‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 30 sur 44 · TRIBULATIONS DE PALAMÈDE · texte numérisé non relu

TRIBULATIONS DE PALAMÈDE

— J'eusse préféré que vous le prissiez, votre numéro ! reprit Palamède en toisant le chevalier. Je commençais à peine à m'y établir, et déjà j'avais écrit les huit jyemiers vers d'un fort beau sonnet, intitulé les Etoiles, quand ma chandelle s'éteignit. Était-

ce le vent qui me jouait ce mauvais tour, ou bien quelque lutin acharné à ma poursuite? Bref, je gagnai mon lit et m'y étendis tranquillement. Mais au moment même où les matelas recevaient mon corps fatigué, patatra! voilà une horrible secousse, et je me trouve englouti à vingt pieds sous terre dans la plus complète obscurité, Je crus d'abord rêver, mais l'humidité du lieu ne ■ m'apprit que trop bien où j'étais condamné à finir le reste de ma nuit : j'étais dans une citerne, entendant grouiller autour de mes draps une foule de rats immondes, des rats d'eau, des rats gigantesques! Fort heureusement j'avais mon briquet, et je parvins à rallumer mon bougeoir que je tenais en main au moment de la catastrophe. A l'aide de cette lumière tremblotante je pus discerner les hôtes de mon gîte, et me défendre de mon mieux à coups d'oreiller. Enfin le jour parut, et avec le jour une figure étrange que je ne tardai pas à voir se suspendre au soupirail de ce bouge affreux, c'était celle d'un homme ou plutôt d'un coupejarrets.

— Monsieur le chevalier ! me cria-t-il, c'est moi, je suis Brisacier.

— Et sur ma foi le drôle méritait ce nom ; car en un clin d'œil il commença à limer les barreaux de ma caverne avec une adresse qui prouvait bien qu'il n'en était pas à son coup d'essai. Pendant son travail, je me donnais garde de bouger, et me tenais coi contre le mur, de façon à ce qu'il ne pût m'apercevoir. Quand il eut fini de scier ma grille, il parut surpris de me voir, et il maugréa bien fort contre moi ; mais je m'étais déjà élancé hors du trou avec l'agilité d'un chat sauvage, sans même lui dire merci. A travers les ronces et les taillis, j'ai regagné enfin votre château de malheur, et me voilà. Me donnerez-vous, madame la comtesse, la cleMe cet infâme logogriphe?

Palamède s'arrêta, en promenant ses yeux hagards sur les

convives. La rage Y étouffait ;«il eût de bon cœur étouffé madame des Barres.

Tout le temps de son récit, le chevalier de Luxeuil avait eu grand' peine à modérer les transports violents qui l'agitaient, mais comme avant tout il était homme de cour, il prit le parti d'attendre. Il se contint donc, et laissant errer un sourire que Choisy put seul interpréter, il répliqua :

— Par ma foi, monsieur Palamède, voici un récit lugubre; mais êtes-vous bien sûr de n'avoir pas rêvé? Personne ici, je suppose, ne connaît ce Brisacier; et quant au numéro treize, je puis vous assurer que j'y eusse dormi en paix.

— Voilà qui est un peu fort, reprit Palamède ; quoi ! monsieur, mon lit abîmé sous terre, mes rats, mes égratignures...,

— Imaginations pures, mon cher monsieur. Comment supposer que cette chambre qui m'était destinée par la comtesse des Barres, mon amie..

Luxeuil appuya sur ce mot en regardant la comtesse. Choisy en ce moment était devenu aussi pâle qu'un linge.

— Le chevalier a raison, s'écria M. de la Pinsonnière ; vous avez été le jouet d'un cauchemar !

— Mon oncle! s'écria Palamède, poussé hors des gonds et blême de colère.

— Là... là... monsieur Palamède... ajouta Louvigny; eh! mon Dieu ! mon Dieu ! nous vous croyons ; les vieux châteaux sont pleins de ces sortes de bascules, tours crénelées, trappes du Nord et de l'Ouest; quittons cela. Pour un homme qui re^vient des oubliettes, vous vous portez assez bien. Voulez-vous de ce pâté?

