G I^E ROMAN
fleur qui fleurit le matin et qui se fane le soir.
« Le solitaire et Emmeline étaient sortis ensemble... »
— Oh ! oh ! murmura le romancier maritime , pendant que la mère était évanouie?
Le conteur poursuivit sans daigner lui répondre :
« En traversant le jardin, le solitaire répéta à Emmeline ce que ses regards lui avaient dit tant de fols, et après la confession il effleura de ses lèvres le front de son amante, et s'enfuit tout plein d'une folle joie. Emmeline retourna près de sa -mère, qui était devenue triste ; un pressentiment lui disait au cœur que sa joie d'un instant était détruite.
« Emmeline l'embrassa et se mit à pleurer. — Des larmes , ma fille ! dit madame d'Albert. — 0 mon Dieu ! je suis heureuse , ma mère, et je pleure de joie. Madame d'Albert frémit et repoussa sa fille : elle avait lu dans l'àme d'Emmeline, et quelque cho^e de
discordant passait dans son cœur ; c'était la jalousie.
« Le lendemain madame d'Albert revit le solitaire en l'absence d'Emmeline : elle fut frappée de sa pâleur et du trouble de ses yeux. Ils descendirent au jardin et s'arrêtèrent sous une allée ombreuse , où ils demeurèrent longtemps silencieux. Tout à coup l'amoureux, combattant une dernière crainte , se jeta aux genoux de madame d'Albert pour lui confier qu'il aimait sa fille. — Ah ! madame, lui dit-il d'une voix suppliante, ayez pitié de moi ! Madame d'Albert crut que l'amour égarait le pauvre garçon; égarée elle-même , elle le releva et l'appuya sur son cœur. »
Le romancier maritime interrompit le romancier mystique :
— La nuit s'avance plus vite que ton hi stoire.
— Ta remarque n'a pas le sens commun , puisqu'elle avertit ces dames que la nuit vient. Il faut vraiment n'avoir rien à faire
ni rien à dire aux femmes pour parler ainsi. Du reste, console-toi, nous sommes au dernier chapitre.
«Madame d'Albert ne fut pas longtemps trompée, sa chimère s'évanouit bien vite : un soir elle surprit sa fille pleurant sur les mains du solitaire, qui lui baisait les cheveux. La pauvre femme tomba malade.
Elle avait peur de vivre plus longtemps. Dans son délire , elle appelait le solitaire à grands cris, elle maudissait sa fille, elle maudissait Dieu. Emmeline, malgré ses souffrances ardentes, passa les nuits à veiller sa mère.
« Elle avait supplié le solitaire de ne plus reparaître. Un soir qu'elle étouffait ses sanglots au lit de sa mère, elle alla au jardin. Elle entendit un bruit de pas, et jeta un cri à l'apparition de son amant. — Vous ! lui dit -elle. Vous voulez donc assister à une scène de deuil ? ma mère se meurt ! Et se jetant dans les bras du solitaire : — Je vais mourir aussi, je le sens ! le mal qui me dévore
depuis si longtemps poursuit tous les jours «es ravages : oh ! n'abandonnez pas ma pauvre mère ! demain peut-être elle sera seule pour souffrir ! Le solitaire ne répondit aux paroles d'Emmeline que par des larmes ; il la pressa sur son cœur pour la ranimer; il lui parla d'amour et d'espérance. Ce fut en vain, Emmeliwe ne croyait plus qu'à la mort.
« L'automne , cette méchante fée qui renverse toutes les parures de la terre, qui effeuille lentement les bois , qui fane en un jour toutes les fleurs , l'automne était jalouse d'Emmeline comme d'une belle fleur, et , quelques heures encore, elle devait l'atteindre.
«Ce soir-là les deux amants, assis sur le seuil du pavillon , se regardaient tristement aux tristes clartés de la lune. Les arbres qui s'effeuillaient, le vent qui gémissait sur les branches , les fleurs pleines de rosée et penchées vers leurs lombes , semblaient en harmonie avec l'àme des amants ; la nature était pâle et lugubre à l'approche de l'hiver
coQime Emmellne à l'approclie de la mort; la nature allait perdre sa robe toute parsemée de fleurs, Emmellne allait perdre sa vie toute parfumée d'amour
« Vous devinez que le solitaire et Emmeline souffrirent horriblement sur le seuil du pavillon. Us voulaient se cacher leurs larmes, mais ils pleuraient toujours. •
« Un grand nuage voila la lune , il tomba quelques gouttes de pluie. Emmeline entraîna son amant vers sa mère, qui, à la voix de sa fille , sembla sortir d'un long sommeil. — Emmellne ! s'écria-t-elle, accours, accours! je vais mourir! Elle renvoya sa garde; et, voyant tout à coup le solitaire se dessiner dans l'ombre, elle lui tendit tristement la main. Quand il eut saisi cette main déjà glacée, elle tendit l'autre à sa fille, et mourut bientôt en les réunissant.
