlait, Choisy semblait distrait et marchait d'un air agité.
— Me pardonnerez-vous, madame, dit enfin Mathilde avec effort, d'avoir osé moi-même réclamer un de vos instants? C'est votre faute ; oh ! vous paraissez si bonne! Rien qu'à vous voir, je me suis dit tout de suite : Ce n'est pas là une femme comme tant d'autres!
— Vraiment ! demanda Choisy. Vous avez bien fait de croire cela ; parlez, parlez vite, je brûle de vous servir.
— Vous ne me trompez pas, vous n'êtes pas du parti de la présidente ?
— Moi de son parti, fi donc!
— Ah! tant mieux, reprit Mathilde en frappant des mains, j'avais si peur qu'elle ne vous eût prévenue.
— Rassurez-vous, la présidente et moi nous n'avons pas même causé. Et d'ailleurs quelles préventions, chère Mathilde, ne tomberaient pas devant votre sourire et vos paroles! En vérité, vous êtes ravissante.
— Vous trouvez ! Ce n'est pas là cependant ce que me répète mon père. — Mademoiselle, me disait-il encore hier, vous êtes folle, romanesque! vous avez mille défauts. Un, surtout, le plus odieux, celui de me refuser obéissance. Tout cela madame la comtesse, parce que dans ce moment je ne veux pas me marier, surtout à M. Palamède.
— M. Palamède! Qu'est-ce que cela?
— Mon cousin, qui est commis aux eaux et forêts. C'est lui qui, ce matin, avait composé ces vers que vous avez écoutés avec une patience si admirable.
— Et ce M. Palamède est le Benjamin de la présidente, le mari que votre père vous destine !
— Hélas, oui , et je ne vois que vous, madame la comtesse, qui puissiez lui faire changer d'avis. Et cela, en lui disant que ce mariage est impossible, que vous n'y souscrivez pas, en un mot qu'il ferait le malheur de toute ma vie. . .
— Votre malheur, mon Dieu! vous détestez donc bien ce M. Palamède?
— Plus que je ne saurais dire. C'est un homme d'abord qui ne me parle qu'en vers : il appelle cela la langue des dieux ; mais il la parle bien, je vous jure, en simple mortel! II n'est pas de jour qu'il ne m'assassine de sonnets, de madrigaux, de ballades. Madame de Planterose le trouve charmant, parce que dès qu'il s'agit de lui aller chercher quelque chose, c'est lui qu'elle prend pour messager. Mais moi! moi, madame la comtesse il me
donne tant sur les nerfs, qu'au premier jour je déserterai notre maison, c'est bien sûr! Oui, continua Mathilde avec exaltation, depuis que je vous ai vue, je sens que j'ai du courage ! Je ne me laisserai pas sacrifier par madame de Planterose et par mon père ; je fuirai plutôt jusqu'ici et je me réfugierai à Crépon ! Près de vous, oh ! oui, l'on doit être si heureuse !
— C'est qu'elle est vraiment charmante, pensa Choisy en la regardant de l'air dont un oiseleur regarde la colombe qui vient se prendre elle même dans ses filets. Pauvre petite, il faut bien la consoler!... — Ah ça! continua-t-il, vous m'avez fait là, ma chère enfant, une confidence incomplète. Vous m'avez bien avoué que vous n'aimiez pas M. Palamède ; cela ne veut-il pas dire que vous en aimez un autre?
— Qui? moi, madame la comtesse? reprit Mathilde en rougissant, on vous aurait dit?...
— On ne m'a rien dit, mais je devine. Vous en aimez un autre, et cet autre-là doit être jeune, aimable, charmant, mon Dieu oui, c'est dans les règles !
— Comme vous devinez juste, madame la comtesse ! un sorcier n'eût pas mieux fait.
— Vous croyez ?
— Sans doute celui que je préfère à M. Palamède, vous plairait, j'en suis bien sûre.
— Dame ! je suis difficile. Une jolie fille comme vous adroit d'exiger tout de son futur. Celui-ci est-il bien fait?
— Presque aussi grand que vous, et le même son de voix...
— De bonne maison?
— Son père était conseiller.
— Bien, noblesse de robe ; il ne faut pas être exigeant. Et pour la fortune?
