‹ Mademoiselle de ChoisyChapitre 36 sur 44 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

Trois mois après ceci, Y Oiseau, vaisseau de guerre de cinquante canons, parti le 3 mars de la rade de Brest, passait sous un bon vent entre Porto-Santo et Madère, faisant voile pour Siam.

Ce navire, l'un des meilleurs de la rade de Brest, se composait à la lois d'officiers et de missionnaires, car ce n'était pas moins que la conversion du roi de Siam qu'il allait tenter.

L'ambassade du roi de France se composait de M. le chevalier de Chaumont, de M. de Vaudricourt, de M. de Coriton, et des chevaliers de Forbin et de Sibois. Dans sept mois au plus, elle espérait gagner Siam, par le cap de Bonne-Espérance, instruire de la religion le roi de cette contrée, et en repartir au commencement de décembre.

Comme on le voit, le chef du comptoir de la Compagnie française à Siam n'eût pas dressé un état plus exact.

Le roi de Siam une fois baptisé, l'ambassade revenait juste à Paris pour les feux de la Saint-Jean.

C'était véritablement un aspect curieux que celui de Y Oiseau, suivi de près par la Maligne, que commandait Joyeux, lieutenant de port, avec du Tertre et Saint- Villiers.

Une campagne de douze mille lieues flattait encore plus l'amour-propre de ces marins que la conversion d'un roi infi-

dèle, et cependant ils s'étaient tous prêtés de la meilleure grâce du monde au régime nouveau de ce bâtiment.

Non-seulement on y faisait la prière matin et soir, mais on y chantait la messe aussi bien qu'à Notre-Dame. On n'y jouait point aux cartes, on n'y jurait guère; seulement, quand il y avait beau temps, on y dansait. La Maligne s'approchait alors à la portée de la voix, on causait sans s'arrêter. Il y avait souvent assaut de danse entre les Provençaux et les Bretons.

Ce soir-là, — c'était par une lune admirable, — il y avait bal après le souper. M. de Chaumont, l'ambassadeur, entouré de ses missionnaires, jugeait des coups. Deux Malouins venaient de faire des choses surprenantes : ils avaient dansé d'aussi bonne grâce que Pécour ou l'Etang de l'Opéra. Tout l'équipage se tenait en amphithéâtre sur les cordages, et de temps à autre on voyait les acteurs en descendre comme la foudre. Il y avait en même temps un Gochinchinois qui avait dansé, chanté et pleuré à la mode de son pays, quand tout à coup des cris s'élevèrent de l'entrepont et vinrent frapper les oreilles de M. de Vaudricourt, le capitaine. La danse et les jeux furent suspendus; on rechercha la cause de ces clameurs, et l'on découvrit bientôt, à la lueur d'un fanal, cinq matelots se tordant dans les douleurs de l'agonie. Mécontents du carême que nul ne rompait à bord, ces malheureux s'étaient rejetés sur Teau-de-vie, et ils expiraient brûlés. Tous cinq, au lieu de verres, n'avaient pas craint de prendre de larges écailles de tortues.

A la nouvelle de cet accident, il y eut dans le navire un bruit pareil à celui du vent sur la mer. La chaleur était étouffante, les voiles flasques, l'air sans nuage; on allait bientôt passer la ligne. Les matelots ne tardèrent pas à former des groupes animés ; chacun, comme il arrive, discourut sur l'événement à sa manière.

— Voilà ce que nous valent les rigueurs de nos officiers ; nous forcer à vivre ici comme des pénitents ou des trappistes !

— N'avoir que du hareng et des merluches, quand ils ont sur leur table des dorades et des bonites !

— On a bien raison de nous faire prêcher la Passion !

— Avec cela que le vent est mauvais et que nous courons risque de retourner !

— Silence ! dit un autre ; voyez-vous cette affiche que l'on colle au pied du mât! Quelque nouvel édit contre notre estomac, c'est sûr !

— Vous allez voir qu'ils nous mettront à la ration du biscuit ! Ils nous traitent déjà comme des Chinois !

— Qu'est-ce que cela leur fait, pourvu qu'ils jouent aux échecs avec leurs messieurs à robes noires !

L'ordre qu'on venait de placarder au mât, par ordre du commandant, ne fit qu'augmenter ces sourds murmures.

