‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 21 sur 44 · UN MESSAGER · texte numérisé non relu

UN MESSAGER

Au seul aspect de son intendant, et avant d'échanger avec lui une seule parole, Choisy quitta le jardin et entraîna Bonju dans son cabinet.

— Eh bien! lui dit-il, l'as-tu suivi?

— Oui, monsiewTabbé : je viens de le voir entrer à l'hôtellerie qui borde la route.

— En es-tu bien sûr?

— Sûr comme de moi-même, monsieur; seulement, il n'est pas seul.

— Il n'est pas seul, dis-tu ? Qui donc peut l'accompagner ?

— On ne l'accompagnait pas, on l'attendait.

— Qui donc? Ah! je tremble de deviner!

— Un homme en manteau, un homme masqué. Il s'est enfermé avec lui au premier étage de l'hôtellerie des Trois-Mages.

— Mais enfin le nom de l'exprès qui t'a apporté cette lettre à mon adresse ?

— Ce nom, je le sais ; avant qu'il ne m'eût remis ce billet, je l'avais bienreconnu. Oui, reprit Bonju, lorsque j'étais Grippefer, j'avais vu ce visage en des circonstances trop étranges pour qu'il me fût sorti de la mémoire. Ce coup de platassade qu'il me donna la nuit du bal de SonÉminence, en enlevant mademoiselle Diane...

— Achève ! il se nomme ? . . .

— Brisacier, pour vous servir. C'est un drôle furieux de me voir redevenu honnête homme. Il y avait pour nous mille chances, en revenant de nos voyages, de le trouver pendu à l'un des arbres de la route. Ah bien oui ! le premier hibou dont j'aie entendu le cri dans votre château, c'est celui-là ! Je me souviens fort bien que le jour où j'ai pris possession pour vous de cette seigneurie...

— Eh bien ?

— Eh bien, ce Brisacier, tapi dans l'un des massifs obscurs du parc, m'a salué du nom de Grippefer. Comme il était nuit, je n'ai pu tuer cet oiseau sinistre; mais, aujourd'hui, je ne saispourquoi, il me glace, il m'épouvante. D'ailleurs, puisqu'il faut vous

le dire, monsieur* cet homme en manteau, ce seigneur masqué qui l'attendait...

— Eh bien ?

— Tout me dit que ce ne peut être que le comte d'Hosberg. Oh ! oui, j'en suis sûr, je l'ai reconnu à sa taille et à sa voix.

— D'Hosberg, d'Hosberg à Crépon! murmura Choisy; oh ! non, c'est une chose impossible ! Fatale arrivée que la mienne en ce château ! Quand je ne songeais qu'au plaisir, me voici forcé de reporter encore mon regard en arrière ! Dans le même jour, je rencontre ici deux noms qui ont usurpé une grande place dans ma vie : l'un est celui de Diane ; l'autre, celui du comte d'Hosberg ! Que me veulent ces deux mémoires ? Ah ! il en est une aussi douce que révérée, à laquelle je songe en ce moment-ci, au milieu de ces angoisses ! Ma mère, ma bonne mère, vous n'êtes plus là pour me conseiller ! Hélas ! je vous ai perdue ! Dois-je demeurer, dois-je fuir, ou plutôt dois-je accepter de nouveau une lutte acharnée avec cet homme ? Que me veut-il ? qui est-il ? Oh ! malgré ma fermeté, je sens que je tremble au seul soupçon de son retour; je tremble, non pour moi, mais pour Diane ! S'il avait sur elle d'odieux desseins, cet homme qui a su me découvrir, et qui a sans doute aussi percé le secret de sa retraite. Si ce voyage singulier... Le sort en est jeté; je veux, je dois voir d'Hosberg. Mais le trouverai-je, ne prendra-t-il pas le soin de se cacher, lui qui, d'habitude, marche dans l'ombre ? Non, c'est un duel, un duel de tous les instants qu'il me déclare. Sa haine est sourde, voilée. Je n'ai jamais rencontré son épée au grand soleil, il fallait cette nuit de Saint-Germain. Bien des fois, depuis ce temps, j'ai cru voir dans mon sommeil cette pâle et sombre figure... Mon Dieu, que va-t-il donc se passer?

En songeant ainsi, l'abbé se promenait à grands pas, interrogeant de temps à autre le regard morne et inquiet de Bonju.

Le digne intendant de madame la comtesse des Barres semblait fort peu rassuré depuis sa visite à l'hôtellerie des Trois- Mages. Il ne fit aucune difficulté d'avouer sa peur à Choisy, ne manquant pas de lui faire valoir que si le comte d'Hosberg en voulait à sa personne, Brisacier n'était guère l'ami de la sienne.

— Tenez, ajouta-t-il, je ne suis pas tranquille ici, monsieur l'abbé. En achetant Crépon après tant de vicissitudes sur terre et sur mer, je me disais : Mon maître trouvera enfin le repos ; là, plus d'envieux, de maris jaloux, d'aubergistes faisant le métier de dépouilleurs, nous vivrons en paix, nous vieillirons côte à côte, nous serons enfin de véritables patriarches. Ah ! je ne le vois que trop, nous devons mener à jamais la vie du juif-errant ! A peine ici, et voilà qu'il nous en faut partir ; autant vaudrait la Bastille, convenez-en.

