Y II
Fernand donna la main au commandeur pour l'aider à descendre de voiture ; celui-ci l'embrassa avec affection, sans pouvoir prononcer une parole. Ils montèrent tous les deux dans la chambre de M. d'Arona; la fenélre en était
grande ouverte, et les rayons du jour le plus pur arrivaient dans cette retraite modeste à travers le beau treillage de verdure qui l'ombrageait. M. de Marignan s'assit dans le fauteuil unique que la chambre possédait. Fernand, adossé contre la croisée , parla le premier.
— C'est une douce visite, Monsieur, et je TOUS en remercie du fond du cœur.
— Oui , repritle vieillard , oui , mon jeune ami, c'est une douce visite , et vous voyez à quel point je suis ému ! En pareille occasion, les paroles sont impuissantes à révéler tout ce qu'on a dans le cœur. Je ne vous dirai donc rien de ma reconnaissance, parce qu'elle est immense, ô mon cher Monsieur d'Arona ! —
— Vous avez raison , Monsieur le commandeur, parlons peu de ce que j'ai fait; à mon âge et à ma place, eussiez-vous agi autrement? — De srâce , donnez-moi des nouvelles de Mademoiselle de Marignan ; elle m'a paru bien pâle quand je l'ai quittée.
— Elle est calme et rassurée aujourd'hui.
répondit le commandeur. Ce matin, elle est restée seule long-temps dans la chapelle du château, et voici ce qu'elle m'a chargé de vous remettre, Monsieur, en vous priant de conserver ce souvenir d'une soirée orageuse. C'est un rosaire que ma cousine avait à la main dans sa voiture, au moment du danger , et qu'elle a déposé sur l'autel pendant qu'elle priait ce matin.
Le commandeur tira de sa large poche un petit coffret d'éhéne incrusté d'émail, et il le remit à M. d'Arona. Celui-ci le reçut avec une joie qui rayonna dans ses regards.
— Monsieur , dit-il , voilà une relique qui ne me quittera jamais; aurez-vous la bonté de le dire à Mademoiselle de Marignan et de lui parler de ma reconnaissance?
Le commandeur, qui commençait à se remettre un peu de sa vive émotion , parcourait des yeux l'ameublement de cette chambre , queFernand appelait son obseivatoire.
— C'est donc ici, lui dit-il, l'Olympe du poète ?
— Dites son abri , Monsieur le commandeur, répondit Fernand; quand l'orage est trop fort, le pauvre oiseau vient ici.
Le commandeur arrêta ses regards sur une table placée dans l'angle de l'appartement; il vit des armes et il tressaillit.
— Voilà, reprit-il, des témoins d'une grande infamie vengée par un héroïsme bien rare. Vos armes. Monsieur, vous doivent être glorieuses.
— Elles me seront chères toute la vie , dit Fernand.
— Savez-vous, reprit le commandeur qui commençait à s'animer de colère, savez-vous que pour un gentilhomme il porte un cœur bien déloyal
— Monsieur, répondit d'Arona, ce qui s'est passé est plutôt un acte de folie ;g// a, dit-on, la tète perdue —
— Perdue de vanité , dit le vieillard , de basse et monstrueuse vanité ! Mais il lui en coûtera cher...; je le traînerai devant l'opinion publique,
je le mettrai au ban des honnêtes gens.....; je le tuerai plutôt...
— Monsieur le commandeur, reprit d'Arona, je suis sûr que votre beau caractère ne se démentira point, l'oubli est une noble vengeance.
— Vous me parlez là comme Mademoiselle de Marignan. Vos âmes ont de l'écho...
— Puissiez- vous dire vrai. Monsieur! répondit Fernand ; pour moi, je comprends la vertu depuis que j'ai franchi le seuil du château que vous habitez avec elle.
— Ah ! Monsieur d'Arona , s'écria le commandeur, il y a malheureusement bien peu de temps que j'ai l'honneur de vous connaître...
Ici le vieillard pencha la tête, et il n'acheva point d'expliquer sa pensée. M. d'Arona en chercha vainement le but mystérieux.
— Oui , Monsieur , reprit-il , ce sera pour moi toujours un grand regret d'avoir si tard rencontré de si nobles hôtes! Mais ce qui me reste de jours et d'afFection au fond de l'ame leur
est consacré, s'ils tiennent à l'amitié d'un misanthrope comme moi.
— Votre amitié, Monsieur, dit le commandeur, nous l'estimons la chose du monde la plus précieuse; votre amitié !... ajou(a-t-il, oui, oui, n'ayez que de l'amitié pour nous.
Un éclair passa devant les yeux de Fernand. Il crut distinguer un conseil à travers le mystère des dernières paroles du commandeur. Ouvrant alors le coffret d'ébéne, il se prit à contempler le rosaire qu'il renfermait, et il gardait un silence extatique. Le commandeur paraissait, au contraire, agité d'une pensée tumultueuse; ses regards erraient sur le parquet et s'élevaient par intervalles vers le ciel; il soupirait quelquefois profondément. Fernand d'Arona finit par remarquer cette émotion qui lui était peu ordinaire. Il lui demanda s'il souffrait.
