‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 31 sur 44 · UNE PROPOSITION · texte numérisé non relu

UNE PROPOSITION

Choisy et Luxeuil demeuraient debout, ils furent quelque temps sans se parler l'un et l'autre.

En vérité, qui eût vu alors ces deux hommes, çût pu lire sur leur visage seul les signes de deux natures bien opposées.

Choisy représentait, nous l'avons dit, une de ces organisations vigoureuses et pleines de sève dont le plaisir est la loi, le caprice la vocation ; il n'avait rien perdu de son ardeur juvénile et recherchait encore avec frénésie les aventures; en un mot, c'était un fou dans l'acception stricte de ce mot. Luxeuil, au contraire, était un voluptueux hypocrite et raffiné. A défaut de passions violentes, il s'en était inventé d'extraordinaires, décidé à ne reculer devant rien, pourvu qu'on parlât de lui, et faisant bon marché de la plus rare vertu dés qu'il était sûr qu'on crierait vite au scandale. Luxeuil, enfin, était le roué sérieux, et Choisy l'homme du moment? le premier inventait et combinait; le second se laissait prendre : deux natures , l'une de feu et l'autre de glace ; l'une suivant son instinct, l'autre son calcul; de telle sorte qu'il ne pouvait exister entre eux la moindre parité de sentiments.

Tandis que l'esprit et la bonté, doux reflets de sa belle âme,

faisaient étinceler le moindre regard de Choisy, on démêlait je ne sais quoi de traître, de cauteleux, dans les yeux gris de Luxeuil ; l'influence de son approche donnait la crainte, le vertige. Le chevalier de Luxeuil avait connu de bonne heure le chevalier de Lorraine, et Dieu sait quelle connaissance ! Forcé de la renier, il avait invoqué sa parenté avec M. de Louvois; mais, à dater de ce jour, Luxeuil avait mis un masque. La cour devenant insensiblement dévote, le chevalier avait jugé à propos de se ranger. Il avait renié ses anciens frères en Bacchus, ne s'aventurait plus avec Camardon chez la Duparc, refusait partout de jouer un jeu trop cher ; en un mot, il ne sacrifiait plus à tous les faux dieux.

Ces conversions forcées ne recouvrent trop souvent que le désordre; malgré sa souplesse et sa dissimulation étudiées, Luxeuil apparaissait à Choisy tel que notre abbé l'avait connu, pressenti, alors qu'ils effrayaient de concert la sévérité de Mazarin, en compagnie de jeunes étourdis suspendus comme autant de mouches importunes à sa robe violette. De son côté, Luxeuil retrouvait Choisy aussi romanesque qu'il l'avait connu, il le savait faible, indécis, d'autres fois terrible et emporté, suivant la piste qu'il courait. Cette fois, il ne put s'empêcher, malgré son courroux assez légitime, de le tenir un instant sur les charbons et de le persifler dés qu'il eut ouvert la bouche. Après tout, Luxeuil se sentait dans son droit, et le numéro treize devint le texte du discours.

— Il faut convenir, commença le chevalier, que la comtesse des Barres pratique l'hospitalité d'une adorable manière! comment donc! une table parfaite, des vins excelleuts, et un coucher! As-tu, mon cher abbé, beaucoup de lits comme celui-là, ajouta Luxeuil? En cas de besoin, je les indiquerais à mes amis!

— Trêve de sarcasmes, chevalier, se hâta de reprendre Choisy

d'une voix brève, j'eusse bien voulu te voir à ma place, et puis de quoi te plains-tu?

— De quoi me plaindrais-je, en effet? poursuivit Luxeuil d'un ton railleur, c'est peut-être une façon nouvelle de recevoir ses anciennes connaissances.

— Un ami qui vient pour vous arrêter!

— Choisy, reprit Luxeuil, tu n'as point fait hier l'action d'un gentilhomme.

L'abbé réprima un mouvement.

— Oui, ajouta Luxeuil, car enfin, que comptais-tu faire de moi?

Pour toute réponse, Choisy se contenta de sonner; il tira les verrous de cette pièce, Bonju entra.

— Réponds, dit Choisy; ne t'avais-je pas donné un billet à remettre à Louvigny?