— Qui donc, reprit Choisy, a pu mettre ce d'Hosberg sur ma trace, après seize ans?

— Eh ! monsieur l'abbé, les haines ne meurent pas ; n'êtesvous pas l'ami du cardinal de Bouillon, et le cardinal n'est-il pas à cette heure-ci en pleine disgrâce? Colbert est tombé, mais Louvois règne ! On sait que vous écrivez des mémoires ! on vous redoute; enfin, vous n'êtes point en sûreté!

— Tu dis vrai, Bonju; je suis un de ces hommes que la fatalité semble poursuivre. Une première fois cet habit m'avait été funeste, j'espérais qu'au bout de seize ans, en rentrant en France sous la livrée du plaisir, je ne trouverais plus d'ennemis sur mon chemin ; tu le vois, à peine arrivé, il faut me défendre de nouveau contre la haine !... Ah! je suis né sous une bien triste étoile ! On me croit heureux, léger, n'ayant pas dans le cœur un seul sentiment réel et, cependant, tu le sais, que de fois dans mes voyages ne m'as-tu pas vu donner des larmes au passé ? Ce premier amour, que Diane elle-même a pris soin de détruire si

vite, oh ! je le sens, il n'est pas encore éteint au fond de mon cœur ; et tout à l'heure, quand cette jeune fille m'a révélé l'existence de celle que je croyais à jamais perdue pour moi, je me suis cru de nouveau à ses genoux, l'implorant, la conjurant de ne pas faire mon malheur !

— Quoi! monsieur, mademoiselle Diane... voils l'auriez donc retrouvée?... Où est-elle? parlez; rien de ce qui vous touche ne peut être indifférent à un ancien serviteur.

— Ah ! pardon, Bonju, je ne t'avais pas encore fait part de ce bonheur; j'étais si troublé ! Apprends donc, ami, que Diane existe; oui, elle habite près d'ici, à l'abbaye du Val... Mathilde est son amie . . . c'est elle qui m'a découvert sa retraite ... Et, comprends-tu mon bonheur? avant deux jours, peut-être, Diane va venir ici... nous la verrons... rien qu'à cette idée un sang plus jeune circule dans mes veines. La revoir, elle qui cependant m'a trompé ! Mais aussi je la reverrai confuse, désabusée de l'amour d'un roi, trahie, délaissée sans doute, oh ! ce sera mon triomphe !

— Et sait-elle du moins que la comtesse des Barres n'est autre que...

— Elle ne sait rien; Mathilde m'a promis de lui écrire.

— Pour l'engager à venir ici ?

— Sans doute; ne sais- tu pas que la fille du baillif doit passer quelques jours ici? Son père me la confie...

— Ahî monsieur l'abbé, si vous n'étiez pas relancé par ce d'Hosberg, je serais tenté de vous croire bien heureux !

— Vraiment !

— Oui, certes, cette mademoiselle Mathilde ne serait point déplacée au Louvre ! Peste! la jolie personne, des mains de fée, un œil assassin ! En vérité, je ne puis m'imaginer que M. le baillif d'épée ait fait ce chef-d'œuvre !

— Oui, tu as raison, elle est charmante! Et cependant,

Bonju, faut-il te le dire ? du moment où elle m'a parlé de Diane, là, tout à l'heure, sur un des bancs du jardin, j'ai presque oublié qu'elle était belle ? L'image de Diane effaçait la sienne ; quand elle m'a quitté, j'ai cru dire adieu à mademoiselle d'Herfort! Aussi, comment te peindre la contrainte, le supplice que j'éprouvais lorsque ce baillif est venu brusquement m'étourdir de son hommage! Grâce à Dieu, j'en suis quitte, et je n'attends plus ici que la lettre de sa fille... A propos, Bonju, il faudra faire préparer pour elle la meilleure chambre...

— Le numéro sept, monsieur l'abbé ?

— Non, pas celui-là, je me rappelle trop mon aventure de Lyon, il porte malheur.

— Pas à vous, du moins ?

— Ah ! tu te souviens ? Je vois que tu as bonne mémoire.

— Dame! monsieur l'abbé.

— Flatteur !

— Alors, monsieur l'abbé, ce sera le numéro huit que nous choisirons pour elle.

— Voilà une belle idée ! Oublies-tu donc que c'est là le quartier de mes trois amis, les plus francs mauvais sujets que je connaisse !

— Après vous !

— Monsieur Bonju, nous ne sommes point ici pour plaisanter.

— Ma foi! monsieur l'abbé, je ne vois plus qu'un moyen, c'est que madame la comtesse des Barres loge mademoiselle Mathilde sous les mêmes verrous qu'elle. A côté de sa chambre il y a un cabinet... Vous serez sa protectrice...

— Un pareil danger?...

— Pour elle?...

— Non... pour moi.,.; je ne veux pas jouer avec le feu.