— Oui, dit le vieillard, mais du cœur, mon jeune ami.
— Vous paraissez avoir de grandes inquié-
tudes, Monsieur, dit d'Arona; me serait- il permis de vous demander?...
— Eh quoi! Monsieur, reprit le vieillard; que voulez-vous savoir?...
— Assurément , commandeur, vous ne m'accuserez pas, j'espère, de curiosité; mais je vous vois souffrant, et je ne puis me défendre de chercher à vous deviner, puisque vous vous taisez...
Allons, dit en lui-même le vieillard, il faut en venir là. Que Dieu protège ce noble cœur!
— Monsieur , reprit - il tout haut , je vais vous faire une singulière question : Croyez-vous au bonheur en ce monde?...
— Je doute de beaucoup de choses , répondit Fernand, et entre autres de celle-là.
— Vous avez raison , dit le commandeur. Mais si cette vie n'est qu'une longue épreuve, par la volonté mystérieuse de Dieu , pourquoi nous étonner et nous plaindre des jours mauvais que nous traversons, des chagrins qui volent autour de nous, de tant d'espoirs trompés, du ciel entrevu et fermé soudain...; enfin, de toute
une existence destinée à épurer l'ame humain» pour qu'elle rentre, brillante et pure, dans la sphère des anges, ses frères?... Pourquoi nous plaindrions-nous, si nous sommes convaincus d'une félicité inaltérable et éternelle, après cette épreuve temporaire?....
M. d'Arona répondit :
— Se plaindre est presque blasphémer. L'ame élevée et intelligente accepte tout. Parlez, Monsieur le commandeur ; si vous me le permettez même, je vais vous épargner de pénibles précautions.
Alors ils se regardèrent l'un et l'autre, comme si déjà ils s'étaient raconté les confidences de leur cœur.
— Je ne vous ai rien dit. Monsieur, ajouta le commandeur.
— Qui sait , reprit Fernand , si la divination est une absurdité? Peut-être nous estelle donnée comme châtiment dans de rares occasions...
— Mon jeune ami , reprit le vieillard , il y a
long-temps que je vous aurais fait des aveux, si j'en avais trouvé l'occasion. Il m'en fallait une solennelle, je le vois bien; je l'ai rencontrée. Je vous remercie d'abord de l'exquise délicatesse de vos procédés envers l'ange de mon cœur, la compagne de ma solitude, mon trésor, mon dernier rêve en ce monde. Oui , vous avez été parfaitement noble dans toute votre conduite; mais depuis bien des jours j'avais deviné votre blessure secrète Monsieur d'Arona, vous aimez
Mademoiselle de Marignan, et jamais une parole de votre passion ne lui est arrivée... Donnez-moi votre main.
Fernand mit sa main dans celle du commandeur.
— Vous avez fait pour elle, continua celuici , tout ce qu'un frère le plus tendre devait à une sœur adorée. Vous avez veillé sur elle avec la vigilance de l'ame. Toujours conséquent avec vous-même, vous n'avez mis aucune borne, aucune condition au dévouement; prêt à tous les dangers comme à tous les sacrifices ! Je vous
honore , Monsieur, je vous rends toutes les actions de grâces d'un ami reconnaissant; je vous bénis avec toute la tendresse d'un vieillard, imposant les mains sur son enfant. Eh bien! Monsieur, quattendez-vous de moi maintenant?
— La vérité. Monsieur le commandeur, la vérité, ditFernand.
— La vérité , reprit le vieillard, est que personne au monde n'est plus digne que vous de Mal vin a ; la vérité m'oblige encore à vous déclarer que cette alliance est impossible.
— Vrai Dieu ! Monsieur , s'écria Fernand pâle comme une ombre, qui vous a demandé pour moi la main de Mademoiselle de Marignan? En est-il sorti un seul mot de ma bouche, et pourquoi sonder mon cœur si je le garde à l'abri de toute curiosité?...
— Monsieur, dit le commandeur, je vous tiens pour le plus loyal et le plus réservé des hommes; vous n'avez pas laissé échapper une syllabe que vous deviez regretter, mais moi j'ai voulu pré-
venir un grand nuilheur peut-être par un acte de franchise , de courage, même de cruauté, c'est possible.
— Je sais, commandeur, reprit Fernand, tout ce qui vous reste à me déclarer.
— Peut-être, mon ami, peut-être..; je crois, au contraire, que vous ne me devinez pas.
— Vous le croyez? répondit Fernand. Écoutez-moi donc : Vous venez me conseiller de ne point aimer avec passion, car on n'a pour moi que beaucoup d'amitié ; c'est un avis. Monsieur, que je me donne à moi-même tous les jours de ma vie depuis que j'ai eu l'honneur de rencontrer Mademoiselle votre cousine.
— Hélas ! hélas ! s'écria le vieillard en levant les mains au ciel, la chère créature, la noble enfant ne doit même pas vous aimer, quelque digne que vous soyez d'un amour comme le sien î Épargnez-moi le reste, mon ami; j'en ai trop dit maintenant.
