LE MOINE
La vue de la comtesse avait plongé Diane dans un étonnement singulier ; son visage, son air, tout, jusqu'au son de sa voix, lui firent dès l'abord l'effet d'un rêve. Quelle était donc cette dame qui la faisait appeler, qu'avait-elle à lui dire, et comment son messager ne lui avait-il donné que de vagues renseignements sur celle qui l'envoyait? Ces idées, qui avaient agité Diane pendant la route, s'effacèrent bientôt pour elle devant une étrange préoccupation. Non-seulement il lui sembla que cette personne ne lui était pas étrangère, mais elle éprouva un charme invincible à la considérer comme un jeu bizarre de ressemblance. L'image
de Choisy passa comme l'éclair devant ses yeux, mais à ce souvenir furtif succéda bientôt pour la religieuse de l'abbaye du Val une tristesse réelle qui serra son cœur et voila son regard de larmes subites. Cette altération momentanée des traits de Diane échappa à la comtesse, qui n'examinait pas alors sans un secret sentiment de curiosité le frère qui accompagnait l'amie de Mathilde.
Le capuchon de ce moine couvrait la ligne de son front jusqu'à ses yeux saintement baissés vers le parquet, une corde grossière serrait sa robe tombante. Il venait de croiser les mains sur sa poitrine, et affectait de se tenir à l'écart.
— Nous ne sommes pas seuls, fit observer la comtesse à Diane, en lui indiquant son guide du regard.
— Oh! rassurez-vous, madame, répondit Diane, vous pouvez parler devant lui, devant mon libérateur !
— Que voulez-vous dire ?
— Qu'il n'y a pas une heure, j'errais encore seule et presque perdue non loin de la Hutte des Quatre-Loups; la chaise qui devait me mener ici s'était brisée, et je ne savais que devenir... quajid tout d'un coup ce digne frère s'est présenté. Il se dirigeait alors vers l'abbaye du Val, mais à peine m'eut-il entrevue qu'il m'a offert obligeamment la voiture dans laquelle il était. J'ai accepté sa proposition, et me voici.
Pendant que Diane parlait, Choisy interrogeait avec une muette angoisse chaque ligne de son visage. Seize ans passés loin de lui avaient fait de mademoiselle d'Herfort une femme bien différente. Ce n'était plus là cette belle et coquette enfant, brillant comme un lys de tout l'éclat de son teint, même au milieu des plus citées de la cour; il semblait qu'un vent cruel l'eût desséchée, qu'un chagrin profond la minât. Toutefois, sous sa douleur même, elle s'était composé un maintien calme. Son
regard avait appris au couvent à se baisser et à se relever par intervalles comme un feu qui palpite ou qui s'éteint; sa mélancolie, elle la renfermait en elle. En vérité, Choisy eut peine à reconnaître, sous ce voile noir comme un crêpe, l'espiègle jeune fille qui animait tout chez lui de sa folle présence ; il demeura frappé d'une mortelle douleur en voyant ses mains amaigries et ce front pâle. Quant à Diane, il semblait quelle eût voulu se cacher pour échapper au regard de la comtesse.
— Vous m'avez demandée, madame, dit-elle d'un son de voix triste ; vous voyez, je suis venue!
— Et vous avez bien fait, machère sœur, car de cette entrevue dépend pour moi le malheur ou le bonheur de ma vie !
Choisy tressaillit en prononçant ces paroles, sa main tremblante serra la main de Diane.
— Vous me connaissez? demanda-t-elle, mais où donc m'avezvous vue ?
Et son regard ému interrogeait cette fois celui de la comtesse avec un vague sentiment d'inquiétude.
— Oui, reprit Choisy, je vous ai connue, Diane, mais surtout j'ai connu, je connais encore quelqu'un qui vous aime, ce quelqu'un est ici; Diane, vous allez le voir!
— Mathilde?... s'écria-t-elle ; vous voulez, n'est-ce pas, me parler d'elle, de Mathilde? Elle est donc ici! je pourrai la voir !
— Vous la verrez, Diane ; mais, cette fois, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.
— De qui donc?
