EVENEMENTS
La société de madame la comtesse des Barres était réunie dans le salon depuis une demi-heure : le jour bassait et les laquais avaient allumé les candélabres. Leur reflet splendide éclairait alors bon nombre de visages provinciaux dont les trois amis de l'abbé ne se faisaient faute de rire.
C'était d'abord madame la présidente, qui avait cru devoir, pour la soirée, changer de toilette, et mourait d'envie de montrer ses diamants ; puis une certaine madame de la Grise, parée comme une châsse et faisant sonner bien haut sa cousine, madame la baronne de la Percherie, cousine elle-même du marquis de La Thuillière, gentilhomme campagnard qui possédait bien une meute de trois bassets, mais aucun gibier. Les tailleurs de Bourges auraient pu seuls revendiquer l'honneur d'avoir habillé M. de la Pinsonnière, dont les basques immenses ressemblaient à deux carniers, et son neveu Paiamède, possesseur d'un justaucorps orange, serré par une ceinture verte qui lui donnait l'air d'un perroquet débarqué au Havre. Les autres hobereaux composant le cercle de la comtesse n'étaient pas moins curieux. Louvigny, d'Harcour et Villeroy ne se souvenaient pas d'avoir rencontré pareilles figures, et s'étonnaient fort que Choisy ne les montrât pas pour de l'argent.
Tous ces gens, grâce à la magnificence exquise de la comtesse, avaient largement collationné : la chère avait été grande et dé-
licate; la comtesse avait fait venir les musiciens de Bourges, qui avaient exécuté des symphonies.
On avait paru quelque peu surpris que la châtelaine ne fit point les honneurs de ce festin matinal ; mais elle s'y était montrée un instant : on trouva cela du grand air, et il n'en fut plus question.
Ce soir même, il devait y avoir concert ; il se composait d'un dessus, d'une basse de viole, d'un théorbe et d'un clavecin. Le baillif d'épée devançait en lui-même l'heure du feu d'artifice, surprise de son crû qu'il ménageait à la comtesse des Barres. Tout le monde était dans le secret, mais on feignait d'ignorer, quand, à l'entrée de la châtelaine dans le salon, les instruments commencèrent.
La comtesse des Barres promena d'abord son regard sur les jeunes personnes qui l'entouraient, et dont le matin même elle avait pu voir la blanche cohorte, puis elle échangea un signe d'intelligence avec la fille du baillif. Louvigny et ses deux amis lui baisèrent la main après une présentation cérémonieuse pendant laquelle Choisy eut toutes les peines du monde à ne pas rire, puis le concert s'acheva au milieu des applaudissements de l'assemblée.
— Divin ! merveilleux! s'écria le baillif d'épée. Nous sommes ici dans le palais d'Armide ! n'est-ce pas, madame la présidente ?
Pour toute réponse, la présidente tourna le dos au baillif, avec lequel, une demi-heure avant, elle avait eu une scène violente. Vainement le pauvre M. de la Pinsonnière prétendait-il s'excuser ; madame de Planterose ne lui répondait que par ces mots : Je l'ai vu !
— Mais enfin, qu'avez-vous vu? demandait le baillif impatienté.
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— Je vous ai vu, ingrat, baiser la main de cette comtesse, reprenait la présidente. Ah! mes nerfs, mes nerfs! oh! c'est bien sûr, j'aurai mon attaque ! Palamède, donnez-moi mes sels !
Le malheureux baillif essayait en vain de calmer madame de Planterose par toutes sortes de raisons, mais elle se refusait à l'écouter.
— Vous êtes un monstre, disait-elle en se cachant de son mieux sous son éventail: vous mériteriez que j'apprisse à tous votre conduite!
— Mais je vous assure, Athénaïs, que la comtesse ne m'a parlé que de Mathilde...
— C'est cela, une belle idée! La garder ici! Comme si je n'étais pas sa tutrice ! Mais j'y mettrai ordre : elle partira !
— De grâce, calmez-vous, présidente, on nous regarde!
La présidente respira son flacon, que Palamède venait d'apporter, et jeta à Mathilde un regard si sévère que la pauvre enfant tressaillit de tous ses membres.
— Qu'avez-vous donc, belle maman? demanda Palamède. On dirait que cette fête...
