‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 29 sur 44 · LE DEJEUNER · texte numérisé non relu

LE DEJEUNER

Le lendemain, tous les hôtes de la comtesse reposaient encore, que Bonju surveillait, dans les cuisines, les apprêts d'un colossal déjeuner.

Choisy ne tarda pas à rejoindre son intendant.

— Eh bien ! demanda-t-il, tu as suivi mes ordres de point en point?

Bonju répondit par un signe de tête affirmatif.

— Le chevalier a logé, n'est-ce pas, au numéro treize?

— Oui.

— Personne n'est descendu ?

— Personne.

— Bien ; songe a présent aux préparatifs dont j'ai parlé. As-tu la chaise de poste? Vers quelle heure sera-t-elle prête?

— A la nuit.

— D'ici là, je l'espère, j'aurai pu revoir Diane ou Chaville, murmura Choisy d'un air agité. Ah! poursuivit-il, n'oublie pas non plus de remettre, dès son lever, ce billet à Louvigny. Il est urgent qu'il soit prévenu.

— Mais notre prisonnier, demanda Bonju tout effaré, qu'en ferons-nous?

— Eh ! pardieu, Louvigny, après la lecture de ce billet, s'en chargera. Une fois partis, que nous importe le reste?

— Avez-vous encore quelques ordres à me donner?

— Non, je te charge seulement de veiller à l'arrivée de Chaville. Il ne faut pas qu'il soit vu, mais il faut que je lui parle

La cloche du déjeuner vint interrompre cette conversation. Les convives de la comtesse prirent place bientôt dans la vaste salle et formèrent un cercle autour de la châtelaine. Le baillif ressemblait à l'un de ces portraits chaudement enluminés des magistrats honorables du dix-septième siècle ; sa perruque, sa barbe et ses manchettes brillaient d'un nouvel éclat. La présidente avait l'air de sortir d'une boîte à poudre ; elle avait mis un soin tout particulier à sa toilette. Deux mouches assassines relevaient l'éclat de son teint, et à la seule échancrure démesurée de sa robe, il était facile de voir qu'elle comptait encore sur sa beauté. La douce candeur de Mathilde formait avec elle le plus éclatant contraste. Émue et tremblante, la naïve enfant songeait encore à Chaville; elle était pâle et rêveuse. Deux ruisseaux de larmes avaient dû couler de ses beaux yeux; car elle les tenait alors silencieusement baissés.

Pour nos trois gentilshommes, ils paraissaient disposés à se consoler de leur mieux d'un prochain départ, en s'escrimant fort valeureusement à cette table.

Tout d'un coup, Choisy remarqua l'absence de deux convives dont l'un occupait alors trop profondément sa pensée pour qu'il ne se réjouît pas intérieurement de ne pas le voir siégera sa table. C'étaient MM. de Luxeuil et Palamède.

— Où donc est le chevalier? demanda- t-il en jouant l'inquiétude. Courez vite, Bonju, et ramenez-le, nous l'attendons. Vous permettrez bien, mesdames, et vous, cher baillif, que je vous présente la fine fleur de Paris, mon ami Luxeuil, le protégé de M. de Louvois.

— Mais votre neveu, baillif, votre neveu? demanda la présidente par contenance.

— C'est vrai, qu'est donc devenu Palamède? où est-il? que peut-il faire? Veuillez l'excuser, madame la comtesse, ajouta le baillif, ce garçon-là a toujours le nez sur quelque poëme.

Le baillif parlait encore, quand Choisy tout d'un coup réprima un léger cri. Le chevalier de Luxeuil venait d'entrer.

La pâleur couvrait le visage de notre abbé, un coup de foudre l'eût moins attéré. Il regarda Luxeuil avec un œil plein de trouble et de surprise.

Ce mouvement n'échappa point au chevalier, dont le sourire était triomphant, l'air épanoui, et la toilette des plus recherchées. Il s'assit vis-à-vis de la présidente dont le front se colora à son aspect d'une vive rougeur. Choisy était si désarçonné, qu'il oublia de présenter Luxeuil à ses hôtes.