« Mais la mort n'était pas venue pour elle seule: après avoir saisi la mère, elle ouvrit ses bras à la fille. Emmeline s'éteignit quelques jours après sur le cœui- palpitant du
solitaire, bercée par un doux songe d'amour. » Vers la fin de cette histoire , le romancier mystique avait assombri sa voix et penché tristement la tête; les deux femmes étaient émues jusqu'aux larmes, ni plus ni moins qu'à la fin d'un roman intime.
— Vous pleurez , mesdames! Vous êtes des femmes sensibles , dit le conteur en éclatant de rire.
— Voilà bien les hommes! on meurt d'amour, et ils rient.
— On ne meurt pas d'amour, mesdames.
— Et votre histoire?
— ■ Mon histoire est un conte. Je voulais vous faire rire, et il ne fallait rien moins que de vous voir pleurer.
— Mais cet homme que nous avons vu au travers de cqs arbres?
— C'est un monsieur quelconque promenant ses longs cheveux.
Les deux amies, indignées, se vengèrent du conteur. Vous avez trop d'esprit pour ne pas deviner comment.
STERNE ET EUISA.
Vous aimez Sterne , madame ; Sterne vous eût adorée en dépit d'Elisa. Vous êtes française par le cœur, par la beauté, et surtout par l'esprit, et Sterne n'est-il pas l'écrivain étranger le plus français? Quoiqu'il descendît en ligne plus ou moins droite de l'archevêque Roger Sterne, je crois qu'il était un peu de notre pays. Qui oserait, dans ce monde, dire avec assurance : Je sais d'où je
•>2(i STERNE
viens, je sais où je vais? Sterne avait l'insouciante légèreté , la joyeuse moquerie et la voluptueuse inconstance des Français d'autrefois, ce qui faisait dire à Garrick : « Tu n'es pas de ton pays. » Sterne lui-même, dans ses mémoires, confesse qu'il est philo- ' sophe de l'école française , puisqu'il rit de tout quand il ne pleure pas. D'ailleurs , le Voyage sentimental ., cette histoire du cœur, cette comédie humaine en miniature, n'a-t-il pas eu la France pour théâtre ?
Je vais vous raconter, madame, ce que je sais des amours de Sterne et d'Elisa, ce que je sais de la vie de ce moqueur rabelaisien, qui riait pour effaroucher la mort , et qui pleurait pour se consoler de la vie. Lawrence Sterne naquit à Clounel , en Irlande, dans l'automne de 1713. «Je suis né, voilà la seule chose dont je n'aie pas à douter.» Son enfance fut un long pèlerinage à travers l'Angleterre : son père était soldat, il suivait toujours son père. Cependant le père mourut , et le jeune Lawrence ne s'avisa pas de
le suivre jusque-là. 11 entra alors à l'Université de Cambridge. En^733, il fut admis au collège de Jésus, d'où il sortit avec quelques bribes de littérature qui avaient surpris sa paresse.
Ce fut à York que Sterne se maria, en 1741, à lady S... Voilà tout ce qu'il dit de sa femme dans ses mémoires : «Je me suis marié, hélas! mais j'aime mieux tirer le rideau. » Comme le hasard fut toute sa vie , il s'était marié par hasard. Cependant, il était toujours éperdument amoureux de quelque belle; mais, hormis Elisa , le soleil de ses amours, toutes ces belles passèrent dans son âme ardente comme un éclair dans l'orage. Voyez plutôt : à onze ans il aimait une jolie fermière d'Hallifax qui avait une grâce infinie à lui offrir une tasse de lait quand son maître l'emmenait à la ferme ; la tasse était grise et difforme , mais jamais coupe céleste ne contint tant de miel. 11 se rappelait toujours un petit chien tacheté qui l'accueillait par des jappements; jamais musiqjic.
