UN SECRET
Dans l'une des chambres du palais du Luxembourg, alors habité par la reine-mère, deux personnes étaient assises.
Toutes deux pâles, agitées, tremblantes, interrogeaient de temps à autre avec une visible inquiétude l'aiguille d'une large pendule au cadran de velours noir qui correspondait avec la sévérité de l'ameublement.
C'étaient Diane et madame de Choisy.
Madame de Choisy avait mis i' abbé au monde à quarante ans, et elle le chérissait plus que ses autres enfants, parce qu'il la faisait paraître jeune et qu'elle voulait encore paraître belle. L'aîné de ses fils avait été pourvu d'une charge de conseiller au parlement de Toulouse ; le second, nommé de Balleroy, avait un régiment; le troisième était intendant de Lorraine et de Commercy. L'abbé de Choisy, comme le plus jeune, s'était vu destiné d'abord à l'église ; on lui avait fait prendre le petit collet; il avait alors dixhuit ans. Sa mère l'idolâtrait, mais d'un amour si aveugle, qu'il devait passer nécessairement pour de la faiblesse. Ses deux frères, résidant en province, comme on l'a vu, el l'autre passant sa vie à l'armée, même pendant l'hiver, Choisy, pour nous servir d'une expression commune, mais claire, s'était vu bien vite la bride sur le cou; d'autant que sa mère avait perdu son mari dans un âge peu avancé. Les mœurs singulières qu'il suça avec le lait pourront certainement rencontrer un historien, mais il reculera toujours devant la tâche de les expliquer.
« On Fhabilloit en fille dès son plus jeune âge, et sa mère elle même se plaisoit la première à l'ajuster; chaque fois que le duc d'Orléans venoit au logis, et il y venoit au moins deux ou trois fois la semaine, il le rencontroit invariablement sous ce costume. Monsieur lui faisoit mille amitiés dès qu'il arrivoit, suivi des nièces du cardinal Mazarin et de quelques filles de la reine. Si nous l'en croyons, on lui trouvoit beaucoup de grâce habillé en fille. Un jour qu'il étoit allé voir madame de Lafayette, à laquelle il rendoit de fréquentes visites, cette dame l'ayant remarqué avec des pendants d'oreilles et des mouches, lui avoit dit que cen'éloit point la mode pour les hommes, et qu'il feroit bien mieux de s'habiller tout à fait en femme. Ce suffrage le décida : il se fit tailler les cheveux, afin de paraître mieux coiffé. Il prit le
plus bel habit de femme qu'il put rencontrer au Temple et alla rendre visite à madame de Lafayette avec ses pendants d'oreilles, sa croix en diamants, ses bagues et dix ou douze mouches.
» — La belle femme, mon Dieu! s'étoit écriée madame de Lafayette en le voyant. Vous avez donc suivi mon avis? vous avez vraiment bien fait. Demandez plutôt à M. de La Rochefoucauld! — Ce seigneur, qui se trouvoit alors chez cette dame, applaudit fort à la figure du galant abbé. Madame de Lafayette, qui lui avoit conseillé un peu trop légèrement de s'habiller en femme, se crut obligée de faire agréer dans les compagnies une telle mascarade; l'autorité d'une personne de ce poids fit que le monde, assez porté de lui-même à la nouveauté, ne parut pas blessé du travestissement de l'abbé de Choisy. Cette espèce d'approbation l'encouragea. On le voyoit sans cesse avec des habits de femme. Il faisoit ainsi ses visites, alloit à l'église, au sermon, à l'Opéra, à la Comédie. Il sembloit qu'on y fût accoutumé. 11 se faisoit nommer par ses laquais madame de Ganzi ou comtesse de Ganzi, et il se fit peindre par Ferdinand. Ce fameux peintre italien en fît un portrait de femme qui attira les yeux de tout le monde. L'abbé de. Choisy alloit à la cour du duc d'Orléans chaque fois que ce prince étoit à Paris. Un jour il invita à son bai M. de Choisy et lui fit dire de s'y trouver en robe détroussée et à visage découvert. Il chargea le chevalier de Pradine de le mener à la courante. L'assemblée en fut ravie. On lui trouva beaucoup de grâce, car l'abbé dansoit dans la perfection. »
Si les lignes que nous venons de citer n'étaient pas tirées textuellement de la vie même de notre héros1, on les croirait presque une gageure. Mais nous les devions à nos lecteurs, ne
1 La Vie de M. l'abbé de Choisy, de l'Académie française. Lausanne et Genève, chez Marc-Michel Bousquet, 1748. Un vol. in-8°, p. 16.
fût-ce que pour mieux leur faire comprendre les scènes qui vont suivre.