— Bast! monsieur l'abbé, reprit malicieusement Bonju, ne me disiez-vous pas vous-même que vous étiez trop occupé de mademoiselle Diane d'Herfort, pour vous apercevoir que mademoiselle Mathilde était jolie?

— Va donc pour ce que tu as dit. Mademoiselle de la Pinsonnière logera dans le cabinet voisin de m a chambre... Monsieur l'intendant, vous allez me la montrer...

— Volontiers, monsieur; vos tapissiers la quittent dans le moment. Fasse le ciel qu'il ne vous arrive point malheur ! Du reste, vous allez le voir, j'ai bien pris mes précautions, et si quelque ami du comte d'Hosberg venait ici d'aventure...

— Je comprends, nous pourrions le recevoir.

En parlant ainsi, l'abbé avait dépassé le seuil de la chambre. Il n'avait pas remarqué sans un secret mouvement de satisfaction qu'elle ressemblait à un véritable arsenal. Deux pistolets d'arçon reposaient sur la cheminée, un sabre turc semblait protéger le lit. La tapisserie était des plus riches, la toilette des plus fringantes. Mille odeurs suaves s'échappaient de la ouate des sachets, des flacons remplis d'essences de toutes sortes étaient rangés avec soin sur un des meubles. Un baldaquin orné de plumes blanches couronnait le lit de la comtesse, il eût fallu presque une échelle pour y monter.

— Eh bien ! demanda Bonju en montrant à Choisy les armes éparses dans cette chambre, monsieur l'abbé est-il rassuré?

— Oui, certes.

— Madame la comtesse est-elle satisfaite? ajouta l'intendant en désignant du doigt la toilette.

— Tu es un garçon fort entendu. Maintenant, ce cabinet? Bonju poussa le ressort d'un panneau, et Choisy aperçut une

pièce modeste ornée d'un simple sopba.

— Mais c'est un lit de camp que tu me fais voir, Bonju !

— Oh ! en quelques minutes nous aurons fait de ce lieu une bonbonnière !

— Chut ! reprit Fabbé ; n as-tu pas entendu des pas dans ce corridor? On frappe, je crois, à la porte de mon cabinet.

— Qui peut venir? demanda Bonju effrayé.

— Mais elle... j'attends sa lettre...

— Ah! pardon, monsieur l'abbé, ce sont ces maudites peurs... Vous aviez raison, mademoiselle Mathilde vous cherchait; tenez, je la vois d'ici...

— C'est bien, attends-moi, et tiens-toi prêt. Choisy rejoignit Mathilde, qui lui présenta sa lettre.

— Vous avez parlé à mon père, madame la comtesse? demanda-t-elle avec une sorte d'inquiétude. Eh bien ! consent- il?...

' — Il consent à tout, ma chère enfant, répondit Choisy; mais je dois le voir encore... Cette lettre, continua-t-il en la parcourant, cette lettre est fort bien. Et combien y a-t-il de lieues jusqu'à l'abbaye du Val?

— Deux ou trois, madame la comtesse ; seulement il faudrait que votre messager partît à l'instant, le chemin l'exige, je vous l'ai dit.

— Rassurez-vous, et veuillez m'attendre au salon... un ordre à donner... l'affaire d'une minute...

— Bonju, reprit Choisy, dès que Mathilde se fut éloignée, à cheval, il faut que tu partes.

— Moi, monsieur l'abbé, demanda Bonju interdit.

— Oui, toi. Cette lettre, il faut que tu la remettes à son adresse.

— Mais où dois-je aller?

— A l'abbaye du Val ; tu dois y arriver avant deux heures.

— Y pensez-vous, monsieur? des chemins impraticables î J'entendais conter ce matin à l'office des choses peu rassurantes sur cette route...

MADEMOISELLE DE GHOISY. 4 87

— N'importe, il faut que tu partes.

— Quoi! monsieur, vous laisser seul, et cela au moment où vous êtes en danger! Ce comte d'Hosberg... oh! je ne me le pardonnerais de ma vie *

— Mais si tu ne pars pas, toi, qui donc me rendra ce service, mon Dieu! reprit Choisy agité; qui donc enverrai-je cette nuit même?...

— Eh ! parbleu, monsieur, vous avez ici trois de vos amis qui doivent au moins vous être bons à quelque chose. Que ne chargez-vous l'un d'eux de ce message? Ils sont gens de résolution.

— Des fous, des écervelés ! Non, une pareille lettre doit être remise à Diane par un homme sûr. De cette lettre dépend peutêtre le bonheur ou le malheur de toute ma vie. La confier à un courrier ordinaire serait imprudent. Qui sait si d'Hosberg...

Et l'abbé resta rêveur quelques minutes. Tout d'un coup il se leva.

— Je l'ai trouvé, dit-il? oui, il n'y a que cet homme à qui moi-même je vais rendre bientôt un service... Je n'ai qu'un mot à dire, un seul nom à prononcer pour qu'il parte à l'instant même!

Et, quittant Bonju, la comtesse descendit dans le salon.

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