LE PACTE
Demeuré seul, Choisy s'applaudit de son refus.
— Oui, s'écria-t-il, j'ai pu, bien des fois, comme tant d'autres, suivre les lois de ma fantaisie ; j'ai pu me jeter étourdiment dans les intrigues, j'ai méconnu même plus d'un devoir, mais ce que m'offrait le chevalier est odieux. Je ne le croyais que débauché, maintenant je le crois lâche. Briser ainsi à plaisir l'amour d'une belle et jeune enfant, la faire servir de jouet à ses desseins, puis la livrer après au dédain, à la risée! Ah ! pendant qu'il me parlait, ce Luxeuil, j'avais peine à contenir mon indignation, j'étouffais dans mon cœur des voix de haine et de co-
1ère. Et ce sont là les hommes dont le ministre se sert. Excusables en tout, pourvu qu'ils triomphent, innocents à leurs yeux dès que leur intérêt l'exige et qu'ils vous proposent le partage de leur infamie! Je sais trop ce que je me dois à moi-même, ce que je dois surtout à cette aimable et douce fille. Je répondrai d'elle tant qu'elle restera dans ce château; oui, dussé-je me voir renfermé à la Bastille, Une sera pas dit que je favorise un rapt semblable !
— La Bastille ! reprit Choisy, on m'en a tant parlé, que déjà j'en ai moins peur! Mais c'est plutôt un ordre d'exil nouveau que va m'intimer M. de Louvois, et il me faudra, je le sens, cette fois, tout mon courage ! Ne pas revoir Diane, Diane dont je suis séparé depuis si longtemps, Diane sur qui s'étendra toujours la puissance occulte du comte d'Hosberg ! Ah! mon cœur se brise, mon courage faiblit déjà.. . Si du moins elle venait ! Mais non, ce billet de mon ennemi ne me permet plus même d'espérer. *« Votre messager, m'écrit-il, n'arrivera pas. » Mais Diane, Diane! Ah ! quoi qu'il advienne, il faut qu'elle sache tout; puisque je ne dois plus la revoir, du moins je lui écrirai! Lui écrire, reprit Choisy, mais une fois parti, qui lui remettra ma lettre? J'y pense, cette jeune fille... oh! oui, ce n'est que dans ses mains seules...
Choisy s'interrompit, un pas léger lui paraissait se perdre dans la profondeur du corridor. Il entr'ouvrit la porte doucement, et il aperçut Mathilde qui remontait l'escalier pour se rendre en son propre appartement. L'anxiété de notre héros était si grande qu'il ne songea pas même à l'appeler ; n'écoutant que sa douleur, il commença pour Diane une longue et triste lettre. Tous les combats, toutes les illusions de sa vie, tous les épanchements d'affection tendre et sincère, Choisy les versa dans cette lettre de suprême adieu; il y parlait à Diane avec l'amertume d'un cœur qui juge sa séparation éternelle. De tous les
amours qui avaient pu l'occuper, aucun n'avait eu pour lui cette fleur intime, délicate, qui s'attache surtout aux premiers pas tentés dans la vie côte à côte d'une femme que l'on se plaît d'avance à entourer d'une douce adoration. Sa jeunesse orageuse une fois apaisée, l'image de Diane se représentait à son esprit comme une de ces légères ondulations qui sortent des flots assoupis. Cette entrevue si chère, si désirée, Ghoisy l'avait rêvée tant de fois inutilement! Il s'en promettait un bonheur calme, infini. N'étaitce pas Diane qui avait fermé les yeux à sa mère, ne devait-elle pas avoir reçu de cette bouche sacrée des paroles douces, touchantes? Peut-être souffrait-elle dans ce cloître, prison sévère; peut-être Choisy allait-il trouver sur son visage la trace de ses larmes, au lieu de celle du bonheur et du repos! Je lui dois la vérité, pensa-t-il, oui; Diane saura ma vie. Elle est libre de m'accuser et de me blâmer, mais elle saura du moins que sous ce déguisement frivole je l'aimais encore! Souvenir amer et doux que celui au-devant duquel mon cœur volait ! Le roi ne l'aimait pas ; pouvait-il deviner le prix de cette jeune et belle âme? Allez ! chère Diane, votre souffrance vous absout! A peine ici, vous eussiez retrouvé ma confiance, j'aurais souri ou j'aurais pleuré avec vous! Et maintenant, je dois dire adieu à cette dernière félicité !