— D'un ami qui a été longtemps celui de votre première enfance, d'un homme dont le cœur battra toujours à votre seul souvenir; celui-là, Diane, il est ici. Oh! dites, dites-moi que vous ne l'avez pas non plus oublié, que vous pensiez à lui dans
le silence même du cloître, dans l'encens de la prière ! Cet ami, séparé de vous si longtemps, cet homme, dont pourtant vous avez brisé le cœur et provoqué le fatal exil, ai-je donc besoin de vous dire son nom? ne savez-vous pas que Choisy...
— Arrêtez, madame, arrêtez, interrompit Diane en plaçant ses mains glacées sur celles de la comtesse ; oh ! cela est impossible... on vous a trompée... M. de Choisy est mort!
En disant ces mots, Diane, subjuguée elle-même par sa douleur, éclata en sans-lots .
— - Hélas ! reprit-elle, c'est de sa mère elle-même que j'appris cette nouvelle! Pouvait-elle tarder à rejoindre ce fils chéri, elle qui ne vivait que par l'espoir! — Il reviendra, disait-elle; oui, Diane, il reviendra ! Je le reverrai, lui qui ne peut ignorer que ma vie n'est plus, depuis son absence, que misère et que torture!... D'ailleurs, continua-t-elle en couvrant mes joues brûlantes de ses larmes, celui qui nous voit d'en haut sait bien qu'il est nécessaire que je le revoie... Oh ! oui, Dieu sait bien que je ne puis m'éteindre sans qu'il soit à mon chevet! Et cependant, madame la comtesse, il n'est pas revenu, lui ! Non, sa mère est morte en recevant cette lettre fatale timbrée de Vienne i
— DeVienne?
— Oui, de Vienne, où son fils était alors. Elle lui apprenait quune rencontre fatale avec un des officiers de l'empereur...
— Mais c'est un mensonge! un mensonge infâme, interrompit Choisy; qui donc avait osé écrire cela? quel homme assez lâche ! . . .
Le moine fit un mouvement.
— Nous l'avons toujours ignoré ; mais, à la lecture de cette lettre, madame de Choisy tomba froide sur le parquet... Vainement m'empressai-je alors de la relever, elle ne put trouver que de vagues monosyllabes... — Diane, murmurait-elle... chère
Diane... écoute... oh! oui, un secret...; c'est mon secret!... Et elle est morte ainsi, emportant avec elle ce secret-là dans la tombe ! Oh ! je l'ai pleurée, je la pleure encore ! voyez !
Diane s'arrêta ; les pleurs, en effet, brisaient ses forces. En se retournant, elle entendit des sanglots.
— Vous aussi, dit-elle à la comtesse, vous l'avez connue ?... ' Choisy ne répondit pas, un combat violent, désespéré, s'élevait au fond de son cœur. Il eût donné sa vie pour savoir à quelle monstrueuse perfidie il devait la mort de sa mère ! Un soupir profond s'échappa de sa poitrine, il étancha lui-même la sueur qui découlait de son front, puis regardant Diane avec une ineffable amertume, il lui remit la lettre qu'il avait donnée d'abord à Mathilde.
Diane prit le papier, et le déploya machinalement. A peine l'eut-elle parcouru, qu'un cri de joie succéda à ses sanglots.
— Choisy ! s' écria- 1- elle; eh quoi ! vous êtes Choisy?
— Oui, Choisy, reprit-il en l'étreignant sur son cœur avec des larmes, Choisy que vous avez méconnu ! Mais rassurez-vous, Diane, l'amour de cet homme qu'on appelle le Roi m'a bien vengé. Non, je n'aurai point le lâche courage de vous reprocher un éblouissement passager, un amour fatal qui ne pouvait faire que votre malheur !
— Ah! reprit Diane avec un accent de fierté sincère, vous avez raison, je ne fus rien pour le Roi! la calomnie seule...
— Assez, assez, Diane, vous venez vous-même de réapprendre ce que peut la calomnie ! C'est elle, vous le voyez, qui a tué ma mère, c'est elle qui m'a perdu prés de Louvois. Car, pour que vous le sachiez, Diane, pour que mes paroles aient pour vous ici quelque prix, sachez que ce sont peut-être les dernières que je vous adresse ! Un ennemi mortel m'a dénoncé, ma sûreté en ce château est compromise ! Sans cet acharnement