hormis la voix de la belle Elisa, ne le charma comme ces jappements. A onze ans il aimàit une jolie enfant qu'il rencontrait souvent à la promenade. Longtemps après il désirait ardemment revoir les promenades d'Hallifax; et, sans Elisa , il fut peut-être allé les revoir. A onze ans — toujours à onze ans — il aimait une grande fille du comté qu'il voyait à l'église; il avoue qu'elle lui cachait Dieu dans son temple. Quand il devint vicaire de Stutton , il adora Dieu plus d'une fois en rêvant à cette fille, et jamais souvenirs ne furent plus doux — hormis les souvenirs d'Elisa. — Voilà bien la nature de Sterne! Le matin, à la ferme, il aimait la fermière; le soir, à la promenade, il oubliait la fermière, et, le dimanche, il oubliait la fermière et la jolie promeneuse. Et je n'ai point parlé des yeux bleus de la sœur du maître, ni d'une figure mignarde qu'il voyait . tous les beaux soirs, à une fenêtre. Et puis, c'est Garrick qui raconte ces amours! qui sait s'il n'en oublie pas!
Ce ne fut pas seulement à onze ans que Sterne aima ainsi; et quand il vit lady S... pour la première fois , bien des flammes s'étaient allumées et éteintes dans son âme. Il fut séduit par la sentimentale tristesse de lady S... , et se mit à l'aimer de toutes ses forces. — Un mois après , il aimait la blanchisseuse de son oncle. — Lady S... se retira à la campagne chez une de ses sœurs; sa tristesse prit des couleurs plus sombres; elle tomba malade , et , se croyant sur son lit de mort , elle envoya à Sterne un testament où elle lui léguait jusqu'au dernier shilling de sa fortune. Sterne, touché jusqu'aux larmes, se souvint de son amour, et courut la revoir. Elle triompha de la maladie , et , quelque temps après , elle devint sa femme.
Pauvre et obscur vicaire de Stutton, il ne rêvait d'abord que les joies de famille : sa fille, son chien , sa femme, la peinture , la musique, la chasse, étaient toutes ses amours ; quoiqu'alors il ne fut pas en adoration devant sa femme, il l'aimait pourtant. — Gar-
rlck assure qu'il aimait mieux son chien. — La tristesse sentimentale de sa femme se changea en tristesse maussade ; bientôt il ne se passa pas de jours qu'elle ne le tourmentât par ses querelles. — Malgré ces querelles, d'autres diraient à cause de ces querelles , il aimait sa pauvre cottage , sa belle forêt de Gastres , dont les grands bruits le charmaient toujours*; il aimait le sentier qui se déroule de Stutton à Hillington , où il prêchait tous les dimanches (il officiait le matin à Stutton , et prêchait le soir à Hillington). Ce fut dans ce sentier qu'il eut les plus beaux rêves, qu'il ressentit les plus purs sentiments ; ce fut dans ce sentier qu'il versa les plus douces larmes et qu'il vit s'ensevelir sa jeunesse. Il semble étrange que, dans la solitude profonde de Stutton, il ait écrit ses Sermons , et surtout Tristram Shanrly ; car sa vie solitaire avait peu à peu effacé sa gaieté ; il était souvent triste et semblait toujours perdu dans ses songes. Sans Rabelais, peut-être fùt-il devenu un
poëte ou un prêtre mystique, n'aspirant qu'aux voluptés célestes. Rabelais tomba dans son existence comme une pierre dans l'eau: sou existence, déjà purifiée de quelques erreurs de jeunesse , se troubla et s'agita singulièrement au choc de Gargantua. Il changea de culte comme il changeait d'amour; Dieu fut oublié pour Rabelais; le prêtre qui croyait se mit à rire , non de ce rire sec qui nous épouvante , mais de ce rire charmant qui traverse l'àme comme un rayon de joie , qui égaie et attendrit le cœur.