En se parlant ainsi, et surtout en achevant la lettre qu'il lui laissait, Choisy éprouvait alors une émotion noble et triste. Dans tout sacrifice il y a une fierté qui soutient même les plus faibles. Choisy ploya cet écrit, puis il le scella.
— Maintenant, dit-il, accomplissons ma tâche jusqu'au bout!
11 se dirigea alors vers son propre appartement. Quand il fut arrivé dans sa chambre, il trouva la porte du cabinet de Mathilde entr'ouverte, la jeune fille lisait.
Son aspect seul lui rappela les plus fraîches années de sa jeunesse ; c'était ainsi que bien des fois Choisy avait surpris Diane
chez sa mère. Mathilde était assise, et ses yeux distraits semblaient chercher plus souvent le pavsage devant lequel elle tenait ce livre que sa lecture; sans doute l'aimable enfant pensait alors à Chaville, à Chaville dont rien ne lui laisait pourtant présager encore le retour. L'approche de la comtesse lui rendit un peu de courage. Elle ne remarqua ni l'anxiété de sa protectrice, ni la pâleur répandue sur tous ses traits.
— Mathilde, dit Choisy, chère Mathilde, il faut à l'instant même que je vous quitte... Oui, je pars, je dois partir ce soir même...
— Partir? avez-vous dit, reprit Mathilde troublée; quoi! vous allez me quitter, madame la comtesse; je resterais seule, ici! ajouta la jeune fille avec un sentiment visible de crainte. Oh ! madame, si cela est, permettez du moins que je rejoigne mon père!
— Je vous en conjure, ma chère enfant, demeurez encore ici jusqu'au lendemain; Mathilde, jurez-le-moi!
— Demeurer ici, sans vous ! jamais, oh! jamais, madame la comtesse, répondit Mathilde; que ferais-je, hélas! dans ce grand château, pourquoi voulez- vous m'y retenir?
— Pour votre bonheur, ma chère Mathilde; oui, continua Choisy, d'une voix émue, un jour, un seul jour encore. D'ici là celui que vous aimez et celle que j'attends ne peuvent manquer de venir.
— M. de Chaville? Diane? Oh' je reste alors; mais vous, madame la comtesse, pourquoi partez-vous?
— Le ciel m'est témoin, répondit Choisy, que je marche ici sur mon propre cœur, mais il le faut. Ne m'interrogez pas, ô vous l'amie de Diane, mais promettez-moi seulement de remplir mes intentions. C'est peut-être ici, Mathilde, un moment plus solennel que vous ne pensez pour moi. Je vous le demande
au nom de mon amitié pour vous, de celle que vous portez à Diane...
— Parlez, oh! parlez, madame la comtesse, je suis prête à obéir. Jamais, oh! jamais je n'oublierai ce que vous fîtes pour moi, dit la jeune fille avec une voix tremblante.
— Mathilde, reprit Choisy, ce soir je vais vous quitter.
— Déjà!
— Ce soir aussi, cette nuit, M. de Chaville reviendra sans doute.
— Avec Diane ! oh oui! j'en suis sûre, vous la verrez !
— Si je ne la voyais pas... poursuivit Choisy avec une lente amertume, promettez-moi, chère enfant, de lui remettre cet écrit.
— Cet écrit!
— Oui, c'est un secret que Diane seule doit connaître. Nulle autre qu'elle, pas même vous, ne doit le savoir.
— Il suffit, madame la comtesse, répondit Mathilde inquiète et tout émue ; il suffit, dès que Diane viendra...
— Si M. de Chaville revenait sans elle, Mathilde, ajouta Choisy d'un son de voix plus ému, je vous crois assez loyale pour jeter vous-même au feu cette lettre sans la lire...
— Oh ! soyez tranquille, madame la comtesse, je respecterai. ..
— Bien, bien, chère enfant. Et moi, de mon côté, je jure de me souvenir de vous, quoi qu'il arrive!
— Quoiqu'il arrive! répéta Mathilde, oh! mon Dieu, mon Dieu ! vous me cachez, je le vois, un grand chagrin. Seriez-vous donc menacée de quelque malheur. Ce départ ou plutôt cette fuite...
— Rassurez-vous, répondit Choisy avec effort, bientôt, oui, bientôt je reviendrai!
