‹ Mademoiselle de Kérouare (volume 2)Chapitre 6 sur 11 · LA MEUNIÈRE OU MOULIN A EAU · texte numérisé non relu

LA MEUNIÈRE OU MOULIN A EAU

Sur la lisière orientale de la Champagne, les chasseurs et les paysagistes ont quelquefois traversé la petite vallée de Ravenay , célèbre dans le voisinage par ses noisetiers et ses moulins à eau. C'est une nature un peu coquette, qui rappelle trop les paysages d'opéras comiques. Là, le versant de la colline n'est pas déchiré par des roches ou par des

bancs de sable; au sommet, une vieille tour ou un vieux château ne tombe pas en ruines; rien de sauvage, rien de désert: la piété d'un anachorète ou la douleur d'une amante délaissée y seraient mal placées; car comment prier et se plaindre sans cesse au milieu d'une nature féconde, qui vous convie aux soins de la terre par le spectacle de la fleur et du fruit, des bouquets, des moissons et des vendanges ? Cette vallée de Ravenay est si bien bénie du ciel , qu'on y chercherait en vain un arpent de terre stérile; il n'est pas jusqu'aux chemins qui ne produisent l'herbe la plus touffue et la plus odorante. Ainsi la douleur y serait toute dépaysée.. Qù aller, pour pleurer quand tous les chemins sont verts, quand tous les buissons vous jettent au passage des chansons et des parfums? On aura beau faire pour rencontrer une image de mort : la vie est partout, même dans le cimetière, qui est encadré d'upe haie fleurie, etioù il y a plus do pommiers que dépitaphes. Mais, qu'ai-je

dit! la douleur est de tous les pays; car la douleur entraîne avec elle ce monde de l'àme qui nous cache l'autre, et qui est plus souvent le désert que l'oasis, l'hiver que le printenaps.

Dans cette vallée de Ravenay , j'ai assisté de loin en loin au spectacle d'un amour qui m'a touché. Je veux le retracer ici tel que je l'ai vu dans la poésie de la jeunesse et de la campagne. J\e vous attendez pas à quelque scène dramatique ou passionnée. Je n'ai guère que l'attrait de la vérité pour faire passer ce récit.

En 1839, vers la fin du mois de mai, je passais par la vallée de Ravenay, qui déployait un luxe inouï ; les cerisiers , les pommiers et les aubépines secouaient sur les marges vertes du chemin une neige odorante qui cachait les marguerites. J'allais lentement dans le riant cortège de la jeunesse et de la poésie , quand tout à coup l'amour se mit de la partie , en offrant à mes regards ravis une douce image que je vois encore dans

18fi LA MEUNIÈRE

mon cœur. J'écoutais depuis quelques minutes une vole agréable qui chantait celte vieille chanson de Quinault et de Lulli :

C'est l'amour qui retient dans ses chaînes Mille oiseaux qu'en ces bois nuit et jour l'on entend.

Si l'amour ne causait que des peines , r^es oiseaux amoureux ne chanteraiert pas lanl.

J'écoutais avec charme, non pas pour la voix ni pour la chanson (11 y en a de plus mauvaises ) , mais à cause du théâtre. Tout d'un coup, au-dessous du chemin, j'entrevis une belle fille de dix-sept ans à peine, et un âne assez Indolent, qu'elle chassait devant elle avec un rameau de noisetier. A ma vue elle se tut et rougit. Je m'arrêtai contre le tronc d'un pommier pour mieux la voir passer. C'est ici le lieu de vous faire son portrait, un simple portrait au pastel. Elle avait alors une petite figure toute enjouée et toute printanière, pleine de sourires et de roses : quel éclat et quelle fraîcheur 1 quelle innocence et quelle gaieté! des dents blanches

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comme du lait, des cheveux blonds, dont quelques touffes rebelles s'échappaient du peigne et du petit bonnet; pas la moindre parure, ni collier, ni pendants d'oreilles; pas même une rose, ni un bouquet de violettes à son corsage ! et quel joli corsage, pourtant! Mais n'allons pas si loin.