282 MADEMOISELLE DE GHOISY.
implacable qui me poursuit, me trouveriez-vous donc encore ici sous ces habits, ajouta Choisy, en baissant la voix de façon à ce que le moine ne pût l'entendre. Aussi est-ce une prière suprême et solennelle que j'ai à vous adresser. Écoutez, Diane: il y ici une jeune fille que tout à l'heure encore je voulais emmener avec moi malgré les dangers qui m'environnent; cette enfant, ma mère l'a aimée comme elle vous a aimée, Diane; elle me connaît à peine, mais le ciel me dit- qu'elle n'a plus que moi pour veiller sur elle, pour la chérir, la garder. Vous êtes maintenant, vous, sous l'aile des anges; autour d'elle rampe un démon. Je voulais, je devais la rassurer, j'espérais l'enlever, la cacher à tous les yeux... pour lui dire : Mathilde, prends courage, je suis ton père!
— Mathilde! s'écria Diane d'une voix émue par la surprise; Mathilde, elle, votre fille !
— Oui, Mathilde; plus tard, je vous dirai tout. Promettezmoi seulement de rester ici avec elle et de me l'amener avant trois jours, dès que vous aurez reçu de moi un exprès. Mathilde est votre amie, à qui mieux qu'à vous pourrais-je la confier? Me jurez-vous, Diane, de veiller sur elle comme ma mère a veillé jadis sur vous?
— Oh! je vous le jure! répondit Diane à peine revenue de son trouble. Vous venez, Choisy, d'invoquer une mémoire à jamais sacrée pour moi! Cependant, ajouta- 1— elle tristement, je n'ai jamais su ce que peut donner de joie au cœur l'amour d'un père! Mais vous êtes le sien, il suffit, j'obéirai. Oui, avant trois jours:..
Diane et Choisy ne virent pas le moine se rapprocher d'eux.
— Vous me le jurez? répéta Choisy, avant trois jours...
— A l'arrivée de votre exprès, je le jure, je partirai avec Mathilde ! répondit Diane d'une voix ferme.
— Vous ne partirez pas ! reprit derrière elle une autre voix. Diane se retourna : elle vit le moine debout entre elle et
Choisy.
— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle à cet homme, émue et tremblante.
— Que vous ne pouvez partir, répondit le moine d'un ton impérieux; non, vous ne partirez pas!
— Et qui m'en empêchera? répliqua— t-elle, en reprenant assurance dès qu'elle eut passé son bras au bras de Choisy.
— Moi ! moi, votre père ! fit le moine en^e dégageant brusquement de son capuchon.
— D'Hosberg ! murmura Choisy, pâle de stupeur.
— Oui, d'Hosberg, d'Hosberg ! qui voulait te porter ici ce coup; d'Hosberg, le père de Diane !
— Tu mens !
— Oh ! je ne mens pas, je suis ce d'Hosberg que tu as rencontré jusqu'ici partout, Choisy, et qui te foudroie avec un mot ! . . . Regarde-moi bien, moi aussi je suis déguisé ! Tu as la robe d'une femme, moi celle d'un moine; tu es poursuivi, je le suis aussi; seulement on me relâchera, vois-tu, tandis que toi...
— Infâme !
— Va, tu ne sais encore que la première moitié de mon secret, il en est une autre que je te réserve !...
— C'est donc en prison que tu me la diras, misérable ! A moi, quelqu'un ! à moi ! Ah î je n'ai pas même une arme ï . . .
Choisy se tordait alors dans un effort désespéré. Le comte le regardait avec une ironie froide.
D'Hosberg voulut saisir la main de Diane, elle le repoussa pleine d'effroi. Un bruit violent interrompit bientôt cette scène, les portes de la salle où se trouvaient d'Hosberg et la comtesse furent ébranlées. Des exempts de la maréchaussée de
Bourges, faisant sans doute partie du détachement que Choisy et Chaville avaient vu posté à l'extrémité du pont-le-vis, amenaient à la comtesse un homme qu'ils venaient de surprendre dans son parc. Ce malheureux n'était autre que Palamède courant à la recherche de son oncle et de sa prétendue. Comme il portait des armes sous son manteau et que son air effaré pouvait témoigner fort bien du trouble d'une conscience mal en règle, on l'avait pris pour le comte. ou l'un de ses affidés. A peine entré, Palamède réclama à la fois son oncle et l'appui de la comtesse.
