LA HUTTE DES QUATRE - LO UPS
Une fois à cheval, mille pensées diverses agitèrent Henri de Chaville. L'importance du service qu'il rendait â la comtesse, le mystère de ce message, la personne devant laquelle le jeune homme allait se trouver, tout, jusqu'au séjour de Mathilde à la seigneurie de Crépon, était bien fait pour déconcerter un autre que lui; mais, nous l'avons dit, la figure de notre amoureux tranchait d'une façon hardie et saillante sur celles des provinciaux admis dans la maison du baillif, c'était une de ces natures fermes et grandes qui font une tache sur la teinte neutre des petites villes.
Chaville était bon cavalier, il donna l'essor à la fougue de sa monture, qui bientôt dévora l'espace. C'était un cheval que Choisy s'était réservé pour lui-même en cas de poursuite , il l'avait acheté du prince de Guéménée.
Cependant l'orage, au lieu de discontinuer, semblait, depuis quelques instants, avoir redoublé de violence ; le chemin formait à la lettre un large ruisseau sur lequel se brisait la bande lumineuse des éclairs. Le sable amoncelé dans cette route difficile se soulevait de lui-même en trombes menaçantes, et le cheval avait peine à avancer.
— On a bien raison de dire, pensa Chaville , qu'il n'y a que les femmes pour nous engager dans les mauvais pas. Plus de deux lieues de chemin, la nuit, par un temps pareil. Car je ne
vois guère, ma foi, que la hutte des Quatre-Loups,dans laquelle je puisse chercher un abri. Une maison de garde isolée au milieu d'une vaste "clairière. N'importe, j'irai jusque-là, et dussé-je y passer la nuit, je porterai la lettre de la comtesse à l'abbaye du Val, dont je connais la supérieure. Miséricorde ! je suis bien sûr qu'il n'y a quemoi à cheval par ce temps-ci.
En prononçant ces paroles , Chaville retourna machinalement le tête en arrière ; il ne fut pas peu surpris de voir, à une distance assez lointaine de lui, deux points noirs qui ressemblaient à deux hommes.
— Allons, se dit-il, je ne suis pas le seul qui ait du courage ! Ces deux cavaliers vont aussi contre le vent et la pluie : ce sont peut-être deux fermiers berrichons qui font route ensemble. Le temps n'est guère propre à lier avec eux conversation.
Le jeune homme éperonna son cheval et ne tarda pas à se trouver au milieu d'un sentier pierreux où la noble bête ne posait le pied qu'avec répugnance. La foudre grondait au loin, et le manteau de Chaville ruisselait de pluie. Des arbres déracinés par le choc de l'ouragan lui interdisaient le passage ; il mit pied à terre, et traîna le cheval par la bride.
— Pour une monture de femme, celle-ci n'est pas des plus faciles ni des plus soumises. J'aime à croire que la comtesse des Barres la laisse à son écuyer. En tout cas, la selle est scrupuleusement garnie , et s'il prenait fantaisie à un voleur de m' attaquer...
Un sifflement aigu interrompit le jeune homme, c'était celui du vent se couchant d'abord sur la plaine, puis se relevant tout d'un coup, rapide, irrité et faisant voler autour de lui des nuées de sable. Chaville était remonté à cheval, et manœuvrait de son mieux contre ce terrible lutteur, quand il crut entendre der-
. rière lui des pas rapprochés. Sous la lueur de l'éclair, il dis—
, tingua bientôt deux cavaliers enveloppés soigneusement de leurs manteaux, et qui s'avançaient à toute bride du côté d'un petit bois qui bordait la route. Quand ils eurent tourné l'angle du chemin, Chaville les perdit de vue.
Le cheval qui le portait venait en ce moment même de ralentir son allure, comme si ses naseaux eussent flairé le soufre, il refusa d'avancer.
Chaville n'en tint compte, et pressa xses flancs avec vigueur;
. mais, â quelque portée de fusil de la hutte des Quatre-Loups, il se trouva engagé dans un terrain sablonneux, tel que ceux qu'on rencontre trop souvent en Berry et en Sologne. Déjà sa monture en avait jusqu'au poitrail, quand une de ces bourrasques inattendues que soulève l'ouragan l'enveloppa tout d'un coup. Aveuglé par la poussière, le cheval roula avec son cavalier dans un ravin. Chaville poussa un cri.