En ce temps qui vise au sérieux et à l'ennui, personne ne comprendrait ces sortes de travestissements par l'analyse ; nous nous bornons donc à l'invocation des faits. Il suffirait toutefois aux examinateurs patients d'explorer les mœurs de la Fronde, cette époque fertile en contre-sens de toute nature, pour y trouver une excuse à la fantaisie de notre abbé. Le temps des minorités, dit quelque part le chevalier de Grammont, fut toujours excellent pour les types originaux; la fureur du déguisement fut alors poussée au comble, tout le monde avait un masque. C'était pour ainsi dire un outrage à la rectitude de la vie et à la raison que ces temps-là. Pourquoi Choisy, homme d'esprit et de réflexion à ses heures, avait-il pris des habits de femme, et surtout pourquoi les garda -t-il? C'est ce qu'il ne nous est pas donné d'expliquer autrement que par l'assurance des écrivains qui ont retracé sa vie. Dans la sienne, où il se pose comme son propre historien, il ne met pas même en doute ces faits, dont le romancier a le droit de s'emparer.
Madame de Choisy se trouvait donc, ce jour-là, plongée avec Diane dans la plus mortelle inquiétude.
L'aube commençait à peine, et avec elle les bruits du dehors, quand elle entendit des pas sonores dans l'escalier. Par un mouvement instinctif, son cœur battit ; elle devint si pâle que Diane se vit forcée de la soutenir.
— Mon Dieu! ce n'est pas lui, dit la jeune fille en revenant, après avoir fait quelques pas dans le corridor, c'est un page de la reine. Ah! mon sang se glace \ Que lui est -il donc arrivé?
Diane d'Herfort aimait Choisy parce que sa mère la couvrait de son amour : elle l'appelait sa colombe. La grâce enchanteresse et pudique de la jeune fille consolait sa protectrice de certains
ennuis secrets, ennuis que nul, excepté madame de Choisy ellemême, ne pouvait connaître. Diane lui avait raconté son entrevue rapide au bal avec son fils, et la prière étrange que lui avait adressée le jeune homme de ne pas sortir de ce bal avant une heure. Mille idées inquiètes, sinistres, assiégeaient encore les deux femmes, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit; l'abbé, pâle et sa toilette en désordre, entra dans l'appartement.
— Que s'est-il donc passé? lui demanda sa mère d'une voix entrecoupée par son angoisse. D'où venez-vous? Parlez.
— Je ne puis parler que devant vous, madame, répondit l'abbé de Choisy, il faut que nous soyons seuls. . .
Madame de Choisy pria Diane de se retirer.
Au moment où la jeune fille passait auprès. de Choisy pour le laisser seul avec sa mère, elle lui dit tout bas avec un sourire :
— C'est mal, c'est bien mal, monsieur; mais je vous connais. Oh ! vous me conterez tout!
Choisy s'efforça de sourire en regardant sortir mademoiselle d'Herfort; mais, dès qu'il se vit libre avec sa mère, il cacha sa tête silencieusement entre ses deux mains.
Une larme tremblait au bord de ses cils, et il eut besoin de tout son courage pour entamer son récit.
Ce récit fut bref; l'abbé raconta à madame de Choisy la ruse dont il s'était servi pour sauver les jours de Diane, le château dans lequel on l'avait mené, et les paroles étranges dont un homme inconnu s'était servi en lui parlant de sa mère.
Le front de madame de Choisy devint tout à coup si livide que l'abbé eut peur.
— Le nom, le nom de cet homme! dit— elle les lèvres pâles et serrées par la colère,
— Cet homme, madame, m'a remis lui-même une lettre pour
vous, une lettre, dit-il, qui doit tout vous expliquer. Il se nomme le comte d'Hosberg !
— Hosberg! murmura madame de Choisy terrifiée.
Des gouttes de sueur perlaient son front, tout son corps tremblait; elle chercha dans son égarement l'appui d'un fauteuil.
— Le comte d'Hosberg. . . poursuivit le jeune homme ; c'est un nom que je n'oublierai de ma vie.
— Malheureux! s'écria-t-elle, en recevant la lettre des mains de son fils et en faisant sauter avec précipitation son enveloppe ; mieux vaudrait pour vous et pour moi que vous ne l'eussiez jamais vu!
D'un geste rapide, elle approcha la lettre d'une bougie; celte lettre était écrite en chiffres. Le nommé l'Espagnol, que le cardinal de Richelieu avait érigé en déchiffreur à titre d'office, eût pu seul en donner l'explication ; mais madame de Choisy connaissait sans doute cette mystérieuse interprétation de l'écriture. A peine eut-elle parcouru cette page tracée à la hâte, qu'elle se laissa tomber sans mouvement sur un sopha.