— 11 ne vous sera rien fait; votre oncle va venir, rassurezvous, monsieur, dit la comtesse des Barres à Palamède ; seulement, messieurs, ajouta-t-elle en se tournant vers les exempts, veillez ici à ce que nul ne sorte de cette salle ; je réponds du prisonnier !
Et en même temps la comtesse tira à l'écart Bonju qui venait d'entrer avec la foule.
— Bonju, lui dit- elle à voix basse, prends cette clef, et cours ouvrir au baillif : il faut qu'il vienne à l'instant !
— Oui, mais avant, prenez ce portefeuille... je vous l'apportais... je l'ai trouvé dans la poche de M. de Chaville...
— De M. de Chaville, dis- tu?
— Oui, et il appartient au comte d'Hosberg!
— Au comte d'Hosberg? donne.
Choisy s'empara du portefeuille ; il l'ouvrit, et en visita le contenu d'un œil avide. Tout d'un coup son front se couvrit d'une pâleur terrible, puis il reporta sur d'Hosberg un regard où perçait la joie du triomphe,
D'Hosberg attéré, muet, avait vu le geste de Choisy; quand celui-ci replia le portefeuille, il fit un pas.
— Arrêtez cet homme ! s'écria Choisy en saisissant la main
du baillif d'épée qui entrait, cet homme est le comte d'Hosberg!
— Le comte d'Hosberg ! reprit le baillif.
— Oui, le comte d'Hosberg, répéta le moine; mais ce que vous ne savez pas, c'est que cette femme n'est autre que l'abbé de Choisy !
— Choisy! balbutia le baillif terrifié. Oh î c'est impossible! Eh quoi ! madame la comtesse des Barres?
— Oui, c'est sous ce nom qu'il prétendait échapper à la justice du ministre..*
— Et c'est sous cet habit de moine que se cachait un empoisonneur!
— Un empoisonneur, reprit le baillif.
— Lisez, monsieur, lisez, et faites votre devoir!
En parlant ainsi Choisy donna au baillif le portefeuille.
— Des lettres du chevalier de Lorraine, des lettres adressées au comte d'Hosberg, dit le baillif d'une voix pleine d'épouvante. Vous étiez donc alors le complice de ce misécable?
— Son ami et son complice, reprit Choisy; c'est lui qui a vendu au chevalier le poison qui devait tuer Madame!...
— Emparez-vous de cet homme., messieurs, cria le baillif à voix haute ; Tordre de Sa Majesté est formel, qu'il soit conduit au Châtelet de Paris à l'instant même !
— A merveille, Choisy; bien joué! reprit d'Hosberg. Vous, baillif, n'oubliez pas cependant ce que je vous ai dit : cet homme est Choisy, je persiste à le déclarer, cet homme doit se voir arrêté par le chevalier de Luxeuil. Je ne partirai pas d'ici sans avoir vu le chevalier.
— Le chevalier est mort, dit Bonju, l'abbé de Choisy est parti en chaise sous bonne escorte; vous voyez bien, monsieur le baillif, que cet homme est fou !
— Luxeuil mort! Choisy arrêté ! que veut dire ceci? pensa
286 MADEMOISELLE DE GHOISY.
d'Hosberg : qui a pu prendre sa place? Oh! je le saurai, je le saurai! Tu m'échappes, ajouta-t-il, en se penchant à l'oreille de son ennemi pendant que les exempts l'entraînaient ; tu m'échappes, Choisy, mais nous nous reverrons. Il le faut, d'ailleurs, j'ai à te parler de quelqu'un.
— De qui donc?
— - De ta mère !
Choisy baissa la tête, anéanti, foudroyé.
— Marchons, marchons, messieurs: dit le comte d'une voix ferme.
Il venait à peine de sortir, quand Mathilde accourut et se jeta entre les bras de Diane.
— Ma sœur, chère Diane! oh! par pitié, dites -moi ce que signifient ce tumulte, ces gardes, cet homme qu'on entraîne?
— Cet homme qu'on entraîne, reprit Diane égarée par son désespoir, c'est un empoisonneur, et cet empoisonneur, c'est mon père! ajouta-t— elle avec un rire effrayant. Et vous, Mathilde, voyez-vous cette femme, cette femme aussi pâle, aussi troublée que je le suis ici moi-même?
— La comtesse des Barres?
— Non, plus la comtesse ; Choisy !
-r Choisy !
— Et savez-vous ce que c'est que l'abbé de Choisy? C'est votre père !