— Le voici, monsieur l'abbé, je l'ai encore sur moi. J'ai pensé seulement que d'après ce qui s'est passé ce matin..,

— Il suffit ; tu peux sortir.

— Lis, maintenant, chevalier, dit Choisy dès que l'intendant se fut éloigné.

Luxeuil déploya le billet et il lut;

« Mon cher Louvigny,

» Le chevalier de Luxeuil est arrivé, cette nuit, porteur d'un ordre précis de M. de Louvois. Je n'ai pas besoin de te dire le nom de celui que ses instructions lui commandent d'arrêter. Devant un tel péril, je n'avais plus mêihe la ressource de la prière, je me suis donc borné à faire disparaître adroitement* le messager de M. de Louvois. »

— Disparaître! interrompit Luxeuil courroucé, l'expression est jolie !

« Mais rassure-toi, mon cher Louvigny, c'est toi que je charge de veiller sur Luxeuil ; suis* en confiance Bonju, qui t'instruira d'un moyen bien simple pour le tirer d'embarras après vingtquatre heures. Cet espace de temps, m'est nécessaire pour assurer mon évasion complète. Au sortir de son caveau... »

— Encore si c'était sa cave!

— Achève.

« Au sortir de son caveau, le chevalier recevra des mains de Bonju, mon intendant, mon meilleur cheval et mille écus. Remercie-le de ma part, je lui écrirai dès que j'aurai passé la frontière.

» Ton ami.

» L'abbé de Choisy. »

— Voilà en effet qui te rend un peu de mon estime, reprit Luxeuil, quoique, à vrai dire, j'eusse passé là une vilaine nuit... Quant à tes offres, il est douteux que je les eusse acceptées.

— Pourquoi? ■

— Pourquoi, pourquoi, l'abbé? parce que j'avais mieux de toi dans ce portefeuille, répondit le chevalier d'un ton de mystère. Ah! il est tout simple qu'après seize ans... Mais il n'y a pas, vois-tu, de prescription à invoquer, et cette dette est en règle.

— Que veux-tu dire?

— Qu'à cette époque, tu étais bien, l'abbé, le plus acharné joueur... Ne te souvient-il plus que c'était nous qui avions inventé tous deux le jeu de la mouche à miel? Les édits défendaient le jeu, eh bien! nous jouions, nous, à la première mouche qui se poserait sur notre rayon, dans une assiette...

— C'est vrai.

— Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce billet par lequel, après

avoir perdu contre le chevalier de Luxeuil... — c'est bien ïhoi, — tu reconnais lui devoir en tout bien et tout honneur, comme à ton plus cher créancier, la première femme à qui tu pourras décemment le présenter.

— Chevalier, reprit Choisy, un pareil billet...

— Est bon, est valable, et de plus payable au porteur, c'est très-certain. Ne conteste pas la validité de l'engagement, car je suis bien sûr que si tu n'as pas payé, c'est que, le mois suivant, tu as fui Paris dans la crainte du cardinal... lu avais alors ton maudit duel sur les bras.

— Chevalier!...

— Que vas-tu me dire? nieras-tu ta signature? Tu es homme d'honneur, va, je m'en rapporte à toi.

— Où veux-tu en venir ?

— Qu'il est temps plus que jamais que tu fasses honneur à une vieille dette. Cela t'est commode, tu le peux.

— Comment? moi!

— Oui, toi. Écoute, je suis ton ami, quoi que tu en penses, Pabbé. Te voilà jetant feu et flamme contre M. de Lou~ vois, n'est-ce pas? eh bien ! que dirais-tu si au premier jo\ir j'étais en passe d'encourir plus que toi la colère du ministre et la Bastille ?

— • Toi, chevalier?

— Moi-même. Apprends donc, puisque tu l'ignores, qu'il y a dix jours à peine M. de Louvois, mon parent, qui me veut du bien à sa manière, m'a fait appeler dans son cabinet. — « Chevalier, m'a-t-il dit, il faut que vous épousiez, et cela dans la quinzaine. — Moi, monsieur le marquis! — Oui, vous. Il m'est revenu que vous n'étiez pas si homme de bien que vous prenez à tâche de l'afficher; or, comme la cour se réforme, j'ai jeté les yeux sur madame de Fresnoy, sage et méritante personne,

veuve en premières noces de l'un de mes anciens officiers. Elle habite Clermont, et n'est pas trop mal partagé du côté de la fortune. Venez ce soir au Louvre, vous la verrez ; faites en sorte surtout de presser la conclusion de cette alliance... » Ainsi parla M. de Louvois que j'eusse voulu voir en ce moment à Pignerol...

