‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 23 sur 44 · LE RENDEZ-VOUS · texte numérisé non relu

LE RENDEZ-VOUS

Pendant que nos trois personnages s'acheminaient vers le bâtiment de l'orangerie, la comtesse, arrivée la première dans cet endroit, attendait encore Chaville.

— Viendra-t-il? se demandait Choisy; oh! oui, j'ensuis sûr, il a du cœur! C'est l'homme qu'il me faut ; il verra Diane, il lui remettra la lettre de Mathilde !.. Le voici, c'est bien Chaville!

Un bruit de pas retentissait en effet; la comtesse alla ellemême au-devant du jeune homme.

— Par ici, dit-elle en l'attirant vers un bosquet ombragé d'épaisses touffes d'acacia, et quiattenait à l'orangerie.

— La comtesse des Barres ! murmura Chaville étonné.

— Elle-même, monsieur; c'est moi, je vous l'avoue, qui vous ai écrit et vous devez m'en vouloir. J'ai été bien près de vous valoir une querelle.

— Ne parlons pas de cela, madame, reprit noblement le jeune homme. Qu'y' a-t-il? que puis-je pour votre service?

— Monsieur de Chaville, poursuivit la comtesse, vous paraissez noble, décidé. Mademoiselle Mathilde ne vous est pas indifférente, je le sais...

« — Quoi! madame, on vous a dit?...

— Oui, Mathilde elle-même m'a demandé mon intervention en cette affaire. Eh bien! monsieur Chaville, Mathilde a une amie, une amie bien chère, qui habite à deux lieues d'ici l'abbaye

du Val. Voici une lettre qu'elle lui écrit, cette lettre doit lui être remise le plus tôt possible. Voulez-vous vous en charger?

— Moi, madame? reprit Chaville étonné.

— Oui, vous... Je ne puis expliquer encore l'importance de ce message pour Mathilde d'abord, ensuite pour moi... Je ne puis que vous prier...

— Il suffit, madame, parlez, je suis à vos ordres.

— Vous connaissez la route de l'abbaye?

— A merveille.

— Vous trouverez un cheval tout sellé dans l'écurie.

— Il faut donc partir à l'instant même ?

— Oui... Ah! j'oubliais... il y a, au besoin, des pistolets chargés dans l'arçon de la selle... On ne sait pas ce qui peut arriver. Vous n'êtes pas d'ailleurs comme M. Palamède, vous ne faites pas fi des armes !

Chaville sourit.

— Moi, pendant ce temps, ajouta la comtesse, je vieillerai sur Mathilde, et saurai bien forcer le consentement de son père ! Vous le voyez, monsieur, service pour service; dès demain nous serons quittes !

Chaville s'éloigna ; et presque au même instant des pas retentirent dans l'allée voisine. La comtesse des Barres se trouva tout d'un coup devant le baillif d'épée.

— Vous ici, baillif? vous nous écoutiez?

— Qui? moi! j'en suis incapable, madame la comtesse; je venais... je vous cherchais.... pour vous dire que Ton va tirer le feu d'artifice... Je voulais être le premier à vous offrir mon bras, si vous daignez le permettre...

— Comment donc ! baillif, vous serez mon chevalier...

En disant ces mots, la comtesse passa son bras sous celui de M. de la Pinsonnière.

MADEMOISELLE DE GHOISY. 497

— Par ici! dit une voix à deux pas d'elle ; venez, belle maman, et vous, ma cousine, ils sont là!

Il y eut un bruit dans les massifs, et presque au même instant la comtesse se vit entourée par trois figures qu'éclairaient les premières bombes de l'artifice.

L'expression de ces divers personnages passa tout d'un coup de la curiosité à la stupeur, quand ils aperçurent le baillif donnant le bras à la comtesse d'un air triomphant.

— Vous êtes un niais! Palamède, s'écria la présidente furieuse.

— Vous êtes un maladroit, mon cousin, reprit Mathilde.

— Mon oncle ! balbutia Palamède pétrifié.

— Eh bien, madame la présidente, vous ne venez pas voir le feu? demanda le baillif en continuant sa marche.