Fernand resta immobile et les bras croisés, adossé contre la fenêtre; il dit enfin ces paroles
d'un son de voix qui semblait sortir d'un caveau sépulcral.
— Mademoiselle de Marignan est promise en mariage.
— Non, dit le commandeur. Arrête-toi, mon enfant! s'écria-t-il, en cachant son visage dans son mouchoir.
— Elle est mariée ! dit la voix fébrile de Fernand d'Arona.
Le vieillard ne lui répondit point ; il resta anéanti sur son fauteuil. Fernand leva les yeux au ciel avec une longue expression de douleur : il y avait dans ce coup d'œil un effrayant mélange de colère et de résignation; et le sourire qui vint plisser ses lèvres était amer comme lorsqu'on perd une dernière espérance. 11 sentit comme une pluie glaciale qui tomberait sur son ame, et dès ce moment il crut voir des ténèbres lui fermer l'avenir. Cependant il dit ces paroles :
— Je vous remercie de votre franchise cruelle, Monsieur le commap.deur.
— ' Ah! s'écria le vieillard désolé, voilà donc
la couronne d'épines que je devais apporter au sauveur de Malvina!...
Ce fut un déchirant spectacle de voir des larmes couler sur les joues de cet homme vénérable et d'entendre ses gémissemens. M. d'Arona, dont l'œil était sec comme le sable ardent, M. d'Arona qui souffrait à un degré tel qu'il ne sentait plus sa douleur, s'empressa de venir au secours de son vieil ami ; il lui fit respirer des sels et le supplia de se calmer. Le commandeur voulut se lever, et, prenant le bras de Fernand, ils se mirent à se promener tous deux dans la chambre , allant du lit au chèvrefeuille de la fenêtre et du chèvrefeuille au lit du poète ; c'est .ainsi qu'ils continuèrent leur conversation. D'Arona soutenait le vieillard sans l'interroger, attendant des explications avec toute l'indifférence d'un homme qui sait déjà toute la portée de son malheur.
— Je ne vous cacherai rien , ô mon ami ! reprit le commandeur qui tremblait d'émotion. Il y a deux -ans que je revins d'Allemagne, je Tha-
bitais depuis long-temps. L'âge et les infirmités m'avaient gagné dans ce pays-là ; je m'y trouvais isolé ; j'eus peur de mourir au milieu de la solitude, on bien, ce qui est pire, entouré de neveux et de nièces avides de mon bien qui était considérable. Une anci.enne et tendre amitié m'unissait au comte de Marignan, mon cousin. En arrivant chez lui, je le trouvai attaqué d'une maladie mortelle. Le chagrin avait dévoré ce noble cœur, et le chagrin est un vautour qui en finit bientôt avec la proie qu'il saisit. Le père de Malvina était écrasé sous le poids d'une dette énorme; il laissait sa fille dans la pauvreté; il avait toujours mis un soin extrême à cacher l'état déplorable de ses affaires domestiques. Il me reçut comme sa providence; j'étais riche, j'achetai les terres de mon cousin ; il paya toutes ses dettes, et je fis ensuite ce que vous, Monsieur d'Arona, et d'autres à ma place auraient fait; je rendis à Malvina toute sa fortune.
— Je savais cela , Monsieur, ditFernand en serrant le bras du vieillard.
— Mon cousin, continua le conuiiandeur, éprouva une joie qui tint du délire. Ce; fut une crise terrible, il n'y résista point, et nous le vimes bientôt à ses derniers épuisemens. Ah! Monsieur! que vous dirais -je? cette ame ardente et reconnaissante à l'excès, ce père qui mourait de bonheur de voir l'existence de sa fille assurée, ce pauvre agonisant eut, un matin, une longue conférence avec Malvina. Quels furent ma surprise et mon saisissement, quand j'entrai dans s®n appartement, de voir Mademoiselle de Marignan tomber à mes pieds, et d'entendre son père me supplier, les mains jointes, de céder à son dernier vœu, à sa dernière volonté. Malvina, qui me devait tout, crut aux persuasions de son père. Il lui demandait, à l'agonie , de consacrer sa vie à son bienfaiteur. Je les suppliai, à mon tour, d'éloigner cette idée, je me révoltai contre la grandeur du sacrifice ; mais l'ange pleurait à mes genoux en implorant mon consentement et en me montrant le visage douloureux du mourant que mon re-*
fus désolait au bord du tombeau. — Monsieur d'Arona, c'est à vous peut-être que je dois en demander pardon; je fis une grande faute, j'acceptai, avec la tutelle, la main de l'orpheline — Une heure après ce mariage insensé, le comte de Marignan expirait dans le calme et la joie du juste.