— C'est une horreur ! une indignité! cria l'un des matelots ; nous n'arriverons point à Siam cette année, nous reculons et l'on nous coupe les vivres!

— Nous interdire l'eau-de-vie jusqu'au port de Batavia !

— Nous menacer, dans le cas d'Ivresse, de coups de corde !

— Il ne manque plus que de nous faire apprendre le siamois.

— Pour moi, c'est fini, je m'embarquerai sur le premier navire portugais ou hollandais !

— C'est cela, nous sommes las de servir des capucins!

La révolte allait se propageant comme un feu d'étoupes ; elle devint bientôt de nature à inquiéter. La Maligne se trouvait en ce moment à distance, et le temps lui-même annonçait un changement. M. de Vaudricourt parut sur le pont, au milieu de ses officiers ; il était suivi des abbés du Chaila et de Lionne.

Vainement essaya-t-il d'apaiser les plus mutins, il se vit accueilli par une foule de réclamations.

Adoptée dans le seul intérêt des matelots, cette mesure excita un tel tumulte, que le commandant se vit forcé de donner un ordre à voix basse au chevalier Forbin, son lieutenant.

Le chevalier descendit, et reparut bientôt sur le tillac avec un homme vêtu de l'habit ecclésiastique.

A son seul aspect, le silence se rétablit.

C'était un prêtre encore jeune, le front serein, l'œil aimable, un air de douce dignité accompagnait tous ses gestes. Il avait reçu les ordres le matin même, et le soir, retiré dans sa cabine, il y poursuivait la lecture des œuvres de saint Augustin quand le lieutenant vint le chercher.

Une grâce céleste brillait sur sa noble physionomie ; vous eussiez cru voir un ange nageant au milieu d'une auréole séraphique. Tous le connaissaient, tous l'aimaient déjà, tant il y avait chez lui d'indulgence et de bonté, tant sa seule parole ou son seul regard allait au cœur. Il avait prêché deux fois devant cet auditoire grossier, et l'équipage entier lui avait battu des mains. Ce qui n'avait pas peu contribué à le rendre l'ami des matelots, c'est que dès le commencement de la traversée il avait toujours été avec eux, les empêchant de jurer, faisant embrasser ceux qui s'en voulaient, proposant même des prix sur sa bourse à ceux qui se conduiraient le mieux. On ne se souvenait de l'avoir vu se disputer qu'une fois avec un missionnaire, et c'était pour savoir à qui soignerait les malades, ou aurait la dernière place à la table des officiers. En un mot, c'était le véritable chef du vaisseau, puisqu'on se taisait dès qu'il annonçait vouloir parler, et qu'après qu'il avait parlé, beaucoup de ces hommes se trouvaient meilleurs ou attendris.

Il eût été cependant facile à un observateur de surprendre

chez cet homme une tristesse morne et résignée. Souvent on l'avait vu se lever la nuit en sursaut, et courir sur le tillac avec une agitation cruelle ; il tournait alors vers la France son regard ému, éploré, laissant aux mandarins du vaisseau, qui faisaient grand cas de la lune, le soin de braquer sur elle leurs verres astronomiques. Les premiers jours surtout, il n'avait point pris de nourriture, et il avait fallu toute la bonne grâce Hu chevalier de Forbin pour le décider à faire avec lui table commune.

Comme s'il eût voulu se dompter lui-même par un travail assidu, il s'était d'abord astreint aux mathématiques, où les jésuites de ce navire excellaient, peut-être dans le but de les montrer au roi de Siam ; puis aux mathématiques avait succédé l'étude du portugais et même du siamois. La sphère, le pilotage, la manœuvre, ne l'empêchaient pas de donner une heure à Euclide, de sorte qu'avec l'heure du bréviaire, du dîner et du souper, son temps se trouvait rempli. Enfin, chose unique! il s'était fait à lui seul le maître de plain -chant des matelots, auxquels il comptait bien faire porter la chappe dans l'occasion.

Ses seules récréations sur le navire étaient le jeu d'échecs, qu'il se permettait le soir avec M. de Forbin, quelques conversations avec les marins, et la promenade qu'il faisait avec son ancien valet qui l'avait suivi.