— Ah! pour la fortune, reprit Mathilde, c'est la ce qui cause
mon chagrin en ce moment. Mon père s'obstine à dire qu'il ne peut me convenir et qu'il ne réussira jamais à faire des vers comme mon cousin Palamède...
— Il a dit cela?... Pour unbaillif d'épée, c'est, ma foi, trèsbien jugé.
— Vous pensez comme lui? Ah! madame, c'est que vous ne connaissez pas M. Henri de Chaville !
— Henri de Chaville ! c'est là son nom ! Je connais un mousquetaire de sa famille, son cousin, sans doute... Oui, il y a un certain Chaville qui me servait de témoin...
— De témoin? demanda Mathilde étonnée.
— De témoin pour un mariage, se hâta de reprendre Choisy. Mais, ma chère enfant, ce Chaville sait-il que vous l'aimez?
— Mon Dieu ! non, il l'ignore, et pourtant il eût pu le deviner rien qu'à mon aversion pour mon cousin!... Ce serait mal de le lui dire, n'est-ce pas? Aussi n'avais-je, hélas ! avant vous, qu'une seule personne pour confidente... Ah ! une bien bonne et aimante personne, madame la comtesse; elle est au couvent; sans cela je vous l'aurais présentée,..
— L'abbesse, sans doute!
— Oh ! non, celle-là est trop vieille, elle me gronderait et dirait tout à la présidente ! C'est une amie plus âgée que moi, il est vrai, mais si indulgente, si généreuse! Je donnerais tout au monde pour que vous la vissiez, madame la comtesse. Mais, folle que je suis! j'y songe à présent, elle viendra ; oui, je lui ai écrit hier qu'un grand danger me menaçait; je la verrai, c'est bien sûr.
— Vous espérez donc qu'elle pourra sortir?
— Pour moi seulement, à cause de ma lettre, oh ! oui !
— Et cette personne se nomme?
— Mademoiselle Diane d'Herfort.
'176 MADEMOISELLE DE GHOISY.
— Diane, Diane d'Herfort!... balbutia Choisy devenu plus pâle qu'un linge. Vous ne vous trompez pas, c'est ainsi qu'elle s'appelle? •
— Mon Dieu, oui ! Qu'avez-vous donc?
— Moi? rien, oh ! rien, répondit Choisy d'une voix mal assurée ; j'avais cru. . . je pensais. . . Ma chère enfant, reprit-il, je vous le promets, j'empêcherai ce mariage.
— Vous me le promettez?
— Oui ; mais, pour cela, il faut que vous restiez deux jours à Crépon. Je me charge aisément d'obtenir de votre père... Oh! il faudra bien que je voie Diane, reprit Choisy à part ; je la verrai !
— Que dites-vous donc?
-— Qu'il est impossible que votre père ne vous accorde pas à mes instances. Il faut que vous me restiez.
— Mais si je demeure ici, madame la comtesse, Diane ne me verra pas ; pauvre Diane, elle sera bien inquiète!
— Eh bien ! chère Mathilde, écrivez-lui, dites-lui que je vous garde à Crépon pour quelques jours, ajoutez-lui enfin que la comtesse des Barres veut la voir.
— Mais cette lettre, qui la lui fera tenir ? L'abbaye du Val est à trois lieues, le chemin difficile...
— Je m'en charge. Vous, ma chère Mathilde, envoyez-moi votre père; oui, je veux à l'instant même obtenir de lui...
— J'y cours, madame la comtesse. Mon Dieu! que vous êtes bonne! presque aussi bonne pour moi que Diane. Oui, je vais lui écrire, je vais... Mais où vous retrouverai-je?
— Dans mon cabinet, j'y serai bientôt, venez. Adieu, chère enfant, je vous assure que vous ne serez point madame Palamède!
Quelques secondes après, M. Hercule delà Pinsonnière, tout essoufflé, se'rendit aux désirs de la comtesse. Il la trouva morne et préoccupée. L'image de Diane, cette image bannie longtemps
du cœur de Choisy, repassait alors devant ses yeux et le remplissait d'un trouble indicible. Elle lui parlerait, il la verrait, elle était l'amie, presque la sœur de Mathilde! Choisy se livrait déjà à raille projets, mille rêves, quand la présence du baillif d'épée vint lui rappeler qu'il était la comtesse des Barres.