— Allons, reprit gaiement le chevalier, je crois bien qu'il faut que je me présente moi-même. Mesdames, vous voyez en moi un des plus sûrs, un des plus anciens amis de la comtesse des Barres. . .

Choisy se mordit les lèvres.

— J'aurais fait cent lieues sans débrider, continua Luxeuil, pour trouver madame la comtesse.

— Chevalier, répondit Choisy en reprenant assurance, je vous suis obligé de cette protestation flatteuse ; mais, dites, avez-vous passé une bonne nuit? ajouta l'abbé avec un sourire contraint.

— Excellente, ma chère comtesse, répondit Luxeuil en regardant la présidente.

— Ainsi, vous n'avez pas eu peur du numéro treize? c'est pourtant un nombre cabalistique,

— Nullement, quoique dans mon aventure il y ait vraiment de la magie.

— De la magie! s'écria impatiemment le baillif, une aventure! Oh! contez-nous cela, monsieur le chevalier, je raffole des histoires...

— Vraiment! vous y tenez, monsieur le baillif, et si vous étiez de moitié dans cette aventure?

— De moitié? oh ! mais cela doit être fort piquant. De grâce, je suis tout oreilles...

Madame la présidente renversa en ce moment une salière avec un de ses sabots en dentelles, et lança au chevalier un regard à le faire rentrer sous terre.

— J'écoute, reprit le baillif.

— Conte- nous cela ' s'écrièrent les trois amis de Luxeuil.

— Eh bien ! non , poursuivit le chevalier qu'une moue suppliante de madame de Planterose désarma. Je vous dirai la chose à la fin du déjeuner; il n'y a rien vraiment comme le dessert pour les histoires...

— Ces messieurs ont raison. Mais où donc est Palamède? se prit à dire tout d'un coup la présidente.

En parlant ainsi, madame de Planterose reportait son regard vers la porte qui s'ouvrit bientôt avec fracas.

La compagnie vit entrer un personnage qui tenait plutôt d'une apparition fantastique que d'un homme. Il était en robe de chambre, et tenait à la main un bonnet de coton couvert de boue. Son visage était meurtri d'égratignures nombreuses, ses cheveux en désordre, et son teint si jaune, qu'on eût dit vraiment qu'il relevait de maladie. Son entrée était si brusque et son aspect si grotesque, qu'on eût pu raisonnablement le croire traqué par une meute de bassets ou de recors. Il étancha à peine la sueur qui perlait son front, et se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un siège.

— Palamède! s'écria le baillif d'épée d'un ton lamentable, quoi ! c'est vous, dans cet état ?

Mathilde et la présidente avaient tiré chacune leur flacon de sels, on les fit respirer au malheureux Palamède. Pour les trois

amis de Choisy, ils éprouvaient alors un étonnement mêlé d'une si invincible envie de rire qu'ils furent obligés de se couvrir la boucbe de leurs serviettes.

— Eh bien! qu'est-ce, qu'y a-t-il? demanda enfin la comtesse des Barres, la seule qui ne parût point partager la commisération de ces clames pour le neveu du baillif.

— J'allais vous le demander à vous-même, madame, reprit Palamède d'un air furieux ; comment se fait-il qu'en votre propre château...

— Expliquez-vous.

— Oui, certes, je m'expliquerai, ou plutôt vous daignerez m'expliquer, madame, comment il se fait que je sois encore en vie! Ces trois gentilshommes venaient de me voir quitter provisoirement l'affreux nid à rats que votre intendant nomme, je crois, la tour du Nord! Pour moi, j'étais bien, en droit de la nommer alors la tour du Diable ! Un baldaquin aussi lourd qu'une cloche venait de tomber sur moi, le ciel de mon lit avait failli m' écraser, quand j'eus l'idée^d'entrer au numéro treize...

— Mon numéro, interrompit Luxeuil, voilà qui est singulier!

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