‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 26 sur 44 · UN AMI · texte numérisé non relu

UN AMI

Le chevalier de Luxeuil était, selon l'expression de ce tempslà, un homme de grande mine : les dents blanches, la jambe bien prise, il excellait aux jeux les plus divers, notamment à celui de l'escrime, ce qui lui donnait un air de parfaite aisance, et une élégance telle que, dans tous les cercles parisiens, on l'avait surnommé le beau Luxeuil.

D'une force athlétique, il passait pour ployer un fer a cheval

en deux, passe-temps qui fit, un siècle plus tard, le plus grand honneur au maréchal de Saxe. Il était aussi fort grand joueur, et avait mangé àlabassette la meilleure partie de son patrimoine.

Une passion effrénée pour les femmes, un amour de nouveauté insatiable couronnait enfin de si charmantes qualités ; il avait été de toutes les débauches de Roquelaure et de Camardon.

Choisy l'avait perdu de vue depuis seize années; tout ce qu'il en savait, c'est qu'il y avait entre le chevalier et M. de Louvois des liens de parenté.

Le chevalier entra dans la chambre de la comtesse des Barres de l'air d'un homme qui viendrait d'être poursuivi par une meule de recors : ses habits se ressentaient de l'orage et des cahots du chemin ; ils étaient froissés, maculés de taches de boue. Il commença par étendre devant la cheminée son manteau trempé de pluie, puis, saluant la comtesse avec une obséquieuse ironie, il s'assit dans le meilleur fauteuil de l'appartement.

Choisy parut surpris qu'un de ses anciens amis du Palais- Royal ne se jetât pas dans ses bras ; mais il réfléchit que seize ans d'absence changent beaucoup les amis, au physique comme au moral. Le chevalier avait un air raide et solennel : on eût dit d'un juge qui va remettre sa simarre.

Résolu enfin à rompre ce silence glacé, Choisy s'avança vers Luxeuil et lui prit la main.

— Du diable, s'écria-t-il, si je reconnais en toi, mon cher chevalier, le héros de nos anciennes folies, l'homme de parties d'hombre, de comédies, de soupers! Que t'est-il donc survenu pour que tu n'aies pas rejoint plus tôt nos chers amis, Louvigny, Yilleroy, d'Harcour, qui tous trois avaient promis de t'amener h Crépon? Te serait-il arrivé malheur? t'es-tu marié? allons, parle.

218 MADEMOISELLE DE GHOISY.

— Choisy, répondit Luxeuil, oui, je le parlerai, mais sans témoins. Sommes-nous ici bien seuls?

— Quel ton sérieux! mon cher Luxeuil; va, rassure-toi, tu peux parler, ce n'est pas ici le cabinet de M. de Louvois.

— Oui, nous sommes seuls, ajouta-t-il après s'être assuré que la porte du cabinet où dormait Mathilde était fermée.

— Je ne suis point venu avec nos amis, commença Luxeuil, parce que j'ai reçu en route même un ordre du ministre...

— Peste ! il fallait que ce fût bienpressé! l'électeur palatin fait donc des siennes, ou bien est-ce celui de Brandebourg? Je te félicite, te voilà dans la manche de M. de Louvois.

— Hélas! mon cher Choisy, je ne sais trop si je dois me féliciter d'appartenir à un homme qui me donne souvent des commissions aussi délicates ! Celle que j'ai à remplir en ces lieux-ci, par exemple... ajouta Luxeuil d'un air d'abattement hypocrite...

— Tu as quelque affaire en cette province ? Tant mieux ! nous te garderons, nous t'hébergerons, Luxeuil, tout le temps de ta campagne diplomatique, et fasse le ciel qu'elle soit longue ! Je n'aurai jamais tant désiré les lenteurs pour une négociation! Tu verras Bourges, tu verras ma seigneurie, mes vassaux, tous mes voisins; je puis te jurer qu'il y a ici de bonnes figures! Jeté montrerai la présidente, monsieur le baillif d'épée, que sais-je? et après cela, si tu ne ris pas, si tu gardes ton flegme d'ambassadeur, il y a à désespérer de toi !

— Choisy, je ne demande pas mieux que de passer gaiement le temps avec toi; par malheur le moment n'est pas propice. Il faut qu'avant trois jours je ramène en poste, à Paris, quelqu'un que M. de Louvois m'ordonne d'arrêter ici.

— Diable! Voici qui est grave. Je ne me doutais guère que M. de Louvois eût des ennemis si loin! répondit Choisy d'un ton ironique.

— Il y en a, mon cher, au moins il croit en avoir. Que veuxtu que devienne un ministre sans ennemis ?

— C'est ma foi vrai !

— Donc, M. de Louvois m'a dit de venir ici en toute hâte, et je suis venu. J'ai avec moi trois gardes de la Prévôté de l'Hôtel et je puis requérir main forte, rien que cela. La personne que je dois reconduire à Paris, avec les égards dus à son rang, a fait ces derniers temps encore assez de bruit ; elle déplaît au ministre, tu la connais.

— Moi!

— Oui, toi. Ce n'est point à Bourges, c'est à Crépon même qu'elle se cache ; en un mot, c'est la comtesse des Barres !

— La... com...tesse... balbutia Choisy; comment? c'est à moi?...

— Que le ministre m'envoie demander ce que je dois faire pour l'enlever sûrement et promptement. Tu vois que je ne pouvais pas mieux tomber.

— Mais c'est une horreur, une indignité, reprit Choisy ; comment, toi, Luxeuil, mon ancien ami?

— Écoute donc, je ne connais pas, moi, la comtesse des Barres! Tout ce que je sais, c'est que le cardinal de Bouillon est loin d'avoir regagné les bonnes grâces du ministre. Or, parlons net, cher ami ; cette comtesse des Barres ne serait-elle pas un certain abbé qui est encore à cette heure le séide du cardinal, et qu'il a pris même, dans le temps, à Rome, pour son conclaviste? Eh bien, Ton a vendu les secrets du cardinal de Bouillon, il est exilé, mais comme en ces papiers figurent plusieurs de tes lettres...

— Que dis-tu, Luxeuil? le cardinal exilé! mes lettres surprises ! oh ! cela est impossible !

— Tout cela est fort possible, reprit Luxeuil ; le cardinal a eu

la folie d'écrire au roi comme à son égal; c'est une escapade qui n'a ni rime ni raison. Le cardinal est à la Claire près de Lyon, il est gardé à vue. Malheureusement, tu lui as servi quelque temps de secrétaire...

— Mon Dieu! oui, à Rome, après le conclave, lorsqu'il y faisait une dépense de prince du sang ; vingt-quatre pages et soixante valets de pied le soir autour de sa chaise, avec des flambeaux! reprit Choisy. C'était admirable ! Il a dépensé cent mille écus en trois mois !

— Le cardinal de Retz fit une autre dépense quand il se sauva du château de Nantes par la peur du Mazarin ! il prit pour valets de pied trois cents soldats bien armés sous la mandille! Je voudrais, mon cher Choisy, t'en offrir autant; mais je suis réduit par la parcimonie de M. de Louvois au plus pauvre des cortèges! il paye la poste, c'est tout!

— Qu'il s'en aille au diable! reprit Choisy, a-t-il donc une si furieuse envie de voir ma figure ! Mes lettres, après tout, furent écrites sous la dictée même du cardinal.

— Oui, mais un certain homme en qui le ministre a confiance, lui a juré ses grands dieux que tu en possédais d'autres. ..

— Il en a menti, et quel est ce misérable ?

— Un étranger... un comte suédois, qui paraît te détester. Il a eu l'oreille de M. de Lionne un mois durant, de là il s'en est allé à M. de Louvois. C'est un homme, je le crains, au courant de tes démarches.

— Un lâche! un infâme! murmura Choisy en se levant exaspéré. D'Hosberg! encore d'Hosberg! Mais tu me serviras, n'estil pas vrai, Luxeuil? tu m'aideras à surprendre ce vil imposteur. Il se cache aux environs de ce château; demain, oui, demain, dès que l'aube paraîtra...

— Demain? j'en suis désolé, mais il faudra que tu me suives

dans ma chaise. Nous passerons le temps de notre mieux, nous jouerons au lansquenet pendant la route.

— D'Hosbergî murmurait Ghoisy, d'Hosberg! oh! je me vengerai ; cette fois il mourra !

— De la rancune? et contre mv espion ! Allons donc! reprit Luxeuil.

— Mais tu ne sais pas, toi, ce que ce misérable a pu amasser en mon cœur de haine, de vengeance et de colère ! Il a détruit mon avenir, il s'est acharné à ma perte pendant seize ans !

— Tu verras, reprit Luxeuil, à en tirer plus tard bonne justice. En attendant, je suis venu ici pour t'arrêter, et je dois remplir mes instructions. Mais rassure-toi, rien ne transpirera, sois-en sûr; je t'emmène demain sans que nul ne puisse se douter...

— M'emmener, toi mon ami, celui de toute ma famille!

— - Que veux-tu? l'ordre est précis, je suis inflexible du côté du devoir. Depuis la mort de Madame, qui a fait jeter des hauts cris à toute la cour, ce que M. de Louvois redoute le plus au monde, ce sont les gens qui viennent d'Italie, le pays du poison par excellence ! Il craint pour lui, pour le roi, pour tout le monde. Tu arrives de Rome, et il a, je te le répète, quelques petites questions à t'adresser. En un mot, je prévois qu'il va te mettre en surveillance... Tes maudites lettres... tes anciennes liaisons... Tu as connu autrefois, chez Monsieur, le chevalier de Lorraine?