Sans trop m'en douter je suivis l'àne et la belle fille dans le sentier du moulin, dont le monotone tann tann tann tann retentissait dans toute la petite vallée. La jeune meunière tourna autour de l'étang, jeta le blé près d'une porte, et chassa l'âne vers l'écurie , après quoi elle vint près de moi , détourna les grandes herbes amassées devant la roue. Je voulais lui parler , mais je ne savais que lui dire. Elle semblait surprise de mon silence; elle me regardait d'un air tout apprivoisé ; enfin elle s'éloigna avec une petite moue candide, en songeant sans doute que je n'avais pas grand esprit. Elle s'arrêta à la porte d'un petit jardin où il y avait plus de salades et de betteraves que de roses ou

de jacinthes. Celte fois j'allai à elle, la parole sur les lèvres. Je lui demandai quelques violettes de son jardin, sans oublier de vanter les roses de ses joues.

Elle me sourit en rougissant , et s'agenouilla pour cueillir des violettes. En vérité, je me serais bien agenouillé moi-même pour cueillir avec mes lèvres la rose en question. A peine m'eut-elle offert les violettes, que sa mère l'appela d'une voix impatiente.

— Adieu, lui dis-je, en respirant le bouquet.

Elle s'envola comme un oiseau. Je la suivis d'un regard presque amoureux. Elle descendit quatre à quatre l'escalier de l'étang ; elle arriva tout essouflée, au seuil de la maison. Au même instant je vis apparaître à la porte un beau dragon, qui se pencha pour l'embrasseï", tout en relevant ses moustaches. Tout dragon qu'il était, il avait des façons tendres et galantes.

— iVIon cousin , dit-ellt avec un air de «urprise, est-ce que vous n'êtes plus soldat?

— Toujours , dit-il ; tu ne vois donc pas mes insignes de brigadier? toujours; pour servir mon pays et ma... cousine.

Ils entrèrent dans la maison. Je n'avais plus rien à voir ni rien à entendre ; je m'éloignai, tout en songeant que le cœur delà jolie meunière allait sans doute prendre aussi du service, et, tout en respirant son bouquet: — Ce parfum-là, dis-je , c'est sa candeur qui s'envole.

Sur la iin de juillet, comme j'étais retourné dans ce pays , je n'oubliai pas la jolie meunière. Je pris un certain détour pour passer au moulin. L'étang était presque à sec, le moulin ne tournait pas; mais, sur les bords de l'étang, les gens de la maison fanaient du foin. Je me mis à l'ombre dans une touffe d'oseraie,en spectateur invisible. Je reconnus

LA MFUNIÈRE DU MOULIN A EAU. l'M

bientôt Henriette, et non loin d'elle son cousin le dragon , qui avait mis de côté l'uniforme et les insignes de brigadier. Henriette était rêveuse ; elle retournait ses fourchées d'herbe avec une nonchalance amoureuse qui faisait sourire son cousin, mais qui faisait damner sa mère. — Alerte ! disait la vieille meunière, allons bon train ! Mais l'a mour seul allait bon train : ce n'étaient qu'oeillades passionnées , jolis propos saisis au vol , espérance , souvenir , que sais-je? cela ne me regardait pas. Je m'étais assis sur le bord de l'étang , dans la sérénité d'un pécheur à la ligne ; je regardais les amants à la dérobée , tout charmé de ce spectacle agreste qui ne me coûtait rien. Enfin, tant bien que mal, les faneurs retournèrent jusqu'au dernier brin d'herbe.

— Pour notre peine, ma tante, dit le dragon en se voyant au bout du pré , nous allons goûter dans l'île; n'est-ce pas, Henriette ?

— Oui, oui, dit Henriette étourdiment.

— C'est bel et bon, dit la meunière, mais nous n'avons guère le temps : il faut traire, battre le beurre, cueillir des fèves et faire le levain. On ne va dans l'ile que les dimanches.

— Ma tante, reprit le dragon, j'irai cueillir des fèves, je ferai le levain, mais, pour l'a^ mour de Dieu, accordez-nous un petit quart d'heure, le temps de manger en bon chrè tien notre fromage à la pie ; voyez, la barque est là qui nous attend.

— Le dragon chanta entre ses dents :

L'amour est le plus sage De tous les matelots ; Avec lui le passage Fst si doux sur les flots'

La tante, plutôt que la mère, avait souri, un sourire légèrement attri.sté , un sourire qui me toucha au cœur.

— Que voulez-vous, dit-elle à la servante, il faut bien gâter un peu ses enfants.

Le dragon et sa cousine étaient près de

l'étang; Henriette descendit d'un pied léger en mordant à belles dents à un morceau de pain de méteil. Le dragon démarra d'un coup de pied ; il fit deux rames des sabots de sa cousine , et mena la nacelle à bon port.

C'était une petite île presque découverte , où je voyais des touffes de roseaux , d'ajoncs et de luzerne en graine , sous quelques saules-marsault de mauvaise venue. Ce n'était rien moins qu'une oasis , mais c'était une île, et Dieu sait ce que vaut une île pour des amants. La nacelle aborda sur un lit de roseaux. — Déjà! murmura Henriette.

Le dragon retroussa ses moustaches :

comme il savait un peu de mythologie, il ne manqua pas de dire à sa cousine que pour faire le voyage à l'île de Cythère il ne fallait pas plus de temps.

— Ce n'est pas la peine, reprit Henriette ; mais prenez donc le panier au fromage. Estce que vous n'avez pas faim ?

Le dragon voulut répondre par un baiser à l'abri du saule.

— Ecoutez, mon cousin, vous n'êtes pas raisonnable , voilà quatre jours que vous ne me parlez plus de mariage.

— Enfant! le baiser que je vais te donner est le meilleur des contrats de mariage.

— Voyons, asseyons -nous là, paisiblement, monsieur. Vous ne savez pas, j'ai rêvé qu'on faisait la guerre, vous étiez parti, j'étais toute seule au moulin. Ah ! comme j'ai pleuré !

— Vous êtes une folle; est-ce qu'on fait la guerre aujourd'hui, si ce n'est à vos attraits ?

— Vous prenez tout en riant , mon cousin.

— Oui, je prends tout en riant (et il eut l'air de poursuivre en lui-même : le temps comme il vient , les femmes comme elles sont). Dormez en paix; dans trois semaines je ne dirai plus ma petite cousine : je dirai ma petite femme , s'il vous plaît. INous serons heureux comme dans les contes de fées.

— Et si vous faisiez là un conte de fée ?

— Moi ! jamais ! tu sais bien que je t'aime par-dessus tout; tu es si jolie et si fraîche! Henriette rougit en silence.

C'était un charmant tableau, ûigne de Greuze , par la grâce et le sentiment , que la vue de ce beau soldat et de cette jolie meunière goûtant assis sur l'herbe , un beau soir de juillet, dans une île de vingt pieds de long , sous un doux rayon de soleil couchant, mais surtout sous un doux rayon d'amour ! — 0 Seigneur Dieu ! dis-je en m'éloignant, faites que nous n'ayions pas la guerre !

Vers la fin de janvier, en revenant à Paris , je repassai encore par la vallée de Ravenay. Dès que j'entrevis la cheminée du moulin au travers des arbres dépouillés, je descendis d'un cabriolet qui me conduisait à la diligence; je pris un petit sentier fuyant par la prairie, j'allai tout droit à l'étang. Grâce au dernier dégel et aux grandes pluies

LA MEUNIÈRE DU MOULIN A EAU. 197 de l'avant-veille , l'étang débordait partout , le moulin était noyé, comme on dit, il ne pouvait tourner. Le ciel était triste à mourir , il neigeait un peu , par intervalles le vent gémissait dans les saules. Je fus tout d'un coup saisi d'une mélancolie amère ; je secouai mon manteau comme pour rejeter les flocons de neige et le frisson de la mort. En vain je cherchai le petit jardin où Henriette m'avait cueilli des violettes , l'île des saules où quelques mois après elle était si souriante et si rêveuse avec son amant : je ne vis plus que les branches nues des saules. Près de la vanne, je découvris bientôt les débris de la jolie nacelle où j'avais vu ramer le dragon avec les sabots de sa belle cousine.

— Quoi! me disais-je, l'hiver est-il donc si terrible ici ? l'hiver a pas.sé partout , il n'a fait grâce à rien ; plus un seul souvenir souriant de ces fraîches amours !

Et comme alors je levais les yeux au ciel . je vis la fumée qui fuyait en blonds nuages

de la cheminée rouge du moulin. Je ne pus m'empêcher de passer devant la porte.

— Je les verrai peut-être , le cousin et la cousine , se chauffant au coin d'un bon feu , le cousin racontant de gaillardes histoires du régiment , la cousine l'écoutant tout en épluchant sa soupe , ou tout en filant son lin. C'est un dernier tableau qu'il faut que je voie. Je prends trop de joie au bonheur de ces deux amants pour n'en pas être témoin , ne fût-ce que par la fenêtre.

Je descendis; la porte était fermée, je l'ouvris à tout hasard en demandant mon chemin. Je vis au coin du feu la bonne vieille meunière qui pleurait toute seule. Je m'approchai d'elle avec sollicitude.

— Qu'avez-vous , ma pauvre femme ?

— Hélas ! monsieur, me dit-elle , vous ne pouvez pas comprendre mon malheur : on a enterré avant-hier ma pauvre fille , et encore on l'a enterrée comme un chien dan» un coin du cimetière ! La malheureuse enfant s'était noyée !

— Noyée ! dis-je tout saisi d'effroi et de douleur.

— Oui , monsieur, un vertige , un égarement , un désespoir... Elle n'a voulu me rien dire. J'ai trouvé sur elle une lettre de son cousin. Tenez, monsieur, si j'osais, je vous prierais de me rélire cette triste lettre, qui a été son vrai coup de mort.

La pauvre mère prit dans son sein un lambeau chiffonné , où je lus à grand'peine cette épître.

Strasbourg, ce 12janTier.

«Ma belle petite cousine ,

«Je n'ai rien de plus pressé que de t'écrire à mon retour au régiment , où mes camarades m'ont reçu à bras ouverts et à bouteilles pleines , depuis trois jours. On parle beaucoup des bruits de guerre. En avant les brave» ! Nous allons bien nous amuser ; les belles filles de Munich ne sont pas faites pour les Prussiens. On pourrait bien faire

de moi un maréchal des logis. Le pays avant tout. Je t'adore , ma petite cousine; mais, vois-tu , ton moulin est une boutique fort monotone qui ne me va guère. Comme nos adieux ont été déchirants ! que de larmes ! Si je ne m'étais mis à fumer, je pleurerais encore. iVlais l'amour passe avec le temps. Prends ton mal en patience ; un de ces soirs, quand nous aurons dit notre façon de penser à ces cosaques d'Anglais, j'irai t'épouser là -bas tambour battant, le cœur sur la main,

« Avec lequel je suis ton cousin «Ferdinand.»

« l\ S. En attendant, tu devrais bien m'avancer quelque chose sur ta dot , une douzaine déçus plus ou moins. ISe cherche pas ta bourse que tu cachais dans le mur du moulin, je l'ai emportée comme un touchant souvenir de toi , avec lequel je bois à la tienne. »

— Vous comprenez , n'est-ce pas ? me dit la mère en sanglotant ; vous comprenez pourquoi ma pauvre fille s'est jetée à l'eau ? Je quittai le pays en songeant à cette destinée fatale qui joue toujours à un si triste jeu, à cette beauté perdue avant son épanouissement, à cet amour amer comme la mort, cet amour que j'avais entrevu dans le sourire du matin. — Après tout, le poëte persan a raison, me disais-je en me retournant pour la dernière fois vers le moulin : a Bienheureux ceux qui s'éveillent, après le plus doux rêve de l'amour, sur le sein glacial de la mort ! »

Autrefois tout finissait en France par des chansons , aujourd'hui tout finit par des contes. J'ai bien envie, à mon tour, de vous raconter. Je sais une petite histoire de ce dernier printemps qui vous distraira plus agréablement que tout ce que je pourrais dire sur le théâtre du monde , où les acteurs et les spectateurs bâillent beaucoup. Mon histoire s'appelle

Donc, vers la fin du dernier mois de mai , deux jolies femmes, juchées sur des ânes, suivies de leurs amants et de leurs chiens , traversaient joyeusement le bois de Boulogne. Chaque fois que les ânes trébuchaient, elles criaient comme des vertus effarouchées ; les amants n'y perdaient rien , et les chiens faisaient les plus belles cabrioles du monde.

Les deux femmes étaient charmantes. Clotilde avait les yeux bleus , Florence avait les yeux verts : c'étaient deux natures discordantes qui s'accordaient depuis longtemps. C'est toujours ainsi. Elles ne se parlaient guère , parce que les yeux bleus voyaient avec mépris les yeux verts , et le» yeux verts avec dédain les yeux bleus ; et cependant les prunelles bleues versaient une sentimentalité ravissante , et les prunelles vertes lançaient des éclairs de feu. Il y avait bien six ans que Glotilde et Florence se préparaient à jouer la tragédie sur le Théâtre- Français ; en allendant. elles jouaient don-

cément la comédie sur la scène du monde , n'ayant d'autres voix que leurs regards. Et je vous jure qu'elles remplissaient admirablement leurs rôles. Que l'amour leur pardonne comme à Madeleine : elles ont beaucoup aimé.

L'amant des yeux bleus était un romancier mystique qui ne voyait en songe que des vierges allemandes, qui croyait à l'amour et à la vertu des femmes. Les méchants disent qu'il ne croyait pas à grand'chose. L'amant des yeux verts était un romancier maritime, qui voyait la mer dans les prunelles de sa maîtresse, qui croyait au plaisir et à l'obstacle.

Les chiens de ces dames étaient deux nobles bêtes qui ne croyaient à rien.

Les ânes étaient de la famille des ânes de Lawrence Sterne.

C'était par une belle matinée que ces deux femmes , ces deux ânes , ces deux romanciers et ces deux chiens traversaient le bois de Boulogne. La nature s'était coquettement

parée de sa robe étoilée de marguerites ; les brises secouaient indolemment l'arôme des lilas qui penchaient leurs belles grappes aux murailles des jardins d'Auteuil , pour donner aux passants l'envie de les cueillir. Les ânes suivirent bientôt un sentier perdu sous des panaches de verdure ; les jolies femmes , énamourées par la solitude mystérieuse du sentier î étaient toutes tremblantes de plaisir ; leurs amants les regardaient d'un œil plus ardent, et les chiens bondissaient de plus belle. Comme la troupe arrivait devant un tapis d'herbe ombragé par un bouquet d'ormes , les bergères de la rue Laffîtte se laissèrent glisser dans les mains de leurs bergers , et le troupeau en émoi se mit à folâtrer sur le gazon.

Au travers d'une touffe de chênes Clotiide vit te\ut à coup passer un homme dont la longue chevelure lui donnait assez l'air d'un saule pleureur.

• — Mon Dieu! s'écria- 1 -elle, est-ce que nons sommes dans l'autre monde?

DANS LE BOIS DE BOULOGNE. *i09

— Avez-vous vu un fantôme, ma chère?

dit le romancier mystique.

Et , voyant à son tour la tête échevelée au travers des arbres :

— C'est le solitaire du bois de Boulogne , reprit-il d'un air distrait.

— Qu'est-ce donc que ce solitaire?

— Oh ! c'est une histoire lugubre.

: — Une histoire lugubre ! dit Florence , qui jetait des fleurs à son amant. Raconteznous-la , pour la grâce de Dieu !

— Non pour la grâce de Dieu , mais bien pour les vôtres, madame. Veuillez attendre que je me ressouvienne. Mes idées s'envolent sur les fleurs du passé comme des papillons : laissez-moi les ressaisir.

Après un silence:

— Les folles sont revenues au logis ; voici l'histoire qui se déroule. Soyez moins distraites , mes belles indolentes ! N'écoutez pas le chant des bouvreuils , c'est une musique perfide ; écoutez plutôt les lamentables amours du solitaire. Florence , ne jetez plus

210 LE ROMAX

de fleurs à Eugène ; et vous , Clotllde , donnez-moi votre main.

"L'assistance promit un religieux silence, a Vous savez, mesdames , qne le bois de Boulog ne, où vous vous ébattez en ce moment comme des tourterelles, a pour voisin le joli village d'Auleuil. C'est là que s'éteignit votre poëte bien -aimé, M. Boileau , qui ne s'alluma jamais aux regards des amours. »

Les deux amies se récrièrent.

— Nous ne voulons pas l'histoire de M. Boileau, car nous voulons une histoire d'amour.

« Or, ce farouche solitaire , qui vient de vous apparaître avec un air si fatal , n'avait d'autre demeure que la maison de Boileau. » Le romancier maritime secoua la tête en pensant que cette maison avait disparu depuis longtemps. Il voulut interrompre le conteur, qui lui fit signe de garder le silence.

«Si nous étion.<» aussi grands que ces or-

mes, nous verrions, en face de cette maison , par les découpures du feuillage, un joli pavillon chinois qui semble oublié là par la fée Urgèle. Les fleurs s'amusent à grimper sur les murs , et le jasmin tend ses bras au chèvrefeuille pour lui former une ceinture; un bosquet touffu ondoie et verdoie à l'entour : c'est un nid caché sur une branche. »

— A l'ordre ! à l'ordre ! poëte descriptif!