Pendant que Palamède se vengeait de sa nuit sur le pâté de la comtesse, le baillif pressait Luxeuil de conter son aventure.

— Pardieu! ajouta-t-il, monsieur le chevalier, cela va vous

remettre de l'histoire démon neveu... J'aime le gai! Ne nravezvous pas dit d'ailleurs que j'étais de moitié dans cette affaire? Un peu de complaisance, voyons.

— A votre aise, baillif, reprit d'un ton aigre la présidente en levant le siège. Si les contes vous divertissent, ils ont pour moi peu d'attraits. J'en demande pardon â monsieur le chevalier, mais j'ai rendez-vous aujourd'hui même chez madame l'élue, et

Me là je dois me rendre chez monsieur l'assesseur...

— Mais, ma chère amie, puisque je suis de moitié...

— Vous êtes un niais; monsieur le chevalier n'a rien â dire. Et passant lestement à la gauche du chevalier, la présidente

laissa tomber ce mot dans son oreille :

— Chevalier, vous êtes un monstre !

En voyant la présidente se lever, chacun suivit son exemple, car le déjeuner de Crépon tirait à sa fin. Vainement le baillif eut-il recours, pour apaiser madame de Planterose, â tout le pouvoir de son éloquence, elle lui répliqua qu'elle partirait sans lui.

— Mais Mathilde, mais ma fille? objecta le vieillard en lançant une œillade amoureuse â la comtesse.

— Votre fille, monsieur? elle est assez grande pour se conduire, et d'ailleurs vous veillerez sur elle sans moi. Ma présence en ce château est maintenant inutile. Permettez-moi seulement d'emmener avec moi votre neveu Palamède. Chez nous, à Bourges, il y a peut-être moins de beaux dehors qu'ici, mais on y dort bien, on y dort en sûreté ; et surtout, reprit la présidente, on y conte des histoires que les dames peuvent entendre. Madame la comtesse, je vous salue !

En parlant ainsi, la présidente s'était dirigée vers la porte, après s'être emparée du bras de Palamède, qui avait à peine eu le temps d'achever son déjeuner. Le baillif commençait à se

faire déjà une raison sur cette absence qui favorisait assez ses idées galantes sur la comtesse, quand, arrivé au seuil de la pièce, Palamède se frappa le front. Il tira bientôt une lettre de sa poche.

. — Qu'avez-vous donc? lui demanda M. de la Pinsonnière ; que me voulez-vous avec ce billet et cet air solennel !

— Monsieur mon oncle, répondit Palamède, regardez les sceaux de cette dépêche qu'on m'a remise pour vous.

— Pour moi? une dépêche! donnez.

Palamède présenta à son oncle la lettre que le chevalier lui avait remise la veille.

— Vous êtes bien heureux, ajouta Palamède à Luxeuil, que les rats l'aient respectée.

Pendant ce temps le baillif donnait, en parcourant la dépêche, les signes du plus vif étonnement.

— Miséricorde ! s'écria-t-il tout à coup, et qui vous a remis cet ordre, Palamède?

Palamède désigna à son oncle le chevalier.

— Vite, vite, ma voiture! présidente, je suis à vous. Madame la comtesse, excusez-moi, c'est un ordre de Sa Majesté ellemême.

— De Sa Majesté ?

— Oui, mon Dieu ! d'elle-même... une arrestation !

— Une arrestation ? demanda Choisy troublé ; et il faut que vous retourniez à Bourges ?

— Sans doute, le devoir le veut.

Tout le monde était déjà empressé d'entourer M. de la Pinsonnière, quand Luxeuil, mettant tout d'un coup la main sur l'épaule de Choisy, l'arrêta au moment où il se disposait à suivre ses hôtes.

— L'abbé, lui dit-il, maintenant c'est à nous deux.

En parlant ainsi, Luxeuil tira sur eux les verrous de cette pièce.

— Causons, dit-il à Choisy.

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