Dès qu'il eut paru, son regard chercha machinalement ce serviteur qui lui était si tendrement attaché; mais il ne rencontra que des figures animées par la colère. Bientôt cependant sa voix persuasive calma les murmures, il protesta de l'amour du commandant pour ses marins; grâce à lui, M. de Vaudricourt parvint à se faire entendre. L'abbé vint à son secours par une touchante exhortation. La mort des malheureux qui passaient ainsi des bras du sommeil et de l'ivresse entre les' bras du juge redoutable lui fournit des traits qu'eussent enviés Bridaine et

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Bourdaloue. Ce fut un triomphe inespéré pour le capitaine que de voir rentrer peu à peu dans l'ordre ces hommes indisciplinés sur qui l'éloquence a rarement prise, et que quelques mots partis du cœur ramenèrent à leur devoir. Il s'approcha de l'abbé, et lui fit signe de le suivre.

— Monsieur de Choisy, lui dit-il, c'est vous, je le vois, qui convertirez le roi de Siam mieux que mon bataillon de missionnaires !

— Pour cela, capitaine, il faudrait d'abord que je susse à fond le siamois ! répondit Choisy en souriant. Mais trêve de compliments entre nous. Ne savez-vous rien de nouveau sur le prisonnier de la Maligîie ? Ce que vous m'en avez dit hier au soir a piqué, je l'avoue, ma curiosité jusqu'au vif!

— Monsieur de Choisy, répondit M. de Vaudricourt d'un ton sérieux, si j'ai eu un tort, c'est peut-être de vous parler de ce prisonnier. Maintenant, retenez ceci, ajouta le capitaine avec un regard perçant et froid, nul n'a le droit à mon bord, pas même moi, de s'occuper d'un secret d'État.

L'abbé de Choisy salua le capitaine, qui garda son air de réserve.

L'officier de quart était à son poste ; il indiqua du doigt à l'abbé, qui venait de remonter sur le pont, un homme en manteau appuyé contre la cambuse.

— Bonju! murmura l'abbé en reconnaissant le personnage.

— Et quel autre que moi, monsieur, répondit Bonju, pourrait vous attendre ici en plein air au lieu de dormir? Le temps se gâte, voyez; nous aurons un grain, c'est sûr ! Mais j'ai à vous parler, je dois vous parler. Oh! oui, monsieur, il le faut !

— Qu'as-tu donc à me dire?

— D'abord, Monsieur l'abbé, que je n'étais pas fait le moins du monde pour aller si loin que Siam, puisque ce navire-ci est

une véritable galère ! Je l'avais cru, comme vous, un fin voilier : je m'en dédis. Vous venez de parler d'or aux matelots, ils vous idolâtrent, mais cela ne rend pas leur coque meilleure. Il m'est impossible, par le moindre petit roulis, d'y manger tranquillement un hareng. Il faudrait pour cela savoir toutes les règles du contrepoids! Pas d'herbe, de salade, à peine une cuisse de coq, et le carême brochant sur le tout! Dans quelques secondes on nous menace d'une ondée, et je vais trembler comme un mouton pendant le tangage ! Mais tout cela, monsieur, ne serait rien ; sur ce diable d'Oiseau, il y a bien pis, allez !

— Quoi donc?

— Des apparitions! L'autre soir, tenez, nous venions de manger Robin, ce mouton fameux entre les moutons par ses grands voyages, vous savez, monsieur, celui qui était toujours entre les deux ponts à la tête des autres qu'il endoctrinait sur le roulis; c'était jour de fête, et comme il s'était cassé la patte on l'avait abandonné au bouclier. Nous avions ri, dansé, chanté des chansons de France, quand tout près de mon hamac...

— De ton hamac? eh bien?...

— Eh bien ! monsieur, j'ai vu là comme je vous vois... passer tout d'un coup devant moi une blanche et pâle figure. Elle avait un voile noir, la robe de même couleur, et des yeux, oh ! mais, des yeux d'un velouté!... En un mot c'était une femme...

— Une femme !

— Mon Dieu, oui, monsieur, et ce qu'il y a d'étrange...

— Achève.

— C'est que vous la connaissez, c'est elle, c'est bien elle, notre religieuse du château de Crépon, votre camarade d'enfance, en un mot, mademoiselle Diane d'Herfort !

Choisy regarda Bonju d'un air de stupeur. A peine avait-il rejoint Chaville à Paris qu'iln'avait pas eu de cesse avant d'obtenir

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son élargissement; il s'était lui-même présenté résolument au ministre en lui faisant valoir sa droiture dans toutes les menées tortueuses dont il était accusé. Le cardinal de Bouillon ne lui avait rien appris, il avait été seulement son secrétaire comme conclaviste à Rome, mais delà à une participation coupable dans les desseins de Son Eminence il y avait un grand pas. La mort de Luxeuil l'avait servi au lieu de lui nuire; un tel parent n'était guère du goût de Louvois; d'ailleurs l'arrestation importante de d'Hosberg, dont Choisy pouvait revendiquer tout l'honneur, plaidait assez haut pour lui. Encore sous le poids de ses dernières émotions, l'abbé s'était hâté de rentrer en retraite et de fermer à tout jamais sur lui les portes du cloître. Avant d'y entrer, il avait voulu accomplir seulement la promesse sacrée qu'il avait faite à Chaville : il avait placé sa main dans celle de Mathilde en appelant sur eux les bénédictions d'en haut. Diane ,par ses soins, était entrée au couvent des Filles de la Visitation, à peine guérie de l'épouvante que lui avait causée la révélation du comte. Tels étaient les événements qui avaient rempli ces trois mois pendant lesquels l'abbé avait encore trouvé le temps de se préparer au voyage de Siam.

Les paroles de Bonju venaient d'amener un sourire de doute sur ses lèvres, et il rejetait sur quelque hallucination poltronne de son valet une pareille vision, quand il se yit bien vite distrait de ses réflexions par un coup de mer qui fît choir son ex-intendant sur le parquet. Un vent furieux s'était élevé, les flots ressemblaient à des coursiers pleins d'écume. En quelques minutes, tout l'équipage fut sur le pont : missionnaires, mandarins et officiers, tous regardant la Maligne qui repliait ses huniers et se préparait à bien soutenir le grain. Il passa heureusement assez vite, mais la mer resta clapoteuse. De temps à autre, on perdait de vue la frégate qui suivait Y Oiseau, puis elle se rapprochait de

lui comme un alcyon rapide. Tout d'un coup, M. de Vaudricourt apparut près du fanal de la Maligne. Joyeux, son lieutenant, prit le porte-voix :

— Un prêtre à bord ! s'écriait le lieutenant , un prêtre pour le prisonnier qui se meurt !

A l'instant même, tout ce qu'il y avait de missionnaires et d'ecclésiastiques à bord de Y Oiseau se pressa sur le pont au milieu des cris et du tumulte. Les vagues bondissaient et reprenaient leur première fureur, nul n'osa mettre le pied dans la frêle embarcation.

C'était le canot de M. de Cbaumont,un yacht fin, charmant et doré, mais dont la mince structure effrayait les plus résolus.

— A vous, monsieur du Cliaila, disait M, de Lionne.

— Monsieur de Lionne, après vous, disait M. du Chaila. Durant ces pourparlers, un homme venait de sauter lestement

dans le canot : c'était Choisy,

Les efforts de Bonju avaient été vains pour le retenir; il lui laissa sa ceinture à demi déchirée entre les mains.

Quand le canot partit, guidé par six vigoureux rameurs, il s'éleva un cri d'admiration et de terreur dans tout l'équipage : les mandarins frémirent et les missionnaires tournèrent la tête. Insensible a la peur, Choisy se voyait tantôt porté sur la crête de la vague, tantôt enveloppé dans la profondeur de son linceul...

Tout d'un coup, et en jetant un dernier regard sur Y Oiseau, l'abbé vit se dessiner, à l'un des cadres dorés d'une cabine, un. profil suave de femme, qu'une lampe, placée près d'elle, baignait de molles clartés. Elle suivait du regard avec une agitation croissante chaque lame qui menaçait le canot, et joignait les mains dans l'ardeur d'une prière. Elle portait le voile et l'habit de religieuse.

— Diane! s'écria Choisy, Diane!... Bonju ne s'était donc pas trompé !

Il saisit la corde qu'on lui tendait, et gravit bientôt l'escalier de la Maligne.

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