M. de la Pinsonnière aborda la comtesse d'un air désastreux.
— Vous m'avez fait appeler, madame, je suis peut-être en retard? J'étais occupé à sécher mon neveu Palamède. Le malheureux, en poursuivant une rime, s'est laissé choir dans l'étang de votre parc.
— Voilà un garçon qui vous donne bien du mal baillif; mais, en ce moment, il n'est pas question de lui. C'est de votre fille, de Mathilde, dont je voulais vous parler. Vous me la laisserez bien deux ou trois jours, n'est-ce pas ?
— Eh quoi ! madame la comtesse daignerait?...
— Certainement, je prétends la traiter comme ma fille. Des grâces, de l'esprit, et par-dessus tout une candeur !.,. Ah ! baillif ! je vous envie!
— Vous êtes bien bonne,
— Ainsi, voilà qui est convenu, vous me donnez pour trois jours la tutelle de votre fille ?
— Elle ne saurait être en meilleures mains. Comment donc! un château divin et une châtelaine!... C'est ce que je disais tout à l'heure encore à mon neveu Palamède. Il trouve vos bois superbes.
— Mais mon étang un peu froid? Le pauvre garçon ! je gage que ce n'est pas vous, baillif, qui iriez de la sorte rêver en poète? Oh ! vous êtes pour le solide !
— Madame la comtesse, vous l'avez dit, je suis pour la joie, la table, la bonne chère ! Ah ! mais surtout je suis pour les femmes qui ne sont pas mijaurées. J'abhorre les précieuses !
178 MADEMOISELLE DE CHQISY.
— Vraiment ?
— C'est à telles enseignes que j'avais peur qu'il ne nous vînt ici à Crépon quelque dame de l'hôtel de Rambouillet...
— L'hôtel de Rambouillet, mon cher baillif ! soyez bien tranquille : Molière l'a tué. Mais, dites, vous comptez donc retourner ce soir chez vous, avec votre présidente ?
— Hélas ! oui, mon devoir l'exige, madame la comtesse, quoique tous mes vœux, tout mon amour...
— Que voulez-vous dire? demanda la comtesse, jouant l'embarras et s'amusant de l'air enflammé du pauvre baillif.
— Pardon, madame la comtesse, je voulais dire que j'étais jaloux en ce moment du sort de Mathilde. Oui, vous admirer, vous aimer, passer sa vie près de vous, dans ces beaux lieux.,.
— Y songez- vous, baillif! reprit la comtesse; mais c'est une déclaration que vous me faites ! Prenez garde, on nous observe l
— Madame la comtesse, répondit M. de la Pinsonnière enthousiasmé, vous êtes une femme comme on en voit peu! Disposez de moi ! je commande ici. Ordonnez, de grâce, et si vous avez des ennemis...
— Bien, très-bien, baillif, nous verrons cela, mais relevezvous...
M. de la Pinsonnière s'était jeté, en effet, aux genoux de la comtesse. L'une des mains de l'honorable baillif était placée sur legazon, afin qu'il pût se relever au premier bruit.
En ce moment, des éclats de rire bruyants retentirent sous les charmilles voisines.
Choisy leva la tête, il vit Louvigny, d'Harcour et Villeroy en grande toilette. Ils s'approchèrent précipitamment de la comtesse des Barres, de façon à former un cercle autour du pauvre baillif.
— Madame la comtesse, s'écria d'Harcour, excusez notre in-
discrétion. Malpeste! voilà un gentilhomme qui s'en va sur nos brisées '
M. de la Pinsonnière se releva en tremblant de tous ses membres. Sa perruque et ses manchettes étaient dans un grand désordre.
— Monsieur le baillif d'épée, reprit la comtesse, voici trois gentilshommes que je voulais vous présenter...
— Peste de ces importuns! pensa M. delà Pinsonnière, en saluant le trio joyeux à droite et à gauche.
La comtesse des Barres lui tendit sa main à baiser de l'air d'une impératrice.
— Songez, lui dit-elle, à ce que vous m'avez promis, mon cher baillif, et ce soir surtout, soyez gai. Nous avons la collation.
Le baillif s'inclina en jetant un regard amoureux à la comtesse.
A peine venait-il de s'éloigner, que Bonju, pâle et tremblant, parut tout d'un coup aux yeux de l'abbé.