— Ce pauvre chevalier ! Mais, dis, la veuve te convient-elle ?

— Au contraire, l'abbé, ce fut moi qui lui convins. Représente-toi Proserpine avec ses nattes de couleuvres, ou mieux encore la fée Carabosse dont parle notre ami Perrault...

— Elle était donc laide ?

— Affreuse! je crus voir alors Scarron. Cependant mon inexorable cousin, M. de Louvois, s'épuisait à me la vanter. Refuser la main de cette harpie, et je perdais d'un seul coup ses bonnes grâces ! Le ciel vint à mon aide : il m'illumina encore â temps.

— Monsieur le marquis, répondis-je à mon cousin, en l'entraînant dans l'embrasure d'une croisée, pardonnez à un refus que me dicte le devoir. Excusez surtout un aveu tardif, mais qu'il fallait un pareil embarras pour m' arracher ; en un mot, promettez-moi de ne pas me foudroyer de votre courroux; sans cela, je me condamme à demeurer bouche close...

— Eh bien? parlez, monsieur, me répondit M. de Louvois brusquement ; voyons , qu'y-a-t-il? vous savez si j'aime les phrases.

— Monseigneur, repris-je, la mienne sera brève : je ne puis disposer de moi, je suis marié !

M. de Louvois se mordit les lèvres de rage, il tenait sans doute à cette alliance ; mais, un peu étourdi de ma réponse, il reprit bientôt :

— Il suffit, monsieur, il suffit ; songez seulement à bien

peser les termes de la lettre que vous recevrez ce soir, cette lettre sera de moi

— Une destitution ?

— Pis que cela, Choisy : un ordre formel de lui présenter ma femme !

— Ta femme? c'est parfait, dit Choisy mourant de rire.

— C'est cela, ris bien. Moi, je n'avais guère envie de rire. Pour donner créance à mon mensonge, je feignis d'avoir reçu un exprès d'elle, et me disposai à partir. — Ma femme, s avais-je dit au ministre, habite la province. C'est une jeune fille douce et timide, que monseigneur trouvera peut-être un peu gauche. — Tant mieux! reprit-il, elle se formera bien vite à la cour. N'oubliez pas seulement que je l'attends; la charge que je vous destine est à ce prix. Seulement, comme le service de Sa Majesté ne doit point languir, voici un ordre d'arrestation que je vous remets; il concerne l'abbé de Choisy... On dit que le Berry, la Sologne ou l'enfer sont devenus sa retraite; remuez ciel et terre pour savoir où il se cache, c'est votre affaire... — Mais, lui répondis-je alors, monseigneur, ce serait plutôt la vôtre. — Du tout, répliqua-t-il, on n'est pas pour rien cousin d'un ministre, vous ferez ainsi d'une pierre deux coups... Mais songez-y, je ne vous donne que six jours.

— Quel cousin implacable ! dit Choisy, un oncle ne serait pas plus clair, plus formel. Ah ça! chevalier, que vas-tu faire?

— C'est ce que je me demande. D'un côté, je dois te ramener en poste, je réponds de toi au ministre; de l'autre, à moins que je ne t'épouse, je ne vois pas trop quelle femme je puis décemment présenter à Son Excellence.

— Ni moi non plus, ma foi, à moins que cette madame de Planterose...

— Y songes- tu?

— Dame ! tu me paraissais ce matin assez bien avec elle. . . La présidente est veuve, elle est riche sans doute...

— Oui, riche de printemps ; je t'en remercie de ta présidente ! reprit Luxeuil. Mais j'y songe, ajouta le chevalier, en se frappant le front, il me vient une idée, mon cher Choisy, et de toi, pardieu! dépend son exécution.

— Que veux-tu dire?

— Qu'il y a ici même, dans ce château, quelqu'un de propre à me tirer d'embarras.

— Explique-toi.