— Arrêtez! monsieur le baillif; il ne s'agit pas du feu d'artifice, répondit aigrement la présidente, mais bien de notre départ, qui doit avoir lieu à l'instant même. La berline est prête ; faites vos adieux à madame la comtesse.

— Quoi ! madame, reprit la comtesse ; y pensez-vous, nous quitter si vite ! J'espère au moins que vous ne m'enlèverez point mademoiselle Mathilde? Baillif, je vous somme de tenir votre promesse.

— Désolée, madame la comtesse, mais cette promesse ne peut avoir aucune valeur. Depuis son séjour ici, M. de la Pinsonnière est trop troublé pour savoir ce qu'il fait et ce qu'il dit.

— Comment, présidente ! objecta le baillif.

— Je sais ce que je dis, monsieur. Vos droits sur Mathilde doivent tomber du moment que vous oubliez vos devoirs !

— Par exemple ! reprit M. de la Pinsonnière furieux.

— Calmez-vous, baillif, dit subitement la comtesse; et puis-

que madame la présidente veut partir... On ne retient personne à la seigneurie de Crépon.

— Oh ! mou Dieu ! partir ! murmura à voix basse Mathilde à l'oreille de la comtesse ; et Diane qui va venir !

— Soyez tranquille, je la recevrai.

— Le bouquet ! cria Palamède. Partirons-nous donc avant le bouquet, belle maman ?

Palamède venait à peine d'achever ces mots, qu'une pluie violente, accompagnée de lourds éclairs, vint se mêler au tintamarre des bombes d'artifice et forcer la compagnie de la comtesse à chercher refuge dans les salons. Les fusées, les girandoles et le transparent du baillif se virent bientôt éteints par cette rafale violente ; les cris et le tumulte furent à leur comble ; en quelques secondes, le jardin et le parc de Crépon furent submergés. Te baillif contemplait cette scène de désolation avec une joie secrète; madame de Planterose cachait mal sa rage; Mathilde avait peur des coups de tonnerre, et Choisy riait sous cape.

Quant à Palamède, debout et drapé dans son manteau, il méditait une ode sur l'ouragan.

— Vous le voyez, mesdames, reprit galamment la comtesse, le temps conspire contre vous; madame la présidente, il est pour moi !

— Cette femme-là, murmura la présidente, a le tonnerre à ses ordres !

— Bonju, s'écria la comtesse à son intendant qui s'avançait, allons, vite, disposez des chambres. Madame la présidente, m'excuserez-vous de vous retenir; vous ne m'en voudrez pas, je vous loge cette nuit près d'un bien mauvais sujet.

Madame de Planterose regarda avec terreur Louvigny qui venait d'entrer. De son côté, Louvigny implora l'abbé d'un coup d'œil pour lui épargner une pareille bonne fortune.

— Rassurez-vous, dit la comtesse à la présidente, après s'être amusée de son embarras, ce mauvais sujet n'est autre que M. le baillif... ■

Quant à vous, mademoiselle, reprit— elle en se retournant vers Mathilde...

Un coup de tonnerre éclatant venait d'interrompre la phrase commencée de madame la comtesse...

— Ah î madame, madame ! s'écria Mathilde alarmée, avezvous entendu ce coup de tonnerre ? J'ai peur; j'ai bien peur ! quelle nuit affreuse ! Oh ! je ne vous quitte pas!

Et comme une colombe effarouchée, Mathilde, palpitante, se pressa contre le cœur de la comtesse.

— Rassurez-vous, mon enfant, se hâta de reprendre celleci ; il y a une chambre près de la mienne, et si vous l'acceptez...

— Ah ! merci, merci, madame la comtesse, répondit Mathilde, merci, que vous êtes bonne !

— Des flambeaux, Bonju, et que Ton conduise mes nobles hôtes ï

Le baillif, armé d'un bougeoir, offrit le bras à la présidente, que Louvigny, Villeroy et d'Harcour éblouissaient également de leurs lumières. La comtesse gagna sa chambre en précédant Mathilde; et, arrivée sur le seuil, elle lui montra la porte du cabinet attenant à cette pièce. L'orage continuait, et le vent menaçait d'éteindre les bougies.

La jeune fille entra dans le cabinet précipitamment.

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