A peine sortait-il de la poitrine du jeune homme qu'une voix forte et sonore lui répondit. Chaville leva la tête.
— Par ici, monsieur, par ici, lui disait-on, sans cela vous
, êtes perdu !
Un effort désespéré arracha bientôt Chaville des profondeurs du fossé; il se leva les bras meurtris, le front pâle. Soudain, son bras étendu au milieu de ces ténèbres trouva une main, puis il entrevit un homme en manteau qui l'aidait à se remettre en selle en contenant son cheval. L'orage prêtait alors au visage de cet inconnu un caractère sombre et bizarre. Ses cheveux déjà grisonnants étaient fouettés par le vent sur son front, sa main était large et rude. Le cavalier qui l'accompagnait tenait son cheval à quelque distance, près d'un saule déraciné.
L'inconnu avait une épée, et de plus Chaville remarqua deux pistolets à l'arçon de sa monture.
Après avoir dit quelques mots en langue étrangère à celui qui paraissait son domestique, il pria Ghaville de lui permettre qu'il marchât à ses côtés.
— La route est longue encore, reprit-il, si monsieur ne couche pas à la hutte des Quatre-Loups. Vous allez plus loin, peutêtre, poursuivit-il, en examinant le jeune homme.
— C'est à l'abbaye du Val que je me rends, reprit le jeune homme.
— Et vous venez ?
— De Grépon.
L'inconnu fit un geste d'intelligence à l'homme qui le suivait.
— Je ne m'étais pas trompé, murmura-t-il, c'est bien lui.
— Permettez-moi, monsieur, de vous remercier de votre généreuse assistance. Sans vous, j'en suis sûr, je courais un grand danger, et je n'eusse pu m'acquitter d'un message d'importance.
— En effet, monsieur, il faut un motif bien urgent pour se hasarder sur cette route par un temps pareil ; mais monsieur va peut-être voir à l'abbaye du Val une parente, une amie? Je ne connais pas le couvent, mais on dit sa règle austère. Pensezvous qu'à cette heure indue la tourière vienne ouvrir ?
— Il le faudra bien, répondit Ghaville d'un ton décidé; je suis porteur d'une lettre...
— Ah ! vous êtes porteur...
— Oui, monsieur ; et ce sera bien grâce à vous...
Nos trois cavaliers se trouvaient alors devant une misérable cabane où brillait un jet de lumière. C'était la hutte des Quatre- Loups, maison d'un garde-forestier de l'archevêque, où les braconniers et les voituriers venaient boire parfois durant la nuit. En la voyant, Chaville laissa échapper une exclamation joyeuse :
— Maître André me connaît, dit-il ; nul doute qu'il ne nous fasse bonne chère et grand feu. Voulez-vous bien que je vous présente à lui, monsieur? ajouta le jeune homme en souriant.
— Comment donc! j'accepte et de grand cœur, reprit Tinconnu. Le temps de nous sécher, car je dois aller cette nuit même à une lieue avant l'abbaye du Val; et pour vous, monsieur, vous devez être pressé d'accomplir votre message...
— Oui, répondit Chaville, mais je ne suis pas d'humeur à vous devoir deux fois la vie ! Ce sont là des dettes qu'on ne doit pas renouveler, mon cher monsieur!
L'inconnu ne répondit point; il descendit de cheval à la porte de maître André avec Chaville.
— C'est moi, dit le jeune homme au garde forestier, ouvrez. Maître André survint, fort étonné de ce que deux voyageurs
osassent faire route côte à côte par ce mauvais temps. Le toit d'un bâtiment voisin venait de se voir emporté, et il ne doutait pas que l'aube n'éclairât des scènes de désastre. Il alluma un large feu de bruyère, de feuilles sèches et de pommes de pin en faisant vingt signes de croix.