— Oui, continua Luxeuil d'un air résolu et comme s'il se fût parlé à lui-même, il n'y a que ce moyen. Par là, le mensonge que j'ai fait au ministre devient une vérité. Mathilde, en un mot, Mathilde, cette jolie fille...

— Quoi ! reprit Choisy d'un ton de voix altéré, cette jeune et belle enfant9... Jamais, chevalier, jamais!

— Ecoute donc, je veux bien jouer avec toi cartes sur table. Après tout, mon cher, ceci n'est qu'un mariage d'une semaine, encore neserai-je, crois-le, qu'un mari de comédie... Que me faut-il enfin ? Une femme qui consente h se dire ma femme devant le ministre, qui salue, écoute, monte et descende de carrosse à ma volonté ; en un mot, une femme de paille, car tu dois penser que ce rôle joué, et une fois mon noble parent convaincu, je n'aurais rien de plus pressé que de me débarrasser de mon épouse... Elle viendra en poste, je la renverrai de même.

— Mais cela est impossible, répond Choisy; pense donc, Luxeuil, que cette comédie est indigne d'un homme loyal...

— Ma foi, ce n'est pas ma faute, pourquoi mon cousin se mêle-t-il de mes affaires conjugales? Encore un coup, il n'y a que toi qui puisses me sauver, répéta Luxeuil ; mais rassure-toi, l'abbé, service pour service. Le jour même où j'emmènerai d'ici

cette jeune fille, Choisy, tu es libre; ton évasion, je la prends sur moi; je réponds au ministre que je ne sais pas même où tu es, qu'on t'a enlevé, que tu as passé la frontière, et pendant ce temps tu lapasses en effet, tu cours à franc étrier, et moi je présente à mon farouche parent mademoiselle Mathilde, ma femme ; je lui fais voir Paris, Versailles, le roi, le Pont-Neuf, et quand elle retourne chez M. le baillif d'épée, son digne père, j'ai soin de la faire escorter par un ami sûr, vieillard majestueux et respectable, — on en trouve, — qui lui débite un roman superbe au bout duquel le bonhomme pleure les larmes de son corps. Voilà ma proposition; j'ai dit.

Le chevalier avait prononcé cette tirade avec volubilité, il semblait sûr d'avance de l'assentiment de son ami. Après tout, Choisy n'était-il donc pas son prisonnier?

Cette fièvre ardente de la liberté qui s'indigne du moindre obstacle, qui vole au-devant de tout ce qui peut lui faire des ailes, Luxeuil la savait inhérente à la nature de Choisy, il ne doutait pas qu'il ne souscrivît à sa raison. L'abbé avait été de bonne heure son émule en fait de jeux, de folies et déplaisirs ; quelle apparence qu'il pût s'intéresser à une petite provinciale simple et gauche? Le chevalier de Luxeuil faillit tomber de son haut, quand il vit Choisy garder le silence. Comme ce silence parut se prolonger, il répéta sa proposition.

— Monsieur de Luxeuil, répondit Choisy, nous jouons sans doute ici quelque proverbe. Dans tous les cas, vous ne pouvez me croire assez fou pour accepter l'offre que vous me faites, ni assez lâche pour prêter les mains à une infamie. Cette jeune fille ne m'est rien, mais elle est placée sous ma sauvegarde. La faire servir d'enjeu à ma liberté et à un mensonge, n'y comptez pas !

— Fort bien, mon cher Choisy, ce sont là de belles maximes;

mais encore un coup, vous êtes à la fois mon débiteur et mon prisonnier...

— Je resterai l'un et l'autre, monsieur de Luxeuil.

— A votre aise ; dans ce cas, ne comptez point sur des délais.

— Je n'en veux aucun.

— Parfait ! Mais, comme je ne veux pas coucher ici de nouveau, attendu le lit que vous me donnâtes hier, vous trouverez bon que je fasse préparer le vôtre pour ce soir dans ma voiture.

— Dans votre voiture, soit, dit Choisy résolument.

— Madame la comtesse des Barres, reprit Luxeuil en s'inclinant et en tournant le dos à Choisy, j'ai l'honneur de vous saluer. Vous m'appartenez ; je mécontente de votre parole.

Page 1