L'abbé de Choisy, cédant à un élan de curiosité invincible, se précipita alors sur la lettre qui venait de voler sur le parquet. C'était une énigme pour lui, il éleva les mains au ciel avec désespoir. Un silence glacé régnait entre sa mère et le jeune homme. Un instant, il eut la pensée d'appeler Diane : une sorte de honte le retint. A tout prix il voulait savoir ce que contenait ce billet, il eût donné sa vie pour en découvrir le sens. Choisy aimait sa mère de cet amour saint et respectueux qui regarde le soupçon comme un outrage. Le doute sacrilège n'entre jamais que dans les cœurs vils et corrompus.
— Ma mère ! s'écria-t-il, ma mère ! en baisant ses mains aussi froides alors que le marbre, et en s'efforçant de les réchauffer sous ses baisers.
— Qui m'appelle? demanda madame de Choisy d'une voix faible. Le vent de la mort semblait presque peser sur elle, et Choisy ne vit pas sans une amertume douloureuse l'altération de son beau et noble visage.
— C'est moi, c'est moi, ma mère, dit-il en cherchant à lui donner le courage qui lui manquait.
— Le comte d'Hosberg, lui ! répéta-t-elle, pleine de stupeur et d'épouvante.
Et elle s'était levée, les yeux hagards, en semblant désigner alors à son fils quelque fantôme invisible.
— Ma mère, poursuivit Choisy, cette lettre, je le vois, a produit sur vous un effet prompt et terrible. J'ignore ce que cet homme vous y dit ; mais ce que je sais, moi, c'est qu'il faut que je le tue l
En parlant ainsi, Choisy s'était relevé de toute la force de l'indignation et du courage. Venger sa mère, et venger Diane peutêtre, lui paraissait un noble devoir; si le comte eût été là, Choisy lui eût bien vite arraché sa propre épée.
— Le tuer! avez-vous dit, le tuer! reprit-elle en arrêtant sur le jeune homme un regard d'une indicible pitié; mais vous ne savez donc pas que cela est impossible, vous ne savez pas...
Elle-même s'interrompit, elle regarda l'abbé avec une expression de tendresse et de terreur.
— Choisy, lui dit-elle en l'attirant doucement à elle, il faut que vous m'écôutiez.
— Parlez ; ma mère, parlez, avant tout je vous appartiens. Parlez, de grâce, j'écoute...
— Eh bien ! reprit-elle, puisque vous avez vu le comte d'Hosberg, puisque vous le connaissez... Oh! ne dites jamais queje le connais, moi, Choisy, je serais perdue,.*
— Vous, madame?
— Moi, moi, votre mère, qui vous supplie d'ensevelir à tout jamais le nom de cet homme au p!us avant de votre cœur. Silence, au nom du ciel, au nom de votre mère que vous chérissez, silence !
— Rassurez-vous, ma mère, je me tairai, répondit Choisy, ému au dernier point de cette scène. La discrétion me sera facile, ajouta le jeune homme en souriant, le comte d'Hosberg ne m'a rien dit.
— Vous ne savez rien ! reprit-elle avec surprise et comme si cette confidence eût alors apporté un baume inconnu à sa blessure.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! et moi, malheureuse, qui allais tout dire à cet enfant! murmura-t-elle en versant des larmes de joie...
En ce moment même, et lorsque Choisy, plus étonné que jamais, cherchait encore le sens des paroles de sa mère, un garde à la livrée de Son Éminence le cardinal Jules de Mazarin entra dans l'appartement.
— Son Éminence, dit-il à madame de Choisy, fait demandera l'instant même mademoiselle Diane d'Herfort.
— Mademoiselle Diane d'Herfort, répondit madame de Choisy en rassemblant alors ce qui lui restait de forces, se rendra bientôt chez son Éminence le premier ministre.
— J'ai l'ordre de la conduire moi-même en carrosse au palais Mazarin, reprit l'exprès.
Madame de Choisy donna des ordres, et Diane parut. En s'entendant appeler chez le cardinal, la jeune fille éprouva un léger trouble.
— Rassurez-vous, Diane, lui dit l'abbé à voix basse en la reconduisant sur le seuil; Son Éminence n'est pas si puissante qu'on ne puisse parfois lier partie avec elle. Ayez bon courage ;
celui qui vous a sauvé une fois saura bien déjouer encore les plans de vos ennemis !
Quand Diane partit dans le carrosse qu'on lui amena, Choisy se tenait debout et la tête découverte sur les degrés de la petite porte donnant sur la rue. Elle ne le vit pas essuyer une larme furlive, larme de douleur et de rage que le jeune abbé se promit bien de faire payer au grotesque amoureux de la reine-mère.
— Ah! murmura-t-il, il n'y a point encore de Louis XIV sous Mazarin ; mais il y aura Choisy !