‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 33 sur 44 · CONFIDENCE · texte numérisé non relu

CONFIDENCE

La joie de Choisy tenait du délire ; cette fois enfin il allait se venger du comte d'Hosberg; il le voyait déjà comme un humble

esclave à sa merci. Le brusque départ du baillif d'épée coïncidait avec les paroles de Luxeuil; Choisy devançait l'instant où d'Hosberg serait surpris; il accusait la nuit de marcher trop lentement. La nuit régnait déjà, et le chevalier n'avait pas encore reparu. Tout d'un coup, la porte du cabinet roula sur ses gonds, Choisy vit entrer M. de la Pinsonnière.

Jamais la grotesque figure du baillif d'épée n'avait paru plus étrange ; sa pâleur, son air de désordre le faisaient ressembler à quelque hibou effarouché.

M. de la Pinsonnière, qui descendait alors évidemment de cheval, portait un petit manteau court empâté de boue jusqu'au collet; il avait à sa ceinture jaune d'énormes pistolets, et à ses bottes à chaudron des éperons dignes de l'un des douze pairs de Charlemagne. Il devenait difficile de voir ses petits yeux d'un gris verdâtre sous les boucles de sa perruque rousse amoncelées autour de son front ; il avait surtout un air de frayeur qui en faisait à la fois un objet de rire et de compassion. A la vue de la comtesse, il poussa un gros soupir, et se laissa tomber demi-mort sur un siège.

— Qu'est-ce donc, qu'y a-t-il? demanda Choisy à M, de la Pinsonnière ; voulez-vous que je sonne, baillif?

En même temps, Choisy s'était levé, et mettait la main au cordon de la sonnette.

— Par pitié, comtesse, ne sonnez pas, reprit le baillif, on croirait que j'ai eu peur.

— Vous en avez l'air.

— Vous trouvez? C'est qu'il y a bien de quoi! Imaginez-vous que ce matin il n'a pas moins fallu qu'un ordre d'arrestation pour m'arracher de votre château, aussi venais-je m'excuser...

— Comment donc! baillif, mais c'est tout simple. Votre devoir avant tout. Et cet ordre, dites-vous...

MADEMOISELLE DE GHOISY. 263

— Concernait quelqu'un de très-haut placé, un comte suédois, le comte d'Hosberg!

— Il est votre prisonnier?

— Pas encore, grâce à un certain drôle qui est sans doute son valet, et qui vient de nous jouer le plus cruel tour... Si je le rattrape, et j'espère bien le rattraper, il sera pendu à la grande place, je vous le jure !

— Que vous a-t-il donc fait ?

— Eh! parbleu, il a pris les vêtements, les croix et le cheval de son maître, j'ai pensé, ma" foi, que c'était le comte d'Hosberg, et j'ai fait courir tout aussitôt mes archers dans la direction qu'il suivait. Ah bien ! oui, il paraît que le croquant est à l'épreuve des balles! Il a fui vers le premier bouquet de bois pendant qu'elles sifflaient sur lui comme la grêle, et depuis une heure mes gens sont à rôder aux alentours... Ah! ça, comment se fait-il que l'on n'ait rien entendu ! Il est vrai que le bois des Chaumes-Blanches est à une lieue de Crépon.

— Ainsi, vous désespérez du prisonnier?

— Au contraire, j'ai tout lieu de croire que cette nuit nesepassera pas sans que le comte ne soit pris dans nos filets. On sait à peu près l'endroit vers lequel il a dû fuir, c'est à l'abbaye du Val...

— A l'abbaye du Val? répéta Choisy alarmé; êtes-vous sûr, monsieur, que vos forces soient suffisantes ?

— Je le pense, comtesse, car je dispose de vingt hommes. Palamède, mon neveu, voulait se mettre à leur tête, mais je l'ai prié de n'en rien faire. En poussant une reconnaissance jusqu'ici, j'ai entrevu les tours de Crépon; ma foi, je laisse l'honneur de la prise à mes limiers, et je vous demande l'hospitalité pour cette nuit...

— Y pensez vous, baillif, courez, courez vite, il n'y a pas un instant à perdre. Cette arrestation est sans doute capitale !

— Capitale, vous l'avez dit. J'ignore quels en peuvent être les motifs, mais Tordre de M. de Louvois...

— Ah ! c'est M. de Louvois?. . .

— Lui-même, mais il peut s'en reposer sur mon zèle! Je vous le répète, mes gens ramèneront le comte mort ou vif.

— Mais où le ramèneront-ils ?

— Eh ! parbleu, chez vous, puisque vous daignez me le permettre. Les souterrains de ce château sont plus sûrs, ma foi, que les cachots délabrés de Bourges, et en attendant le Châtelet... Ainsi, chère comtesse, c'est chose convenue, vous me permettez de bivouaquer chez vous.

— A votre aise !

— Que vous êtes bonne! Mais, Mathilde, ma fille!... demanda le baillif d'un air inquiet.

— Rassurez-vous, baillif, elle ne m'a point quittée. Au moment où je vous parle, elle est là, là, dans son appartement. Voulez-vous la voir?

— Oh! non, pas ce soir, je suis si troublé, si préoccupé de cette maudite arrestation!... Demain je la verrai, oui, demain...

— Demain ! murmura Choisy d'un air agité, sans que le baillif pût l'entendre, et c'est ce soir que Luxeuil!... — Monsieur de la Pinsonnière, reprit-il après une pause en attachant un regard clair et perçant sur le baillif, pardonnez si je vous interroge... Dites, aimez-vous bien Mathilde?

— Pourquoi cette question?

— Elle me regarde, je me suis promis à moi-même de vous l'adresser.

— Vous, madame la comtesse?

— Moi. Répondez ici franchement. Si Mathilde devait un jour vous abandonner; si, me chargeant seule de son bonheur, de son avenir, j'exigeais qu'elle vous quittât?

— Qu'elle me quittât? dit le baillif étonné.

— Oui... quelle vous quittât! répondez, baillif, votre douleur serait-elle bien vive ?

— Madame la comtesse... balbutia le baillif, en vérité, je ne sais...

— Eh bien ! répondez; il s'agit de Mathilde, il s'agit de votre fille... Vous vous taisez!

— Madame...

— Comment... votre fille?

— Et si ce n'était pas ma fille?... reprit le baillif comme allégé d'un grand poids.

Il semblait que, vis-à-vis de la comtesse, il eût hâte de se débarrasser d'un aveu.

— Quoi! Mathilde, demanda Choisy avec stupeur , Mathilde n'est point votre fille ?

Le baillif leva les yeux au ciel avec un soupir.

— C'est une histoire lamentable, continua-t-il d'une voix dolente, mais je puis vous la confier, à vous, qui me paraissez aussi bonne que belle.

— Rassurez-vous, baillif, vous pouvez parler.

— Personne ne nous écoute ?

— Personne.

— Vous saurez donc, reprit M. de la Pinsonnière, que je me mariai le 13 février 1660.

— Mon Dieu! baillif, voilà une date bien sinistre... Le baillif reprit :

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