a C'était le pavillon où madame d'Albert et sa fille passaient une partie de l'année. Chaque printemps elles fuyaient Paris pour respirer à Auteuil l'air sauvage du bois. Quoique jeune encore , madame d'Albert fuyait sans regrets les plaisirs du monde : depuis longtemps elle n'avait d'autres joies que les joies maternelles. Sa fille était une faible enfant qu'elle n'avait sauvée que par sa sollicitude : Emmeline n'était apparue dans la vie que pour y voir la mort. En vain elle détournait les yeux, elle essayait do lutter : la mort la fascinait et l'attirait à elle. Depuis un an surtout, Emmeline, dé-

vorée par une tristesse infinie , marchait rapidement vers la tombe. S'il lui arrivait quelquefois de sourire , c'était le dimanche, aux danses quasi-champêtres d'Auteuil. Madame d'Albert ne pouvait découvrir la cause de cette noire tristesse. A ses demandes , Emmeline frissonnait et ne répondait que par des larmes. La cause , c'était l'amour, quoique ce mot charmant n'eût jamais caressé ses lèvres ; c'était cet amour chaste et pur que nous découvrons au fond de nos jeunes âmes comme , au matin , une perle de rosée dans le calice d'une rose. »

Les jolies femmes échangèrent un sourire moqueur.

« Oui , l'amour ! car depuis un an Erameline voyait le solitaire au bal d'Auteuil. Ils ne se parlaient pas , mais leurs yeux étaient éloquents et se révélaient avec candeur les joies mystérieuses de leurs âmes. Emmelinc demeurait près de sa mère , qui se laissait distraire par la vue des danses ; le solitaire s'appuyait contre le tronc d'un tilleul , et de

là s'envolaient vers Emmeline ses regards les plus doux et les plus tendres.

« Le solitaire s'était réfugié à Auteuil contre le souvenir d'un amour fatal : son plus sur refuee fut l'amour d'Emmeline. Son àme, qui s'était endormie en maudissant une femme perJBde , se réveilla en adorant un ange. Il aimait Emmeline , et son amour l'aveuglait sur le passé; Emmeline aimait le solitaire , et son amour l'aveuglait sur la mort.

« Un jour que le soleil rayonnait sur une des plus belles matinées du printemps , le bois se parsema de charmantes promeneuses , toutes ravies des roucoulements , des ombrages , des brises qui secouaient les parfums des tilleuls et des fraisiers. Mais bientôt le ciel se couvrit, et un violent orage dispersa les vagabondes.

«Madame d'Albert et sa fille se promenaient ce matin-là ; Emmeline , plus pâle et plus morne que jamais, semblait accablée par l'orage.

2ii LE ROMAN

«Nonchalamment couché sur l'herbe du bois, le solitaire entrevit la mère et la fille à l'instant même où la foudre éclata. Il entendit un cri aigu et courut à elles. Madame d'Albert venait de tomber évanouie ; Emmeline, agenouillée devant elle, essayait de la ranimer.

« Le solitaire saisit silencieusement madame d'Albert dans ses bras , et la transporta jusqu'au pavillon... »

Le romancier maritime souriait d'un air de doute. Le conteur , craignant que les dames ne fussent distraites par le sourire de son ami, les regarda sentimentalement et poursuivit ainsi :

— Le moyen est romanesque et commun , n'est-ce pas , mesdames ? Ce n'est pas ma faute ; d'ailleurs ce moyen en vaut un autre, et l'orage ne vient jamais mal dans une histoire d'amour. «En reprenant ses sens, madame d'Albert pâlit à la vue du solitaire; elle ressentit en elle quelque chose d'indéfinissable qui combattait son amour de mère.

DANS LE BOIS DE BOULOGiXE. 21â

Elle prit plaisir à regarder le solitaire, dont les yeux baignés de larmes de joie avaient des regards charmants. Cette pauvre femme, si forte pour repousser le mal de sa fille, fut faible contre l'amour.

« Le solitaire , qui s'était approché tout tremblant, lui prit une main qu'il baisa. Au bruit du baiser, madame d'Albert retomba évanouie.

«Quand elle rouvrit les yeux, elle était

seule. Ses souvenirs repassèrent devant elle,

et à travers ses souvenirs elle s'imagina voir

l'amour du solitaire. Il l'avait toujours suivie

dans ses promenades , souvent elle avait

rencontré ses regards en se penchant à sa

fenêtre : que lui fallait-il de plus pour lui

prouver qu'elle était aimée? Elle oubliait

Emmeline; du moins Emmeline lui semblait

trop enfant pour inspirer autre chose que

de l'amitié. La pauvre mère était veuve d'un

homme qui ne lui avait laissé qu'un triste

souvenir de l'amour; mais elle comprit alors

que l'amour était la fleur de la vie, la

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