Vous êtes le seul qui connaissiez le secret de Malvina et le mien; elle n'est que ma fille bien-aimée; elle a pour moi toute la vénération et la tendresse qu'elle portait à son père... ; mais, hélas ! la destinée de cette pauvre enfant est liée à la mienne, et jugez. Monsieur, quelle doit être l'amertume de mon ame, quand je songe qu'il peut arriver un jour où Malvina se repentira peut-être de son sacrifice...- — Voilà, Monsieur, une entière et douloureuse confidence. Fernand ne répondit rien à ces paroles. Il était pâle et nerveux comme s'il venait de recevoir un coup d'épée. Il accompagna le commandeur jusqu'au fauteuil près de la croisée, et il l'aida à s'asseoir; puis ilalla respirer un momentle grand
air dauslujardii», car il étoLilVait d'émotion. Quand il revint, le commandeur remarqua (jue son visage était plus calme; il paraissait avoir pleuré ; toutefois sa bouche souriait avec une douce mélancolie. Il reprit sa place auprès de la fenêtie ombragée de verdure, et il prononça lentement ces paroles :
— Sur mon honneur et ma conscience, Monsieur le commandeur, je ne dois plus remettre les pieds dans votre maison. J'ai votre secret, il faut bien que vous ayez le mien; oui, j'adore celle que vous avez épousée. Je quitterai ce paysci, pour n'y revenir jamais, dès demain à la pointe du jour.
Alors ses regards se portèrent sur toute la ligne des belles montagnes qu'il aimait, comnn' pour leur dire un dernier adieu. Le commandeur le contemplait avec admiration ; ii lui di( : — Quelle que soit la décision de Fernand d'Arona, il sera toujours assuré de mon aveugle confiance, je m'abstiendrai même d'un conseil avec lui ; c'est un noble cœur !
Il se leva et tendit les bras à Fernand ; celuici l'embrassa en étoufl'ant de sanglots :
— Mon ami, lui dit le vieillard, en le serrant contre sa poitrine, il faut accomplir jusqu'à la fin le sacrifice. Votre jeunesse a été offerte en holocauste, Dieu en a respiré le suave parfum...; espérez, mon fils, dans les années qui suivront. 0 poète! ajouta-t-il, tu es l'oiseau des tempêtes; tu n'étends jamais tes ailes célestes que l'ouragan ne s'élève aussi pour lutter avec toi et te rouler avec ses éclairs et sa foudre. — Adieu! mon fils ! que ta grande ame combatte encore comme elle l'a fait jusqu'ici; les anges seront à tes côtés ; si tu es fatigué, invoque-les et appuie-toi sur eux. Quant à nous, tous les jours de notre vie , nous prierons pour toi ; tous les jours de notre vie, nous dirons ton nom, car il est écrit dans nos cœurs. Tu es venu vers nous comme un allié qui devait nous laisser sa branche d'olivier et repartir ensuite... Hélas! nous t aimions déjà pour ta tiistesse, ta bonté, ta vie pure et solitaire, pour ta mysté-
rieuse existence qui n'est, je le vois maintenant, qu'une élévation vers Dieu. Je t'ai cru, nn moment, éloigné de lui, parce que tu avais toute l'amertume du chagrin dans ton sourire et dans tes paroles. Oh ! pardonne ! le monde est ainsi fait; il accuse toujours l'affligé; le monde est méchant! mais, va, mon fds, je te fais aujourd'hui réparation tout entière. Tu es l'ami du ciel, puisque tu souffres; tu es le familier du Seigneur, puisque tu es arrivé à ce point de résignation et d'héroïsme. Va! quitte-nous, si tu veux, reste si tu veux, nous te jurons alliance éternelle.
Fernand s'inclina devant lui, et les deux mains du vieillard se posèrent sur sa tête pour le bénir.
Quelques momens après, M. le commandeur de Marignan avait quitté le vallon et le poète son jeune ami.