Ce nom de belle maman, q"ue Palamède donnait de temps à autre à la présidente, fit sur elle l'effet d'un lénitif; elle se calma.
La comtesse s'avançait en ce moment de son côté ; madame de Planterose en reçut force compliments sur ses pierreries.
— Vous avez l'air d'un soleil, madame, dit la comtesse avec galanterie; mais me permettrez- vous de vous enlever M. Palamède !
— Comment donc! répondit la présidente, étonnée de voir la comtesse réclamer le bras du commis aux eaux et forêts.
— Je vous le rendrai, madame, ajouta Choisy; je n'ai que deux mots à lui dire.
Palaméde, radieux, offrit la main à la comtesse.
— Monsieur Palaméde, demanda Choisy, au nombre des personnes qui sont ici, pourriez-vous me désigner M. de Chaville?
— M. de Chaville? reprit Palaméde interdit.
— Oui, je ne le connais pas... on le dit beau cavalier.
— Beau cavalier, madame? c'est selon... Mais, tenez, le voici, il est là, près du clavecin... mon Dieu, oui, juste en face de mademoiselle Mathilde. Il se place toujours de façon à la bien voir ; c'est adroit !
— Quoi ! ce jeune gentilhomme !... Par ma foi il est fort bien. Vous êtes, je crois, bons amis?
— Pas précisément, madame; ce M. de Chaville a des vues très-ridicules... Croiriez-vous que sans avoir, comme moi, l'honneur de servir l'État... il ose prétendre à la main de...
— 11 suffit, je voulais connaître M. de Chaville. Retournez à votre place, et pas un mot de ceci à la présidente.
Palaméde rejoignit madame de Planterose d'un air passablement embarrassé.
— Eh bien ! que vous a-t-elle dit? demanda la présidente.
— Elle m'a demandé de réciter quelques vers, hasarda Palaméde. Pensez-vous, belle maman, poursuivit-il d'un air digne, que je doive me fourvoyer au milieu de ses gens-là?
La présidente, que les vers récréaient peu, fit observer à Palaméde que les violons jouaient la courante; elle lui tendit la main d'un air qui voulait dire : Je danserai.
L'idée d'accompagner la présidente glaça Palaméde.
— Belle maman, répondit-il, vous savez que la danse n'est pas mon fort. Je crains de nuire à votre élégance, et, si vous le permettez, je causerai, ce temps durant, avec Mathilde,
— Force me sera xdonc de recourir à vous, monsieur de la Pinsonnière, reprit la présidente.
Les quadrilles commencèrent; Louvigny pria Mathilde. M. de Chaville pâlit.
— Répondez-lui que vous êtes souffrante, murmura Choisy à l'oreille de Mathilde.
Mathilde suivit le conseil; mais elle put voir un éclair de dépit dans le regard de Louvigny.
La comtesse se leva ; elle semblait agitée ; les yeux de cette foule étaient tous fixés sur elle... On eût dit quelle avait hâte de s'y soustraire ; elle se retira à l'écart dans son boudoir.
Tirant alors de son sein un petit carnet recouvert de nacre, elle écrivit quelques lignes au crayon sur un feuillet.
— C'est cela, dit-elle, et maintenant, à la grâce de Dieu! Choisy déposa ce carnet sur le clavecin, — c'était la place
que venait de quitter M. de Chaville. Le refus de Mathilde, que Louvigny attribuait au jeune homme, lui paraissait le présage d'une explication inévitable; il se tenait alors auprès de l'aimable fille, résolu à ne le céder en rien à Louvigny. Déjà Villeroy et d'Harcour s'étaient rapprochés de leur ami par un mouvement spontané, lorsque Palamède, furetant autour du clavecin, trouva le carnet.
— Vivat! s'écria-t-il, après en avoir lu la première feuille et en l'apportant à la présidente. Que pensez-vous de ceci, belle maman? Quand je vous le disais, j'en~élais sûr!
— Qu'est-ce donc? parlez, de grâce, Palamède?
— Comment ! ces lignes au crayon ! Vous ne lisez pas : C'est pour M. de Chaville.
— - Et que disent-elles, voyons?
— Parbleu! que dans un quartd'heure, juste au moment du feu d'artifice... il ait à se trouver dans l'orangerie... Vous comprenez... c'est une dame ! elle signe : Une inconnue!
— C'est ma foi vrai ! Quelle intrigue ! Et vous ne soupçonnez pas ?
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— Non, vraiment; il y a ici tant de dames ï... Et vous, parbleu, baillif, vous ne devinez pas non plus qui ce peut être !... C'est égal, je m'en vais porter ceci à mademoiselle Mathilde; il n'y a pas de mal à ce qu'elle sache ce qu'est ce Chaville?
— Arrêtez, monsieur ! murmura tout d'un coup derrière Palaméde une voix qui le fit pâlir ; du moment que ce carnet portait mon nom, vous ne deviez pas l'ouvrir. Je vous écoutais : vous êtes un lâche !
— Un lâche! moi! par exemple ! s'écria Palamède; je suis officier du roi !
— Eh bien ! je suis prêt, monsieur, à vous rendre raison, reprit Chaville en lui arrachant le carnet.
— Et je serai votre second, monsieur Palamède, ajouta Louvigny en survenant. Si M. de Chaville est pointilleux, je vois que vous l'êtes aussi. Je suis à vos ordres...
— Qu'est-ce donc, messieurs! un duel! reprit la comtesse en s' avançant. Apprenez qu'on ne se bat pas à Crépon. Monsieur le baillif, je requiers votre autorité.
— Rassurez-vous, madame la comtesse, je ne me bats jamais, reprit Palamède. C'est mon idée.
— Quoi ! monsieur, dit Louvigny étonné . . .
— Oui... je vous remercie, ditPalamède. Monsieur, ajouta-t-il en montrant Chaville, est jaloux de moi parce que je fais des vers : il n'en fait aucun : le combat eût donc été inégal!
Louvigny s'éloigna de Palamède avec un geste de mépris.
Palamède, furieux, avait rejoint la présidente. En ce moment le bruit de plusieurs fusées couvrit sa voix: c'était le prélude du feu d'artifice.
— Vous ne venez pas m'aider, mon neveu? reprit le baillif; * vous savez cependant qu'il y a un transparent...
— Allez au diable! reprit Palamède, avec votre transparent.
494 MADEMOISELLE DE GHOISY.
Ce matin je suis tombé dans l'eau ; il ne me manquerait plus ce soir que de tomber dans le feu ! J'ai d'ailleurs un plus noble objet à vous proposer, baillif, et à vous aussi, madame la présidente. Mademoiselle Mathilde n'est pas même de trop, il faut qu'elle voie de ses deux yeux comment on l'abuse...
— Que voulez-vous dire ? reprit le baillif.
— Que pendant ces premières chandelles romaines, bonnes à amuser le vasselage de Crépon, nous allons, nous quatre, gagner le coin de l'orangerie. L'ombre est fort épaisse de ce côté; c'est là que cet infernal Chaville...
— M. de Chaville?... interrompit Mathilde, eh bien?
— Eh bien, ma cousine, vous allez le voir en ce lieu aux pieds de quelque belle dame, lui parlant, la conjurant, comme il vous parle sans doute et vous conjure quelquefois...
— Vous êtes un fou, monsieur, cela est impossible, dit Mathilde avec dépit, on ne calomnie pas sans être sûr. . . oui, c'est là le fait d'un lâche !
— Un lâche!... balbutia Palamède, elle aussi... elle a dit lâche! Ah! mais nous verrons, ou plutôt vous verrez! Suivezmoi, marchons... là, de ce côté, ajouta Palamède en se dirigeant vers l'orangerie. Mais où donc est-il, ce cher baillif, où est-il?,..
Palamède regarda vainement; M. de la Pinsonnière avait disparu déjà dans un flot de la foule.
— Chère Mathilde, reprit la présidente d'un ton doucereux, il n'y a pas de mal à ce que vous vous instruisiez de la perfidie de M. de Chaville... J'ai toujours soupçonné qu'il faisait la cour à la fille de madame l'Élue...
— C'est une imposture, madame; puisque vous voulez le savoir, M. de Chaville n'aime que moi! répondit Mathilde, à qui cependant le cœur menaçait de manquer.