STEP.rSE
l'amour le plus saint et le plus pur qui se soit allumé sur la terre. Elisa , c'était une larme du ciel versée dans son âme pour la purifier. — Comme le ciel qui se mire dans des flots troublés sans se ternir, l'amour revient dans une âme impure sans perdre sa pureté. — Un seul homme de ce temps-là a cru à la pureté de cet amour, l'abbé Raynal , qui , dans son Hisloire philosophique , a fait un magnifique éloge d'Elisa ; la sainte vierge Marie n'eut jamais de si belles louanges. Tout ridicule qu'il soit , ce panégyrique arrache des larmes , quand le vieillard , qui avait espéré la main d'Elisa pour le conduire au tombeau , s'écrie : « 0 renversement de toutes les espérances humaines ! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours , le destin m'a condamné à vivre et mourir seul. »
Elisa était née en Angleterre; on l'en avait arrachée dès son enfance pour l'entraîner aux Indes, où (^c'ost Sterne qui parle) «ses sentiments se mûrirent en principes, et s'é-
chauffèrent de l'enthousiasme sublime de la morale des Orientaux. » Elle se mourait aux Indes ; elle était revenue dans son pays reprendre quelque sève. C'était une nature poétique , que sa famille avait mariée ou plutôt sacrifiée à la nature rude et sauvage d'un Indien. Depuis son mariage, la malheureuse se fanait sous les larmes, et Sterne devint tout à la fois son ami , son frère, son amant, sa consolation et son espérance.
Sterne , qui avait oublié sa femme aux genoux d'Elisa, dépensait à Londres avec une singulière prodigalité son esprit et son argent ; on le voyait souvent avec Garrick à la cour de la princesse de Galles , on le voyait plus souvent avec Elisa : c'était la première femme qui fût parvenue à fixer cette nature papillonnante. «Comment voulez-vous que je retourne à York ? écrivait-il à John Hall ; Elisa a coupé mes ailes. »
Au retour de son voyage en France et en Italie , il se retira à Coxwould , dans une retraite charmante que lui avait donnée le
comte de Falconbridge. La tendre EHsa y fut lui dire adieu. Sa femme et sa fille étaient demeurées en France, on ne sait dans quel lieu; les méchants ont dit dans un couvent. Elisa demeura trop longtemps à Coxwould pour un adieu. Ce fut à Coxwould que Sterne écrivit le Voyage sentimental , sous l'impression de son amour pour elle. Enfin elle repartit aux Indes, et ce fut pour toujours; il ne la rencontra plus dans ce monde. LcvS adieux furent déchirants. Les jours qui suivirent ont vu Sterne , déjà chancelant, gravir une petite colline au voisinage de Coxwould. Quand il arrivait au sommet, il ne songeait pas à se reposer, il demeurait des heures entières le regard plongé vers la mer. Avant l'abbé Raynal , Sterne était seul ! Eugène . un autre ami de Sterne , écrivait à Londres qu'il avait pleuré on revoyant le pauvre Yorick n'ayant plus le regard d'Elisa pour illuminer ses ténèbres; il racontait qu'il l'avait rencontré une fois dans le chemin de la petite montagne, et qu'il avait été si
frappé de 8a douleur solitaire, qu'il s'était détourné en silence.
Sterne revint à Londres quelques jours avant l'apparition du Voyage sentimental , plus affaibli , plus épuisé que jamais ; il retomba malade et mourut. Et voyez quel homme d'esprit c'était que Sterne ! il n'en montra pas à sa mort. Garrick assure pourtant qu'au dernier instant il fit un sourire et une grimace — un sourire à la mort, une grimace à la vie. — L'Angleterre ne s'émut point à cette mort; son convoi fut désert. Il fut inhumé sans faste dans le cimetière de Moribode; et deux étrangers — des Français, sans doute : les Français se trouvent partout pour ces choses-là — érigèrent sur la fosse un monument où on vit longtemps ces mots : Que ses os reposent en paix. Garrick avait raison de dire à Sterne : « Tu n'es pas de ton pays. »
Ainsi s'éteignit, en 1768, ce pauvre Yorick, c'est-à-dire la verve la plus narquoise et la plus mordante de l'Angleterre, -lamais ima-
gination ne fut si bien illuminée de feux follets , jamais esprit ne jeta de plus belles pluies d'étincelles, jamais philosophe ne vit plus clair dans le cœur humain. C'était un sage qui prenait la mine d'un fou pour divaguer sérieusement, un fou qui se donnait les airs d'un sage pour mieux jouer sa comédie ou sa parade. Après lui , plus de voix railleuse qui fasse trembler le ridicule , plus d'épigrammes qui bourdonnent à l'oreille des sots. Encore s'il n'y avait plus de sots! Or, nous sommes en Angleterre ; et quand même nous serions en France...
Il faudrait se croire autant d'esprit que Sterne en avait pour oser faire la critique de ses livres : voilà pourquoi , madame, je garde ici le silence.
Garrick dit qu'à sa dernière heure Sterne eut des remords. Depuis longtemps l'ange de la religion avait délaissé sa vie : il a dû frémir en se voyant seul en face de la mort, sans que nulle âme aimée fût là pour lui dire adieu , cet adieu de la famille ou de
l'amante qui porte bonheur dans le dernier et fatal voyage. Sans doute il regretta sa femme et sa fille, il retourna dans sa vie passée , il se rappela ses beaux jours écoulés dans le cottage de Stutton , ses mélancoliques soirées de la forêt de Gastres , ses promenades austères dans les ruines de la vieille abbaye. — 0 mon Dieu! s'écria-t-il à diverses reprises , c'était donc cela! Que voulaient dire ces mots? Cherchez bien, madame. Mais ces idées affligeantes s'effaçaient par intervalles. La poésie , qui ne se lasse point de consoler ses enfants — et Sterne était son enfant gâté — venait s'asseoir sur le lit du moribond, et lui chantait encore des hymnes d'espérance qui l'aveuglaient sur sa mort prochaine. Et ce n'étaient plus ni sa femme ni sa fille qu'il regrettait , c'était Elisa.
En mourant, il tendit ses bras dans le vide. Vers qui ? Vers sa femme ou vers Elisa ? Vers Elisa, sans doute, puisqu'elle fut la première à l'aller revoir au ciel.
UN
PÈLERINAGE A NOTRE-DAfïiE-DE-LIESSE.
Les dieux s'en vont! Ce cri n'est qu'un mensonge de poëte ; ne voyez-vous pas comme toujours des rosaires, des pèlerinages et des miracles ? Les dieux s'en vont ! ne voyez-vous pas plus que jamais de belles moissons et de belles vendanges? Les dieux sont toujours là. Si quelqu'un s'en va de ce monde , ce n'est pas Dieu; c'est vous , c'est moi , et, après nous, c'est notre médecin, c'est notre
curé. Dieu reste toujours pour veiller sur notre héritage et sur les nouveaux venus. Où est Voltaire, qui abattait d'un trait de plume, c'est-à-dire d'un trait d'esprit , la glorieuse croix arrosée du sang de Jésus et des larmes de Madeleine? Où sont les bruyants philosophes qui transformaient la Bible en encyclopédie, les divins cantiques en chansons grivoises? Où sont-ils tous? Mais n'allons pas si loin ; ceci n'est rien autre chose que le récit simple et fidèle d'un petit pèlerinage dans un pays fort hanté des croyants. Nous partîmes le 10 juillet de N... , dans le piteux char-à-bancs du château. Jamais le char-à-bancs n'avait mené si joyeuse compagnie , à savoir : le substitut du procureur du roi de T... , un médecin et sa femme , un notaire et sa femme. Moi je conduisais le carrosse, au grand dépit de la compagnie ; mais quand on va en pèlerinage , il faut bien s'abandonner un peu à la grâce de Dieu. Nous vîmes à notre départ poindre le soleil à travers lesormcs de la montagne de Parmailles ;
le ciel nous promettait bon visage pour la matinée. Au bout de l'avenue du château , nous n'avions encore rien dit (je ne parle pas des femmes); mais, une fois en route, le médecin , un peu hâbleur, se mit en verve; le substitut lui répliqua par de belles métaphores ; le notaire, né galant, fit de la satire et du madrigal avec les deux dames ; moi seul je fus le vrai pèlerin ; tout en émoustillant le cheval , j'admirai au passage les richesses de la vallée, les blés jaunissants, la vigne en fleur, les cerisiers tout rouges de fruits, le foin que secouaient les faneuses, le seigle où criait la faux du moissonneur : ces tableaux variés brillaient de tout l'éclat du soleil et de la rosée. La nature est belle le matin, à l'encontre de beaucoup de belles femmes qui ne se montrent jamais à leur lever. C'est encore une mode perdue que d'être belle le matin ; au XVlll*' siècle, les petites marquises n'étaient pas si dédaigneuses. Il est vrai qu'il n'y a plus de ruelles, ni de poètes dorés, ni d'abbés galants.
Au bord de la forêt de Samoucy, nous vîmes déjà des troupes de pèlerins , les uns allant , les autres revenant , presque tous pieds nus, même au retour. Les uns portaient à Notre-Dame des couronnes de roses blanches pillées dans les jardins du voisinage , les autres rapportaient à leurs chapeaux ou à leur corsage des bouquets de roses artificielles achetés à la porte de l'église de Liesse ; les plus vieux récitaient leurs patenôtres, les plus jeunes chantaient le cantique de Notre-Dame :
Peuple dévotieux , Ecoutez en ces lieux :
En grande joie et liesse Vous allez bientôt voir Le beau visage noir De Notre-Danae-de-Liesse.
Parmi les plus dévotieux se trouvait un pauvre diable presque aveugle qui s'imaginait voir clair, grâce à son pèlerinage , mais qui ne voyait pas du tout; il vint se jeter.
A NOTRE-DAME-DE-LIESSE. 2o3
ciel. Cela est bel et bon , dit Ismérie ; baptisée, chrétienne, catholique, apostolique et romaine. Mais aller en France, c'est un peu loin , d'autant plus que les chemins sont mauvais. — Enfin , on ne fait pas son salut en dormant. Ismérie se lève ; elle prend la miraculeuse image et ses pierreries (en fille bien apprise), elle va retrouver les chevaliers pour les consulter ; la nuit porte conseil. A peine arrive-t-elle en leur prison, que toutes les chaînes se brisent comme du verre. Suivez-moi donc , dit-elle aux prisonniers ; il ne fait pas bien clair , mais cette bienheureuse image , toujours rayonnante, nous éclairera mieux qu'une lanterne. Les chevaliers ne se le font pas dire une seconde fois. En moins d'une minute , voilà la caravane en route ; c'était bien la caravane du Caire. Ils arrivent gaiement au bord du Nil; un pêcheur nocturne se trouve là fort à propos; ils descendent dans sa barque, ils abordent à l'autre rive, et prennent le premier chemin venu.
Ayant marcIié longtemps, La sultane uistemeni Dit aux trois pentilsliommes :
Je vou<lrais faire un sonn.tne.
Les chevaliers soudain , S'écarlanl du eliemin , Entrent dans un bocaffe...
Vous voyez que c'étaient bien là des clievaliers français et galants. Etant toits endormis, ils furent, mes amis, transportés par miracle, et sans y penser, dans le royaume de France. — Oh! oh! s'écrie le plus jeune des chevaliers à son réveil, voilà là-bas les cheminées du château de mon père ; voyez par-dessus ces chênes le clocher de notre pays; c'est ce qui s'appelle faire son chemin en dormant.
Voyant un jeune berger
Jouant <iu flageolet,
L'un de ces grntilsliommes,
Oui avait bien dormi ,
Lui dit : 0 mon ami !
Dis-moi donc où nous sommes.
Le berger leur répond sur son flaj3;eoiet qu'ils sont en Picardie, /br^ loin de la Turquie. Cependant la fille du soudan ne voit plus l'image miraculeuse; elle pleure, elle crie, elle se désespère ; les voilà tous qui battent la campagne; enfin, Ismérie retrouve l'image au bord d'une fontaine; après avoir bu à cette fontaine , Ismérie reprend l'image dans ses bras, malgré les chevaliers qui sollicitent cette gloire. L'image divine n'était pas au bout de ses divins caprices ; en passant dans un enclos , à deux pas du château , elle devint tout à coup si lourde, qu'lsraérie la laissa tomber sur l'herbe en pleurant ; les chevaliers voulurent en vain la soulever. Ils comprirent que c'était là que la sainte Vierge devait avoir un autel, ils firent vœu d'y bâtir une église. Enfin , ils arrivent dans leur vieux manoir sous cette bonne escorte. La mère des chevaliers ne vit point de prime abord Ismérie d'un bon œil; mais dès qu'elle apprit que la fille du soudan n'était pas venue en France pour devenir sa bru ,
elle l'accueillit le mieux du monde ; elle alla même jusqu'à consentir à se faire sa marraine. Peu de jours après, Ismérie fut baptisée et confirmée en grande pompe dans la cathédrale de Laon , par l'évéque Barthélémy de Vir. Après quoi je ne sais ce qu'elle devint ; mais ce que je sais, grâce à la tradition, c'est que les chevaliers , fidèles à leur vœu , élevèrent une église dans leur enclos pour consacrer tous ces miracles. Cette église fut bientôt féconde en prodiges. L'évcque Barthélémy vint la bénir au milieu du peuple de toute la province ; l'image miraculeuse fut élevée sur l'autel où elle est encore dans une robe d'or et d'argent. On vint l'implorer de toutes les provinces de France; il y eut même des pèlerins allemands et espagnols ; en vérité , saint Jacques de Compostelle n'eut jamais si beau jeu. L'église fut nommée Notre -Dame-de- Liesse. A côté de l'église il fallait une auberge pour les pèlerins ; à côté du cabaret se plaça bientôt un marchand de bouquets artificiels et d'images miraculeu-
ses : de là l'origine de ce village, qui compte plus d'un millier d'âmes. Il y eut des pèlerins de toutes les façons ; les rois Charles VI et Charles VII y vinrent plusieurs fois fort dévotement , à pied et à cheval ; ^ené, comte de Provence et roi de Sicile, laissa à cette église par son testament, en 1474, un marc d'or ; Louis XI y pria en 14 75, et y fit bénir la A'otre-Dame de plomb de son chapelet ; en 1482, il y fit bâtir une chapelle pour at tendrir la sainte Vierge sur son sort : François I" et Henri II y furent de très-génereux pèlerins ; Charles IX y fit plus d'une neuvaine ; ce fut pour cette majesté superstitieuse que le cardinal de Lorraine réédifia le château de Marchais , qui est encore à cette heure un des plus riches châteaux de France. Marie de Médicis , Anne d'Autriche, Louis XIII, le cardinal de Richelieu, furent souvent en pèlerinage à Notre -Dame-de- Liesse, qui n'a fait grands miracles en leur faveur. Enfin ISotre-Dame fut visitée en 1820 par madame la duchesse de Berri,
«iÔ8 11^ PW.KRINAGF
Les miracles s'étendaient au delà de l'église; il vous souvient de cette bienheureuse fontaine où Ismérie avait retrouvé l'image de la Vierge; or, sur cette fontaine, une chapelle s'était élevée pour protéger la source divine, ou plutôt pour vendre des verres d'eau aux pèlerins , comme on vendait des bouteilles de vin à l'auberge. Mais l'eau de la chapelle fut, à notre grande surprise, plus recherchée que le vin du cabaret: vous verrez pourquoi.
Puisque nous sommes à peu près au bouf de l'histoire, poursuivons notre pèlerinage. Noiis nous arrêtâmes dans la forêt pour déjeuner; nous déjeunâmes un peu de l'air du temps : une croûte de pâté, une aile de poulet , un flacon de vin de Bordeaux. Après déjeuner, nous nous remîmes en route plus gais et plus causeurs. Notre équipage fut bientôt entouré et harcelé d'une douzaine de petits mendiants indigènes qui chantaient le cantique de Notre-Dame tout en faisant la roue. Nous ne savions d'où ils venaient ;
les uns semblaient sortir de la poussière du chemin, les autres des halliers épineux. Pour une pièce de trente sous, nous fûmes bénis à outrance. Près d'arriver à Liesse, nous demandâmes la meilleure auberge à un beau monsieur joufflu et souriant qui passait près de nous. — La meilleure auberge? dit-il lentement en ayant l'air d'y mettre de la conscience; ma foi, messieurs, je crois bien que c'est celle que voilà. — En achevant ces mots , il nous indiquait du doigt la chapelle de la fontaine. Nous comprîmes ; les dames y voulurent descendre , nous y descendîmes. Il y avait foule; un vieux sacristain de triste mine versait à boire aux pécheurs avec un peu de parcimonie ; on le payait comptant , donnant donnant, un verre pour un sou, et une antienne au lieu d'une chanson par-dessus le marché. Après avoir secoué sa sébile et prié les buveurs oisifs de s'en aller, il vint à nous et nous demanda quel nombre de verres nous voulions boire. Et voyant plusieurs d'entre nous faire la
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grimace, il ouvrit un tabernacle et y prit un calice de cristal. — C'est dans ce calice que le roi Louis XllI , par la grâce de Dieu , a bu de cette eau miraculeuse.
Les dames sourirent au sacristain.
— Quelle est la vertu de cette eau ? demanda le médecin , qui est un esprit fort.
— La vertu de cette eau, répondit le marchand , c'est de purifier l'âme des pécheurs , si bien qu'ils sont en état de grâce pour implorer Notre-Dame. En voulez -vous six verres ? La vertu de cette eau , c'est aussi de préserver de la fièvre maligne. En prendrezvous chacun deux verres? Voyons, madame, donnez le bon exemple ! — Le sacristain se pencha vers la fontaine, et y puisa un verre d'eau tout en récitant un orémus : Concède^, misericors Deirs , frai^if/'/afi iiostrœ prœsi^ dium.
Jésus-Christ et la Madelaine, saint Augustin et sainte Thérèse, nous ont découvert par leurs larmes la source divine qui lave les péchés ; j'aime mieux la fontaine de Notre-
Dame-de-Liesse : la source des larmes est amère ; la fontaine en question verse la plus belle eau de roche du monde. Parmi les fontaines consacrées , il n'y a que la fontaine où Rébecca enivra Eliézer qui puisse compter à côté de celle-là. J'ai poussé le fanatisme jusqu'à boire tout un verre ; les dames, plus fanatiques encore, ou peut-être plus pécheresses , burent deux verres sans trop de peine.
Un valet de l'auberge voisine était venu prendre notre cheval ; nous allâmes à pied à l'église , en bons pèlerins. Cette église , grâce aux dons des princes et princesses , cardinaux et bénédictines . est la plus coquette des églises de France ; que de paillettes ! que de verroterie ! que de clinquant ! Auprès de l'église de Liesse, ?Sotre-Dame-de- Lorette est une église très-austère. Mais le plus bel enjolivement est, sans contredit, un beau millier de béquilles appendues dans une chapelle en témoignage des miracles de Notre-Dame. Voilà pour les boiteux. Les
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aveugles ont laissé quelques paires de lunettes; les autres martyrs de l'espèce humaine n'avaient rien à laisser en témoignage, si ce n'est des cierges , un peu de fumée de plus ou de moins. Outre les boiteux qui ont marché sur les deux jambes, les aveugles qui ont vu, bien d'autres malades sont redevenus allègres et gais, grâce à la commisération de Notre-Dame-de Liesse; il y a des saintes qui ne guérissent qu'un petit coin de notre corps, mais celle-là n'y regarde pas de si près, elle sait sur le bout de ses doigts le catalogue de tous les maux. — jNotre-Dame-de-Liesse, dis-je avec ferveur, délivrez-nous des médecins. — Délivrez-nous des substituts , dit le médecin. — Délivrez-nous des avocats, dit le substitut. — Et nous entamâmes une kyrielle de toutes les plaies de la France. La femme du notaire finit par cette intercession : — Délivrez-nous, 6 sainte Ismérie, des sept péchés capitaux et des sept mille péchés véniels. — Gardezvous-en bien, 6 gracieuse Notre-Dame, dit
A NOTRE-DAM E-DE-Ll ESSE. 2G3
la femme du médecin ; accordez-nous, comme de coutume, notre petit péché quotidien. Ainsi soit-il.
Comme nous passions dans la nef, nous vîmes une jeune paysanne en béguin , qui tirait la corde d'une cloche de toutes ses forces. — Pourquoi tirez-vous si bien cette cloche? lui demanda sans façons la femme du notaire.
La paysanne allait répondre; mais, nous voyant approcher, elle rougit et s'en alla prier un peu plus loin.
— Cette corde, dit le médecin , qui élai( le plus savant, quoique le plus mauvais catholique, est aussi miraculeuse que l'eau de la fontaine : si du premier coup les femmes font sonner la cloche, elles peuvent compter sur un enfant dans l'année.
— Mais, dit malicieusement le substitut, qui compte sans son hôte compte deux fois.
— Ah çà , dit le notaire, qui était l'homme moral de la bande, celle qui vient de tirer la corde n'a pas trop l'air d'êlre mariée?
264 Ui^ PÈLERINAGE
— Vous êtes bien innocent , dit le médecin ; si elle était mariée, elle ne viendrait pas si loin.
— C'est donc une vagabonde ?
— Au contraire , c'est une fille très-sage et qui raisonne bien : la corde ne promet pas d'époux ; mais , en lui demandant un enfant, le mari est sous-entendu.
A cet instant , nous fûmes attirés par un bruit de voix argentines qui résonnaient dans une chapelle : c'étaient une douzaine et demie de petites filles de dix à onze ans qui se confessaient à un vieux chanoine de figure résignée. Jamais vous n'avez vu si joli enfantillage : le vieux chanoine avait aligné les jeunes pénitentes sur un seul rang, il les confessait toutes à la fois. — Mes enfants , avez-vous omis de prier notre divin Sauveur? — Oui , non, non, oui, non. Ces oui et ces non jetés au hasard par de petites voix perçantes nous amusèrent beaucoup; mais, comme il n'y avait pas là l'ombre d'un miracle , nous fîmes un demi-tour;
nous allâmes vers l'Image miraculeuse. C'est une fort mauvaise sculpture qui ne fait pas bien augurer des artistes extra imiros : il est bon que chacun s'en tienne à son métier. A côté de l'image miraculeuse , on voit dans un cadre d'or le portrait de la fille du soudan. Il n'y a pas eu pour ce portrait grand frais de couleur: Ismérie est tout en noir depuis les pieds jusqu'à la figure , inclusi\>ement. Le devant de l'autel était semé de pèlerins fraîchement débarqués , priant Notre- Dame de toutes leurs forces, sinon de tout leur cœur. Comme nous n'avions pas grand'cîiose à demander à Ismérie , nous nous éloignâmes un peu. Nous nous avançâmes vers la chapelle des béquilles. Un pauvre diable, qui en avait deux sous les bras depuis longues années, venait de s'arrêter là tout pensif et tout mélancolique.
— Eh bien! mon pauvre homme, lui dit le médecin , vous voudriez bien jeter vos béquilles sur le tas.
— Oui, répondit-il d'un air piteux, m'A\^
ce bonheur -là n'est pas fait pour moi.
— Pourquoi donc? Le soleil luit pour tout le monde.
— Pourquoi ? pourquoi? reprit le boiteux en secouant la tête , parce que je n'ai pas la fol. C'est pourtant bien simple, mais c'est au-dessus de mes forces. Voilà plus de mille fois que je viens ici voir toutes ces béquilles pour croire un peu , mais c'est comme si j'avais le diable dans l'âme qui me chante toujours que toutes ces béquilles n'ont servi à personne, si ce n'est à Notre-Dame ellemême. Ne suis-je pas bien malheureux de ruminer de ces pensées-là !
Nous lui conseillâmes de prendre son mal en patience ; heureusement pour lui que nous joignîmes quelque chose au conseil. C'était , après avoir prié Dieu , tout ce que nous avions de mieux à faire dans l'église ; nous voulûmes sortir pour nous promener un peu. — N'oublions pas les tableaux, dit le substitut. Nous retournâmes sur nos pas. Le premier tableau représente LouisXIlI
A NOTBE-DAME-DE-LIKSSE. 267
et Anne d'Autriche priant pour avoir un fils, à en juger par le fond où est peinte la Nativité; le second représente la duchesse de Berri remerciant Notre-Dame d'avoir accordé à ses vœux M. le duc de Bordeaux, qui sommeille bercé par les anges. Ce ne sont pas là deux chefs-d'œuvre; le premier est daté de 1618 , l'autre a deux siècles de plus , et n'en vaut guère moins; enfin, la peinture est digne de la sculpture.
A notre sortie de l'église , nous fumes tous Frappés de l'étrange caractère du bourg ; c'est bien le spectacle austère de quelques villes de Flandre et d'Espagne : des figures sombres à tout seuil de porte, des chapelets à toutes les mains , des soutanes et des rabats qui se dessinent partout , des cierges qui brillent par douzaines; mais, à Liesse, le tableau est un peu égayé par les groupes de pèlerins endimanchés qui viennent là par distraction. Nous vîmes bientôt paraître une procession indéfinie : deux villages d'alentour, bannières flottantes , croix et cierges*
allumés en tête , avec tous les menus accessoires du culte. Le petit séminaire de Liesse alla en grande pompe au-devant de la procession. En voyant cela, qu'auraient dit les gazettes nationales qui se sont effrayées des processions pour la fête de Dieu ? 11 est vrai qu'en toute chose les saints sont mieux fêtés que Dieu.
Un peu fatigués de voir partout rabats , cierges et rosaires , nous nous acheminâmes vers l'hôtellerie. La façade est une façade de couvent ; point de bouquet de gui comme on en voit à toutes les auberges de Picardie, mais une croix pour enseigne. Une croix pour enseigne, c'est toujours une croix mal placée , c'est rappeler mal à propos la cène et les apôtres. Cependant notre appétit tint bon. Nous trouvâmes dans la salle d'entrée deux servantes qui avaient la mine de deux sœurs de charité, un marmiton qui avait l'air d'un enfant de chœur, et un chat faisant le chattemitte , un saint homme de chat. Survint un grand individu pâle et sec à faire
peur aux vivants, qui, après s'être incliné comme un séminariste, nous demanda d'une voix sombre ce qu'il pourrait faire pour notre excellence.
— Un bon dîner, dit le médecin.
— Messieurs, reprit l'hôtelier, c'est aujourd'hui samedi, je n'ai que des œufs et de la salade , du fromage et des fruits.
Le pauvre médecin se recommanda à Dieu :
— Seigneur î s'écria-t-il , oii sommes-nous?
— Mais, demanda le substitut, est-ce qu'on ne vend pas des indulgences , ici ?
— Oui, monsieur, mais seulement pour les malades. Depuis M. de Voltaire à son voyage en Flandre, nul chrétien en bonne santé n'a mangé de viande les samedis en cette maison.
— Comment, M. de Voltaire? Est-ce qu'il est venu ici en pèlerinage ?
— Hélas! monsieur, répondit l'hôtelier, par malheur pour le pays , il y en a bien d'autres de son espèce qui sont venus pro-
faner ce saint lien. Saint-Just a couché làhaut pendant huit jours ; aussi mon grandpère a fait bénir la chambre quand Téchafaud a coupé cette tête de monstre.
— Tout beau ! s'écria le médecin qui est pour la république ; mèlez-vous de vos tètes de veau , monsieur l'hôtelier. Où donc avezvous appris votre état , s'il vous plaît?
— J'ai été au séminaire! dit-il avec orgueil.
— Que diable! dit le notaire, il fallait vous faire curé , nous ne serions pas exposés à être mal traités ici.
Nous nous résignâmes aux œufs et au fromage de l'auberge catholique , apostolique et romaine, où l'on jeûne sérieusement quand l'Eglise l'ordonne.
— Voyez vous, messieurs, reprit l'hôtelier qui voulait nous convertir. Voltaire s'est bien repenti d'avoir enfreint en cette maison les commandements de l'Eglise. Voici l'histoire on deux mois : Cet homme passait à Liesse, par curiosité , en compagnie d'uîi
A NOTKF-DAME-DE-LlESSIi. 271
seigneur de la cour; ils descendent ici et s'en vont à l'église; ils reviennent bientôt riant aux éclats ; mes aïtux épouvantés les supplient d'avoir plus de respect pour Notre- Dame; les impies disent qu'ils se moquent de Dieu et du diable, qu'ils riront tant qu'il leur plaira, et autres blasphèmes pareils; et, non contents de tout cela, ils commandent d'un ton de maître le plus beau dîner du monde. C'était un samedi, dans la belle saison. Mes aïeux résistèrent d'abord avec un pieux courage; mais, craignant quelque malheur, ils égorgèrent un poulet et le mi»rent à la broche. Sur le soir, après dîner, les deux blasphémateurs se remettent en route ; à peine au bord de la forêt , un orage épouvantable fondit sur eux. Allez, messieurs, ils virent de près le feu du ciel ; au dire d'un bûcheron , ils tombèrent agenouillés dans la poussière. Tout grands seigneurs qu'ils étaient , ils se tournèrent vers Notre-Daraede-Liesse avec des prières et des larmes; Notre-Dame, apaisée par leur repentir, dai-
gna leur laisser la vie , mais ils furent mouillés jusqu'aux os. Exemple terrible de la toute-puissance de Dieu et de la faiblesse des hommes !
Là-dessus, l'hôtelier nous fit une profonde révérence, et s'éloigna de nous avec dignité, sans avoir levé les yeux une seule fois sur les dames.
Pendant notre frugal banquet, nous nous perdîmes à l'envi dans le monde des miracles ; miracles sacrés, miracles profanes , c'était à qui mettrait en jeu le plus beau. Romulus et Rémus naquirent d'un dieu et d'une vestale ; la chevelure de Bérénice balaya , une belle nuit , toutes les étoiles du ciel, qui restèrent dans le balai; Philémon et Baucis virent changer leur cabane en temple; les murailles de Thèbes s'élevèrent au son de la flûte. Voilà pour les profanes. Les miracles sacrés ne sont pas moins agréables ; à commencer par le serpent qui perdit Eve , par la mâchoire d'âne de Samson , par les discours de l'ànesse de Balaam , par le
soleil et la lune arrêtés en plein raidi ; à finir par les hauts faits de Notre-Dame-de-Liesse. Nous fûmes tous des voltairiens pervertis. Heureusement pour notre salut que la femme du notaire nous arrêta par cette sentence : — Quand la foi parle, la raison ne doit pas dire un seul mot.
Tout est pour le mieux dans ce monde, qui n'est pas le meilleur. Avant les miracles de ISotre-Dame-de- Liesse , le pays n'était qu'un désert sablonneux, une lande dédaignée, un marais malsain à peine habité çà et là par quelques pauvres diables qui n'avaient pas ailleurs de place au soleil. On eût dit d'un oubli de la nature, en voyant, au milieu d'une des plus riches contrées, ces quelques lieues de sable aride où l'orge venait à peine. Mais Ismérie arriva à propos , en compagnie des seigneurs du pays, qui ne savaient à qui louer leurs terres. Avec Ismérie les miracles, avec les miracles les pèlerins ; on plante , on bâtit , on dessèche les marais, on enterre le sable, on finit par
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dominer la nature rebelle, et voilà le pays qui va son train le mieux du monde. Cependant la meilleure moisson n'a jamais été celle de la terre ; les marchands de chapelets, de cierges, de bagues, d'images et de bouquets miraculeux, se sont enrichis plus vite que le laboureur. 11 n'est guère de village en France où Notre-Dame n'ait vendu quelque scapulaire de plomb, de cuivre ou d'argent. J'ai vu arriver à Liesse une charrette toute pleine de bagues de plomb ; c'est un commerce effréné en gros et en détail ; rien n'y manque, pas même les commis voyageurs, qui sont d'anciens aveugles ou d'anciens boiteux, qui voient ou qui marchent par la grâce de Notre-Dame. Malgré tout, Notre- Dame-de-Liesse a été une page écrite en grossiers caractères de la religion de nos pères; cette sainte page, les moins clairvoyants ont pu la lire ; elle s'est gravée dans plus d'un cœur qui cherchait à croire. Qui sait le nombre des âmes boiteuses, aveugles et sourdes, quelle a préservées ou guéries!
Or, malgré les miracles, ne faut-il pas déplorer ces pèlerinages un peu vagabonds, à cette heure surtout où le pays manque de bras pour les moissons ? Ne verrait-on pas d'un bon œil , au lieu de ces bouquets de papier peint, quelque ardente faucille armer la main du pèlerin ? La jeune moissonneuse qui ornerait son chapeau de paille du dernier bluet cueilli dans les seigles en retournant la gerbe , ne serait-elle pas plus agréable au Seigneur, pour parler comme l'Ecriture, que toutes ces aventurières qui enjolivent leurs corsages fanés des bouquets bénits de Notre- Dame? Il ne faut pas faire tant de chemin pour Dieu et ses saints. Dieu est partout où il y a un épi , une goutte d'eau , un rayon de soleil , une fleurette dans l'herbe : tout cela vaut bien les reliques, les cierges, les scapulaires et les bouquets de Notre-Damede-Liesse ; Dieu est partout pour la bonne foi , la charité et le travail. Ceci me rappelle une petite leçon donnée dans un tribunal par un président , homme d'esprit, à un jeune
abbédeNotre-Dame-de-LievSse. L'abbé, Comme témoin clans je ne sais quel délit, allait jurer de dire toute la vérité. Le christ avait, je ne sais pourquoi , disparu du tribunal depuis quelques jours ; le pauvre abbé le cherchait des yeux avec angoisse ; de guerre lasse , il tourne le dos au jury et lève la main vers la cathédrale du pays dont il voyait une tour par la fenêtre: — Allons donc, monsieur le curé, lui dit le président avec humeur, soyez plus poli et plus orthodoxe ; Dieu n'est-il pas partout?
Nous allâmes de Liesse au château de Marchais, où dorment en paix, après un si long voyage, les trois chevaliers de Saint- Jean. Ce château , qui fut le pied-à terre de plus d'un royal pèlerin, a gardé je ne sais quel parfum du vieux temps des miracles. Le châtelain d'aujourd'hui, qui ne revient pas de la terre sainte , est un homme d'esprit qui s'entend à merveille aux œuvres d'art ; il a recueilli les plus beaux meubles de la renaissance dans la chambre où a couché
François P'. De la fenêtre de cette chambre, fenêtre gothique ornée de gracieuses arabesques , on voit , au bout de l'avenue du parc, par une échappée, le clocher aigu de Notre-Dame-de-Liesse. Ce château , à rencontre de beaucoup d'autres , est plus beau que jamais, grâce à cette main savante qui lui prodigue tout; le parc est une des plus magnifiques promenades de France et de Navarre. En automne, le son du cor, le cri des chasseurs, l'aboiement des chiens, éveillent gaiement ce pays un peu morne. C'est le beau temps du château et du terrain , le temps du bruit et des fêtes. Tous les pèlerins y sont bien venus, les riches et les pauvres, les uns au seuil , les autres au foyer.
Nous revînmes le soir, sans miracles et sans orages , avec le gracieux souvenir de la jolie paysanne en béguin qui tirait la corde miraculeuse avec tant de bonne volonté.
Grand bien lui fasse!
A M, Félix Bonnaife,
Assez d'autres vous diront ce qui se passe et ce qui ne se passe pas à Spa et à Bade. A coup sûr ces deux pays ont un grand mérite pour les Parisiens , tout simplement parce qu'ils sont hors de France. Ce n'est pas une bonne raison pour dédaigner Vichy et le Mont-d'Or, qui sont au beau milieu de la France. Du reste la gazette de Spa et de Bade
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n'est pas très-curieuse celte saison. Il pleut à Spa comme la veille du déluge. A Bade, la rouge et la noire sont toujours la plus belle distraction ; Chabert et Benazet sont restés les vrais souverains du grand -duché; ils achèteront , quand ils n'auront plus rien à gagner, tout le gouvernement, les ministres, les chambres, et les deux électorals de Hesse par- dessus le marché. Mais mon voyage n'aboutit pas là. Je partis de Paris, ne sachant pas trop où j'allais, comme Lénore ou comme Sterne, mais ne voulant arriver, comme ces deux célèbres voyageurs , ni à l'amour ni à la mort. J'étais dans le coupé, en compagnie d'un sous -préfet et d'une sous-préfette. Le meilleur compagnon de voyage, c'était le sou<s-préfet : il dormait. Avant de s'endormir, il avait dit quelques paroles sur la pluie et le beau temps politiques, peu de cho.se, mais tout ce qu'il savait. En revanche sa Femme avait le plus joli babil du monde; il est vrai qu'elle avait eu le temps d'en apprendre long : elle avait quarante ans à pou prô*. Je