— Et que m'importe à moi la conduite de ceux que j'ai pu connaître! reprit Choisy. J'étais jeune alors, et j'ai quitté la France bien avant l'attentat commis sur une si noble et si généreuse princesse!... Que la honte de ce crime retombe sur ses auteurs ! Moi, je suis un fou, un homme de plaisir, rien de plus. Quand j'accompagnais à Rome le cardinal de Bouillon, je m'oc-

cupais fort peu d'intrigues et de menées contre la cour ; je visitais des marbres, des tableaux, des galeries... Je souhaite, pardieu! que les occupations de M. de Louvois soient aussi innocentes ; n'est-ce pas malgré les ordres réitérés de ce ministre, ennemi jaloux de toute gloire, que M. de Turenne vient d'entamer une campagne où déjà il triomphe? Que penser d'un homme assez infatué de son mérite pour s'écrier, en parlant du roi : Il me doit tout ! Paroles hautaines, imprudentes, bien dignes de celui qui n'a pas craint de persécuter, depuis qu'il existe, le noble maréchal de Luxembourg! Mais rassure-toi, Luxeuil, va, je ne crains rien de l'animosité de M. de Louvois! Tu me conduiras chez lui , puisqu'il t'en a donné l'ordre , et tu peux être sur qu'il ne t'enverra pas à la Bastille ! Tout ce que je te demande, c'est de différer mon enlèvement jusqu'à demain lorsque le soleil sera couché. Oui, quelqu'un que j'attends, quelqu'un qui ne peut tarder...

En prononçant ces mots, Choisy pensait à Chaville, à Ghaville sur les dangers duquel le billet de d'Hosberg ne pouvait lui laisser de doute. L'idée de partir sans avoir vu Diane redoublait ses anxiétés.

— Ce que tu me demandes là est fort grave, répondit Luxeuil ; prends-y garde! Tu tiens donc bien à rester ici, dans ce trou?

— Oui, pour mille raisons que je ne puis te dire, que tu ne comprendrais pas, Luxeuil. Qu'il te suffise de savoir que, moi absent, deux personnes courraient ici de grands dangers.

— Tu as donc beaucoup de monde? et parmi ce monde, des femmes? Ah ! mauvais sujet, c'est une maîtresse qui te tient au cœur!

— Luxeuil , reprit Choisy, sans répondre à la question du chevalier, je ne te demande qu'un jour!

— Un jour, dit Luxeuil, non, Choisy, c'est impossible.

— Je te donne ici ma parole de gentilhomme. — -Les ordres de Louvois sont clairs.

— Alors, reprit Choisy, alors, puisque tu n'es plus mon ami... puisque rien ne t'attendrit... ces pistolets...

Et Choisy, s'emparant de ces armes, par un geste rapide, fit mine d'appuyer leur canon sur sa poitrine.

— J'y suis résolu, s'écria-t-il, en fixant Luxeuil.

— Malheureux! tu m'appartiens! y songes-tu? dit Luxeuil en le désarmant.

En ce moment même un cri étouffé retentit dans le fond du cabinet où reposait la fille du baillif a'épée.

— Quelqu'un a crié, fit Luxeuil, nous ne sommes pas seuls.., c'est un cri de femme... je m'y connais!

Le chevalier courut vers la porte ; Mathilde, pâle, égarée, tomba dans les bras mêmes de Luxeuil.

Le désordre de la belle enfant, ses cheveux épars, son trouble, ses bras nus, tout concourait alors à la rendre si divinement belle, que le chevalier de Luxeuil demeura sans voix, comme s'il eût entrevu quelque apparition surnaturelle. De son côté, Mathilde ouvrait de grands yeux étonnés, elle regardait ce nouveau venu avec une crainte instinctive.

La comtesse des Barres s'empressa d'interroger elle-même sa protégée, elle lui demanda la cause de cri qu'elle avait poussé.

— Oh ! répondit Mathilde en croisant ses bras sur sa poitrine, madame la comtesse, pardonnez-moi, c'est un rêve !

— Un rêve, et lequel? parlez, dit la comtesse à Mathilde. Vos mains sont glacées, qu'avez-vous donc, chère enfant?

— J'ai cru, répondit-elle, entrevoir, il n'y a qu'un instant, une scène horrible. Un homme attaqué, couvert de sang; un homme qui se défendait, madame la comtesse. Oh! je l'ai bien vu, c'était Chaville!

— Chaville ! avez-vous dit ; reprit la comtesse. Par pitié, Mathilde, remettez-vous... Il est impossible...

— Monsieur de Luxeuil, ajouta Choisy, votre chambre est préparée. Vous savez ce que je vous ai demandé ? il s'agit de cette enfant...

— De cette jeune fille? demanda Luxeuil. Comment! c'est pour elle?...

— Ainsi, chevalier, vous consentez?

— À tout, madame la comtesse, répondit le chevalier en s' inclinant, mais sans détacher ses yeux de la vue de Mathilde; je vous le promets, je ne partirai que demain soir...

Luxeuil demeurait encore absorbé dans la contemplation de cette gracieuse image, quand, sur un coup de sonnette de la comtesse, Bonju vint prier le chevalier de le suivre à son appartement.

Page 1