Le lendemain de ce jour, M. d'Arona fit ses préparatifs de départ. La nouvelle de son éloignement affligea profondément les montagnards ses hôtes; ils vinrent le visiter, ils avaient la tête penchée et les larmes aux yeux. Le plus. âgé
d'entre eux. dit à Fernand , dans son langage naïf et poétique :
— Qu'avons-nous fait à notre ami pour qu'il nous abandonne ainsi avant le temps de la neige? Quand il était triste, avons-nous été joyeux? quand il revenait riant à notre foyer , lui avonsnous reproché sa gaité ?... Tu nous disais, hier encore , que tu aimais nos toits et nos montagnes ; tu nous appelais tes familiers. Souvent, moi blanchi par soixante-dix hivers , souvent je m'épanouissais d'aise à comtempler ta bonne mine à cheval quand tu revenais de les chasses , où je me prenais à méditer sur toi , cherchant à de^'iner ton esprit, quand tu passais lentement, avec un livre à la main , devant le banc de pierre où j'étais assis ; alors , tournant la tête de mon côté : Père! me disais-tu ; et tu souriais. — Aujourd'hui tout est changé. La mauvaise lune s'est donc levée?... Quelque vent malin a donc sifflé autour de la maison?.. . L'oiseau des malheurs est donc venu du bois noir, et il s'est posé sur un des arbres de notre jardin?... Comment se fait-il
que le cœur de notre ami ait oublié si vite ses montagnards qui ne l'oublieront jamais ?.. . Fernandlui prenait les mains et il répondait : — Que viens-tu de dire, père? peux-tu bien me croire ingrat? J'ai passé dans ta famille les plus beaux jours de ma vie ; ici , je n'ai trouvé que des âmes tendres et des regards sincères ; ici, je me consolais de mes jours passés et j'espérais beaucoup de mes jours à venir. Ta maison était pour moi comme cette belle source ombragée de sapins et entourée de fraises sauvages et de marguerites que l'on rencontre au milieu des rochers âpres, où j'allais quelquefois chasser le loup et le renard. Ta famille est douce, bienfaisante, laborieuse, charmante; les voix de tes filles qui s'élevaient le soir m'ont attendri jusqu'aux larmes bien souvent; tes fils sont mes compagnons, et jamais entre nous il ne s'est jeté une pensée de discorde. Nous avons partagé le pain et l'eau sur le rocher; nous avons couru les mêmes aventures sur les lacs et dans les bois. Eufin , toi-même , père , tu étais pour moi la sage
expérience couronnée de cheveux blancs , l'ami des temps anciens; j'aimais tes récits et ton conseil. Mais que veux-tu, l'homme est un pèlerin, et s'il s'arrête un moment pour reprendre haleine , il ne doit pas s'attendre à un long repos. Il y a une volonté au dessus de la mienne ; elle a parlé, et il faut que je quitte la montagne. Père , toi qui as vu beaucoup dans la vie, dismoi si mon visage a l'air bien joyeux au moment de me séparer de toi , et de vous tous , frères et sœurs que j'avais adoptés?
— Tu es pâle, répondait le vieillard, et tes
regards ressemblent à des rayons humides
Je vois que tu souffres de nous quitter; ô mon enfant, dispose de tout ce que nous avons , emporte d'ici beaucoup de gages de notre amitié ; et si un jour ton étoile estmeilleure , reviens à nous, tout le vallon en tressaillera d'allégresse.
Fernand d'Arona embrassa le vieux montagnard, et ses enfans et ses petits enfans , comme fait un jeune marinier qui' va de nouveau tenter l'Océan. Il v avait une véritable affliction dans
Ces cœurs excellens ; les sanglots des femmes et les chaleureuses protestations des jeunes hom- , mes en témoignaient. M. d'Arona leur promettait de revenir, et au fond de l'ame il ne l'espérait plus. Ce fut en ce moment qu'André vint à lui d'un air mystérieux , et il lui dit quelques paroles à la hâte et à voix basse. Fernand parut s'animer tout à coup comme si une grande nouvelle lui arrivait; les montagnards espérèrent , Fernand leur dit :
— Frères , c'est un de mes amis qui vient me voir.
Alors chacun se retira par discrétion. L'ami de M. d'Arona descendait de cheval devant la porte de la maison. Il était accompagné d'un domestique, à cheval comme lui. 11 était jeune et bien fait, les montagnards furent charmés de sa bonne mine, et ils lui firent l'accueil le plus ffracieux. C'était l'ami de M. d'Arona!... le beau
titre pour être fêté d^ns le canton !..
Fernand descendait pour le recevoir ; ils se rencontrèrent sur l'escalier de bois. Fernand le
salua, l'autre lui rendit gravement son salut, et les bons montagnards remarquèrent avec surprise que ces deux amis intimes se traitaient comme s'ils ne s'étaient jamais vus. Le grand père leur dit en les emmenant avec lui aux bergeries :
— C'est un usage des grandes villes , on a toujours l'air de ne pas se connaître ; c'estplus poli.
M. d'Arona s'enferma dans sa chambre avec celui qui le visitait; quand ils se furent assis l'un et l'autre , Fernand dit le premier :
— Je vous remercie, Monsieur , de l'honneur que vous me faites.
— Vous deviez vous attendre à me voir arriver ici, répondit Renaud de Montval.
Oui , Monsieur , dit d'Arona. Je croyais même que vous viendriez plus tôt.
— Je l'aurais voulu , Monsieur , repritRenaud, voici mon excuse.
En même temps il souleva légèrement sa cravate , et il laissa entrevoir des bandages à sa gorge.
— Ce nest lieu, ;ijoiUa-(-il ; il a l'allu panser cela. Votre épée n'a rien attaque de sérieux. Une petite veine rompue ; ce n'est qu'une misère.
— J'ai ici, reprit M. d'Arona, tout un appareil de pharmacie ; il est à votre service. Il serait important peut-être de renouveler les bandages.
— Volontiers, dit Renaud; cela me rafraîchira.
Fernand sonna son valet, et André se mit en devoir de panser la gorge de M. de Mont val. Fernand, qui savait un peu de chirurgie, prépara lui-même les compresses et les bandes de lingeV L'opération étant terminée, André sortit.
— Me voilà beaucoup mieux , dit Renaud. Je vous rends mille grâces , Monsieur.
11 y eut un moment de silence. Renaud attendait que son interlocuteur engageât la conversation sur l'objet de sa visite. Gelui-ci ne tarda pas à s'expliquer.
