LA CHAMBRE A COUCHER
L'orage étendait encore son aile lourde sur le château de Crépon, le tonnerre roulait d'échos en échos, lorsque la comtesse des Barres congédia ses femmes, et s'assit pensive devant sa toilette de nacre.
Nous l'avons dit déjà, c'était un meuble fort galant. En toute occasion, la comtesse eût passé peut-être une heure devant son miroir ovale enrichi d'incrustations miraculeuses, mais, en ce moment-là, son inquiétude était au comble.
A peine retirée dans sa vaste chambre à coucher, deux pensées bien différentes l'occupaient : Tune était le départ de Chaville au milieu de cette nuit orageuse; l'autre la présence de cette jeune fille endormie déjà peut-être à quelques pas d'elle, et dont elle n'était séparée que par un verrou.
Il faut bien le dire à la louange de Choisy, — ce verrou avait été d'abord tiré par lui sur le cabinet où devait reposer Mathilde... Soit qu'il craignît en effet que ses gens ne l'aperçussent, soit qu'en réalité la surveillance d'un pareil trésor lui parût de toute justice, il avait pris le parti d'enfermer la jeune fille...
La pluie tombait à flots, et l'on n'entendait guère dans le
vaste parc que le craquement des arbres luttant contre la tempête.
La chaleur était accablante, Choisy ouvrit la fenêtre.
Tout d'un coup, il lui sembla qu'on en faisait autant à côté de lui ; il se pencha et vit Mathilde.
Rien n'était si beau, si éblouissant, si frais que cette rapide apparition... Encadrée par une magnifique forêt de cheveux bruns, la figure de la jeune fille venait de se montrer à Choisy sous l'aspect imprévu de ces belles châtelaines du moyen âge accoudées à leur balcon, et sur le front desquelles passe la vapeur argentée de la lune. Ses longs cils noirs, ses yeux bleus, tout, jusqu'à la mélancolie de sa pose, émurent l'âme de Choisy; elle songeait sans doute alors à Chaville absent, Chaville pour lequel elle n'avait pas craint d'avouer sa sympathie à la comtesse des Barres. Un philosophe lui eût parlé de la fenêtre, mais Choisy pensa qu'il pouvait bien tirer le verrou.
— Entrez donc, ma belle enfant, dit-il à Mathilde d'une voix douce; entrez, puisque vous n'êtes pas couchée.
Mathilde répondit à la comtesse qu'elle avait, tout enfant, si peur du tonnerre, que madame de Planterose lui faisait faire un lit dans sa chambre, à côté d'elle.
— Que c'est bienfait à vous, poursuivit-elle, de m'avoir aujourd'hui sauvée de la présidente ! Je la hais, je la déteste; ne contrarie-t-elle pas mon mariage avec le seul homme que j'aime ! Aussi, madame la comtesse, vous qui m'avez promis d'empêcher cette union maudite qu'elle projette, oh ! vous, je vous aime bien !
En parlant ainsi, Mathilde s'était rapprochée instinctivement fie la comtesse.
— Vous ne vous couchez donc pas? lui demanda-t-elle ; l'orage vous fait peur, je le vois bien.
— Moi, ma chère enfant, je vous aime.
— Mon Dieu, poursuivit Mathilde, en reculant effrayée à la vue des pistolets placés sur la toilette de la comtesse, qu'est-ce donc que ces armes ?
— Rien, ma chère petite, c'est ma sonnette de nuit.
— Auriez-vous à craindre quelques voleurs? Grâce à Dieu, nous sommes en force ! Tout de même, ajouta-t-elle, c'est une bien vilaine nuit pour ceux qui voyagent ! Ce pauvre M. de Chaville, par exemple...
— M. de Chaville ne peut tarder à toucher au but de son voyage, reprit la comtesse, vons le reverrez...
— Je l'espère bien ; il faut qu'il soit fou pour être parti de la sorte sans me dire seulement adieu. Est-ce que vous croyez, madame la comtesse, qu'il a sur les bras quelque affaire mystérieuse? Ce carnet, ce rendez- vous... je ne sais pourquoi, mais je commence à être jalouse.
-— Rassurez-vous, Mathilde, une aussi jolie personne que vous... Il fait un temps affreux, murmura à part Choisy, en se rapprochant de la fenêtre.
Dans ce mouvement, spn attention se trouva tout d'un coup attirée par une lumière bizarre, sorte de feu follet coulant le long de la route qu'on apercevait de cette pièce. C'était une torche que quelque valet balançait sans doute; elle semblait venir, â travers mille zigzags capricieux, dans la direction du château. En ce moment même, un large éclair sillonna le chemin, et Choisy put voir une chaise de poste que précédait un homme à cheval. Un coup de tonnerre furieux suivit l'éclair, Mathilde s'enfuit et s'agenouilla devant le prie-Dieu qui ornait le cabinet.
— Qui peut venir ici, à pareille heure ? pensa Choisy encore tout troublé de l'aspect de la chaise, et sans prendre garde à la frayeur de Mathilde.
Il observa à travers les carreaux quelques secondes, mais il ne vit plus rien, rien que le dôme noirâtre des arbres du château qui masquaient la route.
— Je suis un fou, reprit-il, allons, je deviens poltron !
Il se retourna et arma ses pistolets machinalement. C'était du reste son habitude avant de s'endormir.
Peu à peu le calme vint rafraîchir ses idées; il examina avec un sourire de satisfaction la chambre à coucher dans laquelle il se trouvait.
— Qui m'eût dit, pensa-t-il, que, grâce à la mort de mon oncle de Balleroy, je me trouverais un jour châtelain dans le Berry! je devrais dire châtelaine ! Oui, je me retrouve sous ces mêmes habits qui m'ont plus d'une fois valu les réprimandes de la cour, mais qui m'ont bien aussi valu quelques bonnes fortunes ! celleci, par exemple ! car il n'y a rien de plus charmant que cette Mathilde, elle me retrace Diane d'Herfort à seize ans... Diane ! que j'attends, Diane que je vais revoir! Quel ne sera pas son étonnement! le mien est grand sans doute de me retrouver souvent moi-même sous ces ajustements indignes de moi ; mais sans ce déguisement que je me suis imposé, aurais-je donc pu échapper à la colère de Louvois! Dieu sait pour quel crime imaginaire il me poursuit ! En rentrant dans ce pays, j'espérais que sa haine avait eu le temps de se calmer, il m'accuse de m'occuper de sots libelles! Paris m'est interdit; j'aurais pu me jeter dans Tune des trois armées d'Allemagne, de Flandre ou de Roussillon, qu'a le roi, mais je ne me sens pas encore le courage de finir ma vie d'intrigues! L'amour, le jeu, le plaisir, oh! voilà mes trois tyrans! Je suis un de ces hommes créés pour entrer en révolte ouverte avec ce qui est devoir, et cependant il y a des moments où je rougis de moi-même. Que sont devenus mes jeunes compagnons de désordre et de folie? Je tremble de l'appren-
dre, la mort en a sans doute fauché bon nombre! 0 douleur ! Madame est morte, morte empoisonnée, et par quelles mains, grand Dieu! J'ai toujours présente devant les yeux la lettre par laquelle Monsieur m'apprenait cette épouvantable catastrophe ! Sa douleur personnelle n'a pas été épargnée, on l'a accusé d'avoir prêté les mains à cet odieux assassinat ! C'est vers ce temps-là que je m'enfermai à Venise dans le couvent des Arméniens, mais bientôt j'en sortis au son d'impures mandolines, ressaisi par cette coupable fureur du plaisir, des aventures ! La mort de ma mère elle-même n'a pu me titrer de ce funeste aveuglement ! Aussi combien mon sommeil est-il différent de celui de cette jeune fille ! Je la vois d'ici, son coude doucement ployé sous sa belle tête, ici... à deux pas de moi !... Rien ne troublera ses rêves d'ange ! oh ! rien, si ce n'est l'image de ce fiancé, et qui ne peut tarder à revenir ! Noble et courageux jeune homme ! sur ma seule prière il a volé, il est à l'abbaye, il a donné ma lettre à Diane ! Et je choisirais un pareil moment pour déshonorer celle qu'il aime, pour outrager la vertu la plus noble et la plus pure ! Regardons plutôt ce sommeil charmant, afin de lire sur ce front de vierge le bonheur d'une âme qu'aucun souffle impur ne vient ternir!
— Elle dort, ajouta Choisy, après avoir entr'ouvert la porte du cabinet, oh ! rien ne conspire contre elle, tandis que moi, mille dangers me menacent ! Ce misérable comte d'Hosberg a-til regagné Paris après m' avoir déclaré sa cruelle persécution, ou bien rôde-t-il aux alentours de ce parc? Il y a des instants où je donnerais volontiers ce qui me reste à vivre pour apprendre de sa propre bouche le secret de sa haine calculée. . . Et rien, rien ne peut me mettre sur la trace !... Ah ! le sort en est jeté, "demain, oui, demain, je veux courir moi-même les chances d'une rencontre nécessaire avec cet homme... je saurai le découvrir !
Choisy poursuivait encore en lui-même des idées de ressentiment, quand une pierre lancée adroitement contre sa fenêtre entrouverte tomba à ses pieds.
— Que veut dire ceci ? murmura-t-il en se baissant ; un billet ! qui peut m'écrire ?
Il approcha le papier d'une bougie; et il lut les lignes suivantes :
« Votre message n'arrivera pas cette nuit à l'abbaye du Val, » car j'ai pris mes précautions. Diane ne peut être à vous, elle ne » doit appartenir qu'a un seul homme, et cet homme, c'est moi.
» Signé : comte d'HosBERG. »
Pour le coup, Choisy se crut dupe d'un sortilège. La perfidie du comte avait été aussi rapide que l'éclair, aussi prompte que la pensée. Nul doute qu'il n'eût trouvé le moyen d'arrêter en route Chaville, qu'il ne se fût emparé de cette lettre écrite à Diane ! Le sang de Choisy battit avec violence en parcourant ce billet dont l'écriture l'avait fait pâlir.
I II se pencha à la fenêtre, mais il ne vit rien, rien que le ciel couvert de nuages déchiquetés courant sur un fond livide. L'orage avait cessé, mais nulle éclaircie ne brillait.
La rage, la fureur embrasaient Choisy; il hésita un instant s'il ne partirait pas lui-même à cheval pour aller à la recherche de Chaville. Il bondissait comme un lion à la seule idée de trouver d'Hosberg ; évidemment, le comte devait être à la poursuite de son messager. Il se rassura peu à peu en songeant que Chaville n'avait pas moisis de courage que lui, et que le comte d'Hosberg lui étant sans doute inconnu, il n'hésiterait pas à en faire bon marché en cas de rencontre.
— Si mon épée m'a fait défaut, pensa-t-il, le pistolet de Chaville est là.
Comme il se retournait, Ghoisy crut entendre tout d'un coup un pasfaible dans les profondeurs du corridor.
Il s'avança sur le seuil et aperçut Bonju, dont la boue souillait la livrée,
L'intendant de la comtesse des Barres hâtait sa marche vers l'appartement de sa maîtresse; ses cheveux et ses vêtements étaient en désordre.
En voyant Choisy comme lui-même ému au dernier point, il parut indécis et baluutia.
— Eh bien, qu'est-ce ? d'où viens-tu ?
— Des communs du château, monsieur; il vous arrive un hôte, un hôte qui m'a fait une peur!... Qu'il vous suffise de savoir que M. le chevalier de Luxeuil...
— Luxeuil 1 quoi ! c'est lui? ^
— Oui, monsieur, c'est lui dont l'escorte s'était perdue en devançant la grille du château. Il arrive ici avec trois gaillards de ses amis qui ont, par ma foi, la figure peu rassurante. Des uniformes avec des ceintures garnies de cartouches ! rien que cela ! et un air!... Ah! tenez, j'en tremble !
<— Ce sont sans doute des officiers de sa compagnie qui vont prendre leurs quartiers à Bourges. Fatal contre-temps! ils tombent bien ! s'ils allaient me reconnaître !
— Rassurez-vous, monsieur, il n'y a pas de danger, car ils ne doivent pas même entrer dans le château, grâce à Dieu! M. le chevalier leur a signifié qu'il y coucherait seul. Ils logeront à l'auberge, à quelques pas de Crépon.
— Que veut dire ceci? pensa Choisy; Luxeuil escorté ; iraitil donc rejoindre l'armée? N'importe, c'est mon ami, après tout, fais-le entrer.
Bonju parti, Choisy poussa doucement la porte du cabinet où dormait Mathilde.
Par un mouvement dont il ne put se rendre maître, il se prit à examiner encore une fois ce sommeil de la jeune fille, repos chaste et doux, contraste cruel avec ses propres angoisses.
Aussi blanche qu'un cygne, elle avait replié sa tête ravissante sur son cou alors éclairé par les pâles reflets d'une lampe.
Ses deux mains s'étaient jointes, à son insu peut-être, comme dans une prière, au moment de s'endormir.
Après avoir contemplé quelques secondes ce tableau digne du pinceau d'un maître, Choisy s'arracha à son impression mélancolique pour recevoir l'hôte que son intendant lui annonçait.
— Minuit! s'écria-t-il en regardant la pendule ; nous aurons le temps de causer.
Tout d'un coup, il y eut un bruit léger, et le chevalier de Luxeuil entra.