‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 27 sur 44 · LA NUIT AU CHATEAU · texte numérisé non relu

LA NUIT AU CHATEAU

Le même corridor renfermait sous ses triples clefs, Louvigny, d'Harcour et Villeroy, tous trois logés dans une suite de chambres successives , tous trois ignorant , les damnés enfants de Mars! quels étaient leurs voisins de chambre au noble château de Crépon.

L'orage et son tintamarre n'avaient en rien assombri les joyeux fronts des trois amis ; ils avaient demandé du feu à Bonju, et ils devisaient tous trois dans la chambre de l'un d'eux, quand ils

crurent entendre le bruit de lourdes bottes retentir sur l'escalier. L'assemblée se tenait chez Louvigny, dans une grande pièce à laquelle attenaient deux autres plus petites, dévolues à d'Harcour et à Villeroy. On causait de la campagne de M. de Turenne, quand Bonju et Luxeuil passèrent de ce côté.

— Peste ! dit Louvigny, voilà des gens qui se couchent bien tard ; auraient-ils joué à l'hombre ou à la bassette en vrais sournois? Je serais désireux de voir leur figure, ajouta-t-il en tenant la porte entrebâillée.

Louvigny s'approcha le plus discrètement qu'il put, et n'eut pas de peine à reconnaître Luxeuil qui suivait Bonju dans les profondeurs du corridor.

— Holà, hé! chevalier, lui cria-t-il à voix basse, viens donc ici te chauffer un peu à notre chambrée, mon cher !

Luxeuil détourna la tête tout aussitôt, bien que Bonju s' évertuât à lui montrer l'appartement que la comtesse des Barres lui avait destiné. Le chevalier se contenta de lever le nez et d'en lire le numéro, puis il courut les bras tendus vers Louvigny.

— Que la peste me crève si je songeais à vous ! mes féaux, dit-il en posant le pied dans la chambrée; j'étais occupé du rêve le plus charmant...

— Tu rêves debout, chevalier? voilà qui est neuf, reprit Villeroy. Et à quel objet?

—-Ma foi, mon très -cher, à une fille admirable que j'ai entendu nommer, je crois, du doux nom de Mathilde par la comtesse...

— La comtesse ? tu l'as donc vue, elle n'est point couchée? demanda d'Harcour.

— Elle m'a reçu à merveille, reprit Luxeuil. Cependant, l'avouerai-je, je n'avais des yeux que pour sa voisine de chambre, la délicieuse Mathilde.

Le chevalier achevait à peine ces paroles qu'un coup léger retentit à la cloison de la chambre où il causait.

— Que veut dire ceci? Un voisin que nous gênons... Parlons bas...Jç vous disais donc, ajouta Luxeml en baissant le ton mystérieusement, que cette Mathilde...

Ici, il y eut un nouveau bruit à la cloison, et le chevalier se leva :

— Qui m'impose silence? demanda-t-il d'une voix claire. Nulle voix ne répondit à la sienne; niais il y eut dans la pièce

voisine un bruit de chaises assez significatif.

— Je me nomme le chevalier de Luxeuil, cria le chevalier en s'approchant de la cloison.

— Moi, Villeroy !

— Moi, d'Harcour!

— Moi, Louvigny!

Un silence profond succéda à cette déclaration de guerre, et le chevalier put reprendre :

— Je ne serais pas fâché, mes bons amis, que vous puissiez nf apprendre quelque chose sur ce château. Si je viens d'y voir une jolie fille, peut-être aussi y trouve-t-on des esprits. Nous irons tout à l'heure, en cas de nouvelle attaque, réduire ce fantôme à la raison. Mais avant cela, je ne serais pas fâché de me débarrasser à votre endroit de certaines lettres que j'ai là en portefeuille... Villeroy, mon cher, en voici une de M. de Louvois ; d'Harcour, celle-ci est de M. de Turenne; Louvigny, tu es le mieux partagé : oh! celle-là est du roi.

— Voyons, voyons vite, s'écrièrent les trois amis. Mais à peine eurent-ils lu qu'une contrariété subite changea l'expression de leurs visages.

— Bon! s' écrièrent-ils, nous voilà forcés de conquérir une seconde fois la Franche-Comté !

— Je dois dès demain rejoindre l'armée, dit d'Harcour.

— Nous aussi, reprirent Louvigny et Villeroy.

— Va-t'en au diable! Luxeuil, tu n'es qu'un messager de malheur !

— De gloire, voulez-vous dire.

— Lorsque nous allions prendre à Crépon nos quartiers d'hiver ! „

— Quand nous comptions faire la cour à ces dames !

— Nous devrions t'étrangler!

— Mes amis, mes bons amis, reprit le chevalier de Luxeuil avec un grand flegme, vous êtes bien heureux que le roi ait besoin de vos services. Moi, je le crains bien, je vais m'ennuyer ici comme un mort : je n'ai pas les goûts champêtres. Peut-être ne ferai-je pas en ce château un long séjour, surtout puisque vous partez ; mais je voudrais au moins savoir de vous quelles sont les personnes qui composent la société de la comtesse. En hommes, qu'y a-t-il d'abord?

— Oh! deux imbéciles, l'oncle et le neveu, l'un baillif d'épée, l'autre commis aux eaux et forêts.

— Passons.

— Pour les femmes, nous avons une présidente à moitié folle, et la jeune fille que tu as vue.

— Fort bien.

— Cette jeune fille a pour père M. le baillif d'épée.

— Bon !

— Pour prétendus, — car il y a aussi un mariage sous jeu, — se présentent à la fois M. Palamède, neveu du baillif, et un certain M. de Chaville. *

— Chaville ? je ne connais pas.

— C'est ce qui te met parbleu à Taise avec lui, quand il reviendra demain... Une noblesse de robe! un amoureux du Berry

avec lequel je voulais me mesurer, dit Louvigny; il a bien fait de partir!

— Ainsi, dit Luxeuil, en prenant quelques notes sur son calepin, voilà tout ?

— Tout, mon cher ami, et si tu ne trouves pas que c'est là un amas suffisant d'originaux...

— Si fait, et je brûle déjà de voir le Palamède ou le Chaville...

— M. de Chaville, reprit Louvigny, n'a rien d'extraordinaire, si ce n'est qu'après tout c'est un cavalier passable... mais quant à ce Palamède, figure de mouton bêlant, cousu de rimes, d'hémistiches...

Un trépignement aigu retentit en ce moment près du mur, et força Louvigny à s'arrêter. Le bruit d'un flageolet, sur lequel le joueur inconnu prenait sans doute à lâche d'exécuter les sons les plus discordants échauffa à un tel point les oreilles des trois amis, qu'ils résolurent d'imposer silence à l'importun. Mais, au même instant, le flageolet attaqua en sons alertes, ironiques, une marche de régiment bien connue, et qui commençait sur l'air de Fifre et Tambour. Une pareille mélodie avait l'air d'une épigramme. Nos trois amis frappèrent à la cloison de toute la force de leurs poings.

Bonju survint au bruit, se plaignant de la sérénade nocturne qui troublait le repos des hôtes de Crépon, et dont heureusement la comtesse des Barres ne pouvait rien entendre, puisqu'elle habitait l'aile opposée du château.

Cette musique ne pouvait provenir, selon l'intendant, que de la tour du Nord.

Page 1