— Je pense, Monsieur, dit-il, que nous ferons bien de ne pas remettre notre rencontre à
une heure trop avancée. Il est déjà trois heures. , ► Les jours baissent beaucoup à la fin de septembre î
— Je suis , Monsieur , parfaitement de votre avis; mais il me semblequ'après une longuecourse à cheval, comme celle que vous avez faite , il serait bien à vous de vous reposer, et même de prendre quelques rafraichissemens chez moi.
— Vous êtes vraiment trop bon, répondit Montval. J'ai passé la nuit dans une ferme tout prés d'ici. Ces bonnes gens ne m'ont laissé manquer de rien; je suis parfaitement dispos. Hier, en arrivant chez ces fermiers, j'ai cru reconnaître la voiture de M. le commandeur de Marignan
— Oui, Monsieur, reprit d'Arona. Il revenait d'ici.
— Ah! dit Renaud, je devine : il venait vous remercier; c'était juste!
— Non , répondit d'Arona, c'est de la bienveillance.
— Comme vous voudrez, dit Renaud; mais, avant d'aller sur le terrain, Monsieur, je serais bien aise de vous expliquer le motif de ma provocation.
— Pourquoi, Monsieur? Je le connais, reprit Fernand.
— Peut-être. Vous sentez parfaitement qu'il ne doit pas et no peut même être question, dans cette affaire , delà nuit d'avant-hier. On ne se bat point pour ces bagatelles-là; ce sont, entre nous soit dit, des plaisanteries de cerveaux brûlés. Elles pourraient être quelquefois de meilleur goût, dira-ton, c'est possible. En fait de goût , je ne dispute jamais ; j'ai un de mes amis qui a une maîtresse bossue, et qui en rafolle; j'en ai un autre qui délire pour le plus bel œil du monde; sa fiancée est borgne.
— Après , Monsieur , dit tranquillement M. d'Arona.
— Après ? reprit Renaud, le voici : en écarlani
tout à fait la question de la rencontre sur le chemin, je crois, Monsieur, que, sur votre honneur, vous devez me rendre raison de la lettre que vous avez écrite, il y a quelques jours, à Madame de Saint-Clair, ma sœur : cette lettre est peu convenante.
— Ah ! Monsieur, s'écria Fernand , je vous remercie de toute mon a me d avoir trouvé cette raison à notre duel ! . . . Il eût été déplorable d'aller nous battre pour vous avoir empêché de commettre un acte de folie criminelle. Non, Monsieur, non; vous n'aviez pas votre tête ce soir-là, et croyez que, s'il fallait vous défendre devant l'opinion , je déclarerais , sur mon honneur, ce que je pense , c'est à dire que le cerveau du vicomte de Montval était en délire.
— Je suis reconnaissant , Monsieur , de vos bonnes intentions à mon égard, répondit Renaud. Comme vous le dites, il vaut mieux nous battre pour toute autre raison ; or, la cause qui m'amène ici me paraît juste, loyale... Vous avez manqué à ma sœur.
— Je commence |xir vous dire, Monsieur, reprit Fernand, que j'accepte le cartel que vous me faites l'honneur de me proposer ; en second lieu, je déclare que, si je croyais avoir manqué à Madame de Saint-Clair, j'irais à l'instant porter à ses pieds mes excuses; mais étant convaincu de n'avoir écrit qu'une lettre convenante, je refuse toute espèce de rétractation.
— Voilà qui est parfaitement catégorique, reprit Renaud. Quelles sont vos armes. Monsieur?
i^Les vôtres, Monsieur*. hoy oh bififf;j^e]noif
— J'ai mon épée et des pîètoïeïé. ' -^^ ^''^
— Voici des pistolets et une épée, dit M. d'A-
rona. '
— C'est bien! reprit Montval. Au besoin,
nous nous servirons de tout cela; quant aux
témoins, je n'ai que mon domestique, et vous
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n'ayez que le vôtre; car il est inutile de mettre -?!<■■ :.'.■. . , , ■ ,.;i!0!) : ^ ;yn ^8;r9g
dans la confidence de notre affaire ces bons mon-
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— Eh bien! dit Ferriand , rien de plus simple. Nous laisserons ici une déclaration signée par nous : ce sera une justification pour l'un ou pour l'autre devant la justice.
— A merveille, reprit Renaud; pour l'un ou pour l'autre!
Alors M. d'Arona écrivit deux lignes qui expliquaient le motif du duel entre lui et M. de Montval. Ils signèrent tous deux cet écrit; il fut plié et cacheté ; puis Fernand fit prier le vieux montagnard de venir le trouver. Le bon-homme en cheveux blancs se hâta d'arriver. M. d'Arona lui dit :
— Père, voici un papier important que je te confie; tu ne le remettras qu'à Monsieur ou à moi. 11 est possible que l'un de nous deux vienne te le réclamer. Nous allons faire une promenade, Monsieur et moi. Demande nos chevaux et nos gens, père, et donne-moi ta main encore une fois.