— Ces pauvres demoiselles de l'abbaye du Val, reprit-il, c'est elles qui ont peur du tonnerre ! Je gage qu'elles tremblent dans leurs dortoirs ! La supérieure est bien près de mourir, avec cela !
— J'en serais fort triste, répondit Chaville, c'était une amie de ma famille... Ah! ça, maître André, vous avez vos entrées dans l'abbaye, vous leur fournissez le bois?
— Oui, certes, mais je puis dire que jamais ma fille Pimpette ne fera partie de cette communauté-là quand elle sera grande, dût l'envie lui en prendre comme à cette jeune novice qui est venue ici l'hiver passé.
— Et quelle est cette novice ?
— Une belle femme, monsieur! La dame âgée qui l'amenait en poste avec elle avait dû être bien belle, oh! bien belle aussi, dans son beau temps. Elles se sont arrêtées là, elles se sont assises sur l'escabeau où vous êtes. La plus jeune pleurait bien fort, mais sa mère — car c'était sa mère — lui disait : Allons, ma fille, il n'y a que ce moyen! Là, du moins, tu seras heureuse et à l'abri de ce méchant homme qui nous obsède ! En parlant ainsi, elle regardait toujours derrière elle, comme si elle eût craint d'être poursuivie !
— Vraiment?
— Oui, mais une fois entrée à l'abbaye, voilà que sa fille, à laquelle la supérieure offrait un bon lit, a répondu : Ma mère, c'est sur le plancher que je veux coucher; ma mère, je vous le dis, j'ai à expier un grand crime ! J'ai aimé quelqu'un que je ne devais pas aimer, il m'a méprisée, et pourtant je l'aime encore! Je veux m'en punir, je veux dans trois mois être l'exemple du couvent ! Et elle a tenu parole. Il n'y a pas, monsieur, d'austérités qu'elle n'imagine. Une cruche et un pain lui durent le triple des autres. Tant y a, qu'elle est changée, mais changée âne pas la reconnaître! Par exemple, elle n'a qu'une amie, une jeune fille à laquelle elle s'intéresse. —Père André, me disait-elle encore hier, tenez, je donnerais tout pour que mademoiselle Mathilde fût heureuse !
— Mathilde? demanda Chaville, comment, c'est Mathilde?
— Mon Dieu oui! parbleu, la fille de notre baillif d'épée !
— Et cette religieuse se nomme?
— Mademoiselle Diane d'Herfort... Mais qu'avez-vous donc? vous trouvez-vous mal? Aussi, vous ne buvez pas de mon vin, vous avez besoin pourtant de vous réchauffer.
— Mademoiselle Diane d'Herfort! murmura Chaville a part; elle est l'amie de Mathilde, et c'est entre ses mains que je dois
remettre ce message... Ah! dût la foudre broyer les pierres du chemin, à cheval ! il faut que j'arrive I Et se tournant vers l'inconnu :
— Je suis prêt, monsieur; il me semble que nous n'avons plus rien à faire chez maître André.
— Vous avez raison, et d'ailleurs le temps s'est éclairci. Partons donc.
Chaville s'élança sur son cheval, et l'inconnu le suivit. Le 'me cavalier qui les escortait, les arrêta tout d'un coup.
— Voyez donc, dit-il, voyez donc ce qui se passe devant vous !
Le terrain «qui se déroulait aux regards de nos voyageurs
présentait, en effet, l'aspect d'une inondation. Cà et là, des
:'ers effacés par la trombe de l'orage, des ravins pleins d'eau,
et des champs submergés, puis sur cet océan éclairé de
temps à autre par la lueur mourante des éclairs, d'informes
débris, des sapins, des arbres verts, enfin nulle voie au milieu
de ces ténèbres. Les chevaux en avaient jusqu'aux genoux pour
-ment de quelques pas.
L'abbaye du Val se dessinait devant nos voyageurs avec flèches blanchâtres sur ce fond d'un noir de suie. Si la pluie avait cessé, le spectacle désolé de cette campagne était loin d'être rassurant ; aussi le compagnon de Chaville prit-il le partide retenir sa monture. Mais l'impétueux jeune homme, résolu à ne pas retourner en arrière, s'enfonça bientôt dans cette plaine envahie par le déluge.