Il vint un temps — et ce fut quand Rabelais devint l'idole de sa pensée — où il fit moins de caresses à sa fille , où il repoussa du genou la tête rêveuse de son chien, où il oublia de se quereller avec sa femme. Il y avait alors pour lui quelque chose de plus cher que sa femme et son chien ; au milieu du calme si doux et si rafraîchissant de la forêt, un éclair d'orage étincelait : ce n'était plus l'amoui , c'était la pensée de Tristiam
Shandy. Sterne aspirait à la gloire, cette coquine qui ne se donne jamais pour rien ; il voulait une de ses caresses , dùt-il la payer de son sang , car cette caresse laisse une auréole d'or sur le front du poëte ; il voulait la seconde vie , la vie insaisissable et capricieuse que donne la renommée , sans doute parce que l'autre vie ne lui semblait bonne à rien. Dès ce temps-là, la musique et la peinture furent sacrifiées; et pourtant on aimait ses romances à York, et les poëmes de Wodhul révèlent son talent de peintre. Il brisa sa harpe et ses crayons, parce que les sons de la harpe n'avaient point assez d'échos , parce que les traits du crayon étaient périssables ; il espéra en son esprit : il n'avait pas tout à fait tort.
A l'Université, il s'était lié d'une amitié durable avec John Hall , le spirituel auteur des contes Trazy taies. — John Hall avait un château près de Stutton , dont la précieuse bibliothèque était toujours ouverte à Sterne , et Sterne était plus souvent de-
vant cette bibliothèque que devant l'autel. C'est là surtout qu'il étudia Rabelais et Montaigne. Le matin il prenait son fusil , il appelait son chien , et se mettait en route pour le château en ayant l'air de chasser : c'était la chasse aux idées. Un jour qu'il s'était égaré dans la forêt , John Hall le vit et lui demanda où il allait. — Je ne sais pas , répondit-il. Quand il rentra le soir, sa femme lui demanda d'où il venait ; il répondit encore qu'il ne savait pas. Il était alors dans toute l'ardeur de la création de Tristram Skandf. Quelque temps avant , il avait publié à York des sermons qui ne l'avaient guère fait rayonner : il publia les deux pre-: miers volumes de Tristram Shandy; mais à York ce début ne fit aucun bruit : les beaux esprits du comté trouvaient que ce n'était qu'une mauvaise copie de Buckingham , qui déjà est une mauvaise copie de Scarron. Sterne , froissé , fit le voyage de Londres , où, repoussé de tous les libraires, il se vit forcé de s'éditer lui-même , et ce fut un heu-
reux libraire, car la première édition de Londres se vendit tout d'un coup. Jamais succès ne fut plus bruyant ni plus universel ; Sterne devint à la mode, et les plus grands seigneurs de Londres se crurent honorés de l'avoir vu. — Toute la province d'York, confuse de ses critiques, se mord encore les lèvres. Tristram Shanclf ranima pendant quelques jours la joie morose de l'Angleterre ; ce fut comme un souvenir de ce bon vieux temps où on s'endormait dans une indolence moqueuse , où la burlesque et joviale poésie de Scarron déridait les fronts les plus sévères, cette poésie tant aimée par Charles II, le roi de la joyeuse insouciance, qui avait, dans le poëte Buckingham , un bouffon et un ministre — à moins qu'il ne fut luimême le ministre et le bouffon de Buckingham. — L'Angleterre a changé d'insouciance : joyeuse au temps de Charles II , triste au temps de Sterne, sombre aujourd'hui.— Je ne m'étonne plus qu'ils aient invj'nté des chemins de fer !
Sterne avait quarante-six ans alors; le plaisir plutôt que le travail avait brisé son corps, la Rossinante de son esprit, le chevalier errant. Il faillit k mourir de joie au bruit de son succès inespéré. Il en tomba malade, et ce fut vers la fin de cette lente maladie qu'il vit Elisa , sa dernière joie dans ce monde , Elisa , « l'ange des douces vertus , l'étoile de ses pensées , la plus digne et la plus noble des femmes. » Ce fut alors que Sterne écrivit à John Hall qu'il était las de sa femme , et qu'il ne pourrait la revoir sans dégoût. C'est sa femme même qui a publié cette lettre. Serait-ce par vengeance ? Les femmes ne se vengent pas ainsi. Dans ses mémoires , Sterne raconte comment il vit Elisa. Pendant sa maladie, il rêvait, un matin , au coin du feu , quand on lui remit la carte d'une femme qui désirait le connaître, et qui le priait d'aller prendre du filé en son logis. Sterne , empêché par sa maladie , fit prier cette dame de venir. — Elle vint ; et , suivant Sterne , il en advint