Le vieillard prit le papier cacheté, et il serra
afTcctiieuseinent la main que lui tendait M. d'Arona. 11 était quatre heures du soir. Fernand prit ses armes, et il monta à cheval sans qu'on put les voir. M. de Montval l'accompagna. Ils étaient suivis de leurs deux domestiques. Ils prirent un sentier qui les devait conduire dans la partie la plus isolée de la montagne, vers le couchant.
De ces deux hommes prêts à se battre, qui donc était le plus à plaindre? Était-ce celui dont une folie vaniteuse avait gagné la tête , et qui cherchait à assouvir ses irritations dans une vengeance à main armée, celui qui croyait tenir un
rival dans un lacet, et caressait amoureusement l'espoir de l'égorger; ou bien était-ce l'autre, le cœur désolé, qui n'espérait plus rien de ce monde , et qui acceptait la chance de mourir, comme il eût accepté l'exil, la douleur ou le néant ? L'ame de l'un de ces deux adversaires se soulevait et se dressait de toute la hauteur d'un orgueil jaloux; celle de l'autre allait résolument à toute aventure, sans passion, même sans curiosité de ce qui pouvait advenir. Renaud de Montval détestait M. d'Arona, et il brûlait de le lui dire par un coup de feu ou par un revers de lame. Fernand, ne pouvant plus haïr ni aimer personne, avait pitié de son ennemi, et il lui cachait le secret fatal, bien plus par compassion que par convenance : il croyait être généreux en laissant à Montval toute sa colère; car un mot l'eût éclairé et anéanti, un mot eût fait tomber l'épée de la main de ce jeune fou, cette épée, son espoir et son délire.
Ils marchaient on silence depuis une demiheure environ , lorsqu'ils se trouvèrent en face
<ruii amphilhéàtre de rochers qu'on eùl dits Uiillés à pie par les antiques architectes de Rome impériale. Ce cirque sauvage convenait à deux adversaires qui ont soif de sang. On eût juré que des gladiateurs y avaient combattu. Seulement V ai eue était couverte d'une pelouse fine et verte, semblable à un grand tapis circulaire. Les gradins abruptes avaient une large éehancrure du côté du couchant, de telle sorte que les derniers rayons du soleil pouvaient envahir l'intérieur immense de ce nouveau Colisée. Une eau murmurante s'échappait de la crevasse d'un rocher revêtu d'un beau lierre aux larges feuilles; le bruit de cette onde vive ajoutait singulièrement à la mélancolie du lieu.
Les deux adversaires mirent pied à terre à l'entrée de l'enceinte, leurs domestiques les suivirent au lieu du combat. On avait laissé les chevaux dans un pâturage voisin. André et le valet de Renaud ouvrirent deux boites de pistolets. M. d'Arona en prit un dans celle ([ui appartenait à M. de Monlvai , qui, de son côlé; on ehoi-
sit un dans la boîte de Fernand. Par un hasard singulier, ces armes étaient semblables, et elles avaient été fabriquées chez le même armurier. On se jura de part et d'autre qu'elles étaient chargées loyalement; arrivés à vingt-cinq pas TundeTautre, on fit feu presque simultanément. Fernand d'Arona entendit un sifflement qui passait prés de son oreille, le vicomte de Montval eut le drap de son habit brûlé à l'épaule par la balle de son adversaire.
— Quelle délicatesse ! dit-il , en regardant si l'ennemi ne tombait pas.
— On pourrait mieux tirer , lui répli(|ua Fernand, étonné de ne pas l'avoir abattu.
— L'épée, Monsieur, reprit Renaud.
— L'épée! l'épée! s'écria Fernand.
Ils jetèrent les pistolets, et ils s'avancèrent l'un contre l'autre, le fer à la main : les lames se touchèrent en frémissant, et puis elles semblèrent vouloir se caresser, tant elles étaient douces et moelleuses dans leur frottement. Un petit bruit semblable au rire léfïer de la brise dans les cor-
dages d'un navire s'entendait seul : c'était le mouvement régulier des lames qui se chassaient. Renaud de Montval commençait à s'animer jusqu'à l'emportement; d'Arona le piqua à la main, comme pour l'avertir de prendre une meilleure tenue.
— C'est vrai ! dit Renaud.
Et il se couvrit de son fer; alors, M. d'Arona l'attaqua par des coups plus décidés. Montval, impatienté , lui porta sa pointe en avant, et crut l'avoir blessé. Fernand jura qu'il n'était pas touché, le combat continua.