— Piassurez-vous, cria-t-il à son compagnon de route; il y a un Dieu sans doute pour les gens qui vont à l'abbaye; laisse
Le cavalier, qui suivait Chaville du regard et qui ne semblait pas moins décidé que lui, imita son exemple, et donna l'essor
au cheval qui le portait. Mais de nouveaux obstacles assaillirent en ce moment nos hardis aventuriers, et ils trouvèrent le passage coupé par un pont de bois qui venait de s'écrouler.
— Vous le voyez, monsieur, reprit le compagnon de Chaville, nous voilà cette fois bien prévenus que le ciel s'oppose à ce que nous avancions. Ce serait le tenter imprudemment, et nous exposer à la noyade. Croyez-moi, un bon gentilhomme comme vous ne doit pas jouer sa vie pour si peu, regagnons la grande route. Voici mon valet, c'est un garçon sûr, il portera votre message à l'abbaye !
En même temps l'inconnu indiquait du doigt à Chaville l'homme qui les suivait, et qui, sur un signe de son maître, les rejoignit aussitôt.
— Eh bien ! monsieur, demanda l'inconnu à Chaville, vous vous rendez, n'est-ce pas, à mes raisons?
— Impossible, monsieur, je demeure esclave de ma parole, répondit le jeune homme avec fermeté; j'ai promis de remettre cette missive, et nul péril ne m'arrêtera !
— Ainsi, vous me refusez?
— C'est mon devoir. Il m'en coûte, croyez-le, de ne pas céder à vos instances 1 Je vous remercie de votre escorte, adieu !
Ces mots à peine dits, Chaville rassembla les rênes de son cheval.
— Arrêtez! monsieur, arrêtez! lui cria son compagnon. La feinte est inutile, ajouta-t-il en se cramponnant à la bride de la monture du jeune homme, cette lettre, il me la faut !
En parlant ainsi, l'homme se plaça devant Chaville, le pistolet au poing; son valet le rejoignit.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, Chaville fit décrire une volte foudroyante à son cheval, et, piquant des deux, il se trouva bientôt à distance de ses agresseurs.
Deux coups de feu retentirent en même temps dans la plaine.
Chaville se sentit blessé, son cheval perdait du sang. Il n'hésita pas, et sautant à bas de sa monture, il lâcha dans l'ombre deux coups de pistolet sur ces bandits. Le cheval, blessé au poitrail, alla rouler au fond d'un ravin, Chaville épuisé gagna l'arche du pont de bois qui menait à l'abbaye.
Il était blessé au bras gauche, le sang coulait par sa manche en abondance.
Les deux cavaliers avançaient toujours; déjà ils n'étaient plus qu'à quelque distance de l'arche à demi couverte par l'onde.
En ce moment même, des torches brillèrent, et un gros de paysans armés de fourches apparut, venant de la hutte aux Quatre-Loups. Maître André était à leur tête.
— À l'aide! accourez! cria Chaville; au secours! on m'assassine !
A l'approche de ce renfort inattendu, les deux hommes tournèrent bride, la nuit et le désordre du chemin protégeaient leur fuite.
Cependant le bruit des cloches de l'abbaye du Val ébranlait ces solitudes; on y porta bientôt le jeune homme évanoui...
Quand il rouvrit les yeux, il se trouva entouré des soins les plus tendres et les plus touchants ; mais bientôt sa tête appesantie retomba sur sa poitrine.
Le médecin de l'abbaye logeait à une portée de fusil du Val, on courut le prévenir. Il vint aussitôt.
— Hum ! fit-il en hochant la tête, la blessure est des plus graves... Et il ajouta en se tournant vers Chaville :
— C'est sans doute à vous, monsieur, qu'appartient ce portefeuille? Les gens du pays l'ont trouvé sur le lieu même de l'attaque.
Le jeune homme jeta sur le portefeuille un regard d'abord
morne, mais qu'une flamme subite ne tarda pas à illuminer... Après l'avoir entrouvert, il tressaillit. — Ce portefeuille, reprit-il, oui, il est à moi, monsieur!