— Ah ! vous me trompez! soupira la triste enfant; il y a des
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larmes dans vos yeux, dans votre voix... Mais que vous est donc Diane, pour que vous pleuriez ainsi? que vous suis-je moi-même, moi, pauvre fille, pour qu'en ce moment et rien qu'à vous voir pleurer, je pleure?
En parlant ainsi, Mathilde s'était attachée au cou de la comtesse avec des sanglots. Dans ce mouvement précipité, ses beaux cheveux s'étaient dénoués, elle était si belle que Choisy ne s'arracha de sa présence qu'avec effort. Le jour tombait déjà, et le manoir était drapé d'ombres. Choisy déposa sur le front de la jolie fille un baiser triste en signe d'adieu. En ce moment même, Bonju vint le prévenir que le chevalier de Luxeuil demandait à lui parler dans son cabinet.
Quand ils s'y trouvèrent tous deux en présence, Choisy n'observa pas sans un secret pressentiment de crainte l'air glacial de Luxeuil. Il était habillé et botté pour le voyage.
— Déjà, chevalier, est-ce qu'il est l'heure? demanda-t-il à Luxeuil d'un ton narquois.
Pour toute réponse Luxeuil tira sa montre.
— La même heure qu'au Louvre, l'abbé; les chemins sont mauvais, et les chevaux de ce pays-ci sont comme les chemins.
Choisy garda le silence.
En s' approchant par un mouvement machinal de la fenêtre, il put voir seulement à travers les arbres des communs la casaque bleue de messieurs les gardes de la Prévôté de l'Hôtel.
— Diable, murmura-t-il , vous êtes exact, monsieur de Luxeuil!
— Si j'avais affaire au Choisy d'autrefois, répondit le chevalier, ma foi, je n'aurais pas besoin de l'être'.
— Que voulez-vous dire?
— Qu'il y a quinze ans, mon cher Choisy, ma proposition n'eût pas eu sans doute le malheur de te déplaire ; je n'en veux
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pour preuve que ce billet galant à échéance dont je t'ai parlé. Mais tu me fais banqueroute !
— J'admire votre mémoire, elle est digne d'un homme de cour, d'un cousin de Louvois, chevalier!
— Ai-je employé la force pour faire signer ce billet à M. de Choisy? répliqua Luxeuil impatienté! est-ce ma faute à moi s'il s'éprend des mœurs pastorales, et protège les filles comme le beau Tristan de Léonois? la fille d'un baillif d'épée, malpeste! ce sont là de ces vertus imprenables, d'illustres héroïnes devant lesquelles il faut baisser pavillon ! Et que dirais-tu donc, l'abbé? si aujourd'hui même, et lorsque je t'ai quitté, tu avais vu cette intéressante enfant me demander tout en larmes d'envoyer deux de mes hommes sur la route de l'abbaye du Val pour y aller audevant d'un beau jeune homme, — il paraît qu'il est jeune et beau, — dont son pauvre cœur était en peine, comme si à deux lieues d'ici on pouvait se perdre dans les chemins ! Je me suis contenté de répondre à cette infante que son amoureux se retrouverait, et de fait, tu le sais, ces choses-là ne se perdent pas!
— Ainsi, tu Tas vue, elle t'a parlé de M. de Chaville?
— Chaville? qu'est-ce que cela? reprit Luxeuil, je ne connais pas ce nom.
— C'est possible, mais je le connais fort bien, moi.
— Toi, Choisy?
— Sans doute, M. de Chaville est un homme de courage, et, tiens, il a reçu pas plus tard qu'hier, de moi, une mission assez difficile.
— Difficile? pourquoi?
— Parce qu'il s'agissait, sans qu'il le sût, de lutter pour lui avec un homme dont la haine ne me laisse pas un seul instant de répit, avec d'Hosberg en un mot.
— D'Hosberg! murmura Luxeuil.
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— Mademoiselle Diane d'Herfort que tu as vue, chevalier, toute jeune encore, chez ma ma mère, est au couvent du Val, c'est l'amie de cette jeune fille que tu prétends enlever, c'est la compagne de, Mathilde !
— Eh bien?
— Eh bien, Luxeuil, sache que je n'aime Mathilde que parce qu'elle m'a parlé de Diane. C'est sa confidente, sa sœur de prédilection. Voudrais-tu, maintenant, d'aventure, que je me rendisse coupable envers Tune ou l'autre? Je te le répète, tu peux faire de moi ce que tu veux! Ordonne !
Luxeuil ne répondit pas, mais il n'était pas homme à abandonner la partie.
— Écoute, reprit-il après une pause, laissons là Mathilde, Diane, et ce M. de Chaville. Ne parlons que de toi, Choisy, et parlons franchement. Tu as un ennemi, je le sais, car tu viens de me le nommer toi-même. Mieux que tout autre, j'ai le droit de t'en parler; je connais le comte d'Hosberg; je ne l'ai vu qu'une fois; mais c'était dans une affreuse circonstance.
— Laquelle?
— Ah! c'est un secret d'État. Qu'il te suffise de savoir qu'à l'empoisonnement de madame Henriette d'Angleterre, je me trouvais au palais de Saint-Cloud entre ce d'Hosberg et le chevalier de Lorraine...
Les yeux de Choisy brillèrent d'une lumière fauve.
— Donc, reprit Luxeuil, je connais le comte d'Hosberg. Choisy tressaillit.
— Maintenant que je le connais, je ne doute pas qu'il ne puisse t'inquiéter. Le comte est un homme adroit, résolu, perfide. Quel est le motif de votre inimitié à tous les deux, je l'ignore; mais je tremblerais de me voir d'Hosberg pour ennemi...
— Et tu me disais que tu ne le connaissais pas?
— Monsonge de diplomate. Aujourd'hui je puis, je dois t'en parler; je vais le faire.
Choisy regarda Luxeuil d'un air de stupeur. Il ne comprenait guère ce que le chevalier pouvait lui apprendre de d'Hosberg. Luxeuil continua :
— Que dirais-tu, Choisy, toi, mon prisonnier, — car tu l'es, — en apprenant que, libre ou captif, tu n'as plus rien à redouter de M. le comte d'Hosberg?
— Luxeuil, répondit Choisy, ce que tu me dis là, est-ce vérité ou mensonge? Songes-y, tu viens d'éveiller en mon âme sa corde la plus sensible. Oui, je hais d'Hosberg; je le hais, parce que après quinze années je l'ai retrouvé hautain, menaçant, sur mon passage ; je le hais, parce que, pareil au ver, il s'attache obstinément à mon amour et à mon espoir ! je le hais enfin parce que j'aime Diane! A l'heure où je parle, je tremble qu'il ne l'empêche de venir, ou plutôt je suis sûr que grâce à lui Chaville ni elle ne viendront. Un instinct cruel pousse cet homme à me nuire. A vingt ans déjà, Luxeuil, je le haïssais! Et tu me demandes1 ce que je ferais pour celui qui m'annoncerait sa perte? Luxeuil, celui-là dût-il être aussi mon ennemi, je le remercierais, je le bénirais, oui, ma fortune, ma vie...
L'exaltation de Choisy était au comble ; Luxeuil la savoura quelques secondes dans un silence recueilli.
— Ainsi, poursuivit-il, tu consentirais à tout, si celui qui doit te livrer d'Hosberg t'en priait, s'il te faisait jurer devant son propre serment !
— A tout, répondit Choisy, pourvu que d'Hosberg fût hors d'état de nuire à Diane...
— Il suffit, reprit Luxeuil, je me fie à ta parole.
— Que veux-tu dire ?
— Que tu peux, Choisy, t'en reposer sur moi du soin de con-
duire à Paris un autre prisonnier. Oui, tu seras vengé du comte d'Hosberg; oui, je le ramènerai moi-même à Paris dès que le baillif d'épée, qui a reçu de moi un ordre d'arrestation qui le concerne, me l'aura remis...
— Dis-tu vrai ?
— Sur Dieu et sur ma parole.
— Luxeuil?...
— Seulement, Choisy, je te rappelle la tienne. Tu as juré de me laisser maître de cette jeune fille, moi qui te fais le maître de d'Hosberg.
— J'ai juré, Luxeuil, de donner ma vie, mon sang à celui qui me vengerait d'un ennemi! Cet homme, je le sens, ne doit jamais être un lâche !
En prononçant ces mots, Choisy laissa tomber sur le chevalier un regard plein de noblesse.
— - Luxeuil, reprit-il, ne me forcez pas de vous maudire après vous avoir béni ! Cette enfant, vous m'en répondez !
— Comme je réponds de d'Hosberg, murmura Luxeuil avec un sourire indéfinissable. A minuit, la chaise de poste sera prête.
— A minuit donc, répondit Choisy, je compte sur toi !