Cependant quelques pâtres, attirés par les deux coups de feu que les échos caverneux avaient portés au loin , se montraient aux frises de l'amphithéâtre; perchés sur les plateaux de rochers, ils contemplaient avec ébahissement l'étrange spectacle que leur donnaient ces deux hommes armés. Quelques uns d'entre eux riaient, ne croyant pas ce combat sérieux, et s'imaginant assister à un de ces assauts d'escrime dont leur avaient parlé quelquefois leurs amis , les monta-
gnards émigrés. Bientôt d'autres pâtres arrivèrent des coteaux voisins ; la plupart d'entre eux s'étaient assis sur les corniches agrestes pour voir plus à l'aise; mais parmi eux il y en eut trois qui reconnurent tout le sérieux de cette scène de mort : tout à coup ils poussèrent de grands cris , et ils s'élancèrent de rocher en rocher avec une agilité de chevreuils , pour sauter dans le cirque; et déjà , le hâton levé, ils se précipitaient sur Renaud de Montval , car ils avaient vu jaillir le sang de M d'Arona, qui venait de toiîiber. Fernand avait reçu au flanc droit un coup de pointe plus effrayant que dangereux; il reconnut aussitôt ses trois amis de la ferme , les fils de son vieil hôte ; el, étendant la main du côté du vicomte de Montval, il dit, d'une voix claire encore :
— Gardez-vous bien de le toucher ! vous me répondez de Monsieur, . .
Lu moment de plus, et Renaud était assommé sous les hâtons noueux. Les montagnards s arrêtèrent à Tordre de leur ami, el ils le poitèrent
— '205 — près de la source du rocher. André et le domestique de Renaud s'étaient munis d'appareils; ils lavèrent la blessure de M. d'Arona, et ils la pansèrent. André savait un peu de chirurgie, comme tout Castillan élevé dans les temps de guerre civile. Mais tout à coup , Fernand s'évanouit : les montagnards le crurent mort, et ils appelèrent à grands cris leurs compagnons pour se saisir du meurtrier ; déjà les pâtres descendaient les étages de l'amphithéâtre, sautant de pointe en pointe, en poussant des clameurs effroyables. C'en était fait de M. de Montval , s'il n'avait eu sur eux une avance de quelques centaines de pas; il atteignit son cheval , s'élança sur lui et disparut à travers les clairières et les pâturages. On fit à la hâte un brancard avec des branches de bouleaux , et on y plaça Fernand, toujours évanoui. C'était un spectacle touchant de voir avec quelle anxiété et quelle précaution ses amis des montagnes le portaient. Ils prirent les sentiers qui conduisaient à sa demeure. André marchait à côté de son maître, et il sanglotait en
lui tenant la main; la troupe des montagnards s'augmentait à chaque instant : bientôt ce fut une foule. Fernand était pâle comme si son ame l'eût déjà quitté ; sa tête reposait sur des rameaux. A le voir ainsi entouré de feuillage, on l'eût pris pour un guerrier couché sur des lauriers, et rapporté par les siens du champ de bataille. Le cortège funèbre arriva à l'entrée de la- nuit à l'habitation du vieil hôte de M.d'Arona : les cris de toute cette famille furent déchirans ; le grand père arrachait ses cheveux blanchis , et se meurtrissait le visage ; il invoquait Dieu, et prenait tous les saints à témoin que son cher fils lui avait caché ce projet de combat , et que jamais il ne l'eût laissé partir.
Quand M. d'Arona eut été déposé sur son lit, le vieillard lui dit ces touchantes paroles :
— Tu m'as trompé , mon enfant ! tu as trompé le vieux père ! Que Dieu ne te le reproche point ! Pour moi je te le pardonne, mais mon cœur se brise. Oh! dans quel état tu m'es rendu, noble jeune homme que nous aimions; n'ouvriras-tu
pas les yeux un moment encore ? ne sais-tu pas qu'un dernier regard d'amitié console ])endant de longues années, et qu'on s'en souvient dans les jours mauvais?
Il achevait à peine ces mots, qu'un prêtre arriva : c'était le curé du village le plus voisin. Les amis de Fernand avaient été le chercher en toute hâte; ce bon ecclésiastique était en même temps leur médecin , leur chirurgien , et leur jurisconsulte au besoin. Il avait une charité infatigable , et une mansuétude digne de sa mission apostolique. L'homme de Dieu mit la main sur le cœur de M. d'Arona; il plaça un petit miroir devant sa bouche, et, après quelques secondes d'attente mortelle , il dit ces mots :
— Notre ami vit encore, nous le sauverons! Ce fut un tressaillement général, impossible à décrire; on alluma les cierges bénits, on apporta des fleurs devant les images saintes. Tandis que les femmes à la maison s'occupaient de ces actes pieux, l'abbé employait tous les secrets de la science médicale à faire revenir Fernand de son
évanouissement ; enfin' il vit la sueur froide couler du front, et les yeux du blessé s'entr'ou- V rirent.
— C'est vous? lui dit la voix faible de M. d'Arona, qui le reconnaissait.
L'abbé invita tout le inonde à sortir, il ne resta dans la chambre que deux ou trois amis de Fernand ; il les regarda , et il les nomma lentement, avec une expression qui tenait de la reconnaissance et du reproche en même temps.
— Ah ! dit-il , vous êtes bien mes amis ; mais si j'avais pu mourir !...
— Monsieur , lui répondit la voix douce de l'abbé, permettez -nous de vous dire que ce serait de l'ingratitude à vous de ne vouloir pas vivre; Dieu vous a conservé à vos amis, remercions-le et louons-le, iMonsieur.
En même temps le digne abbé s'occupait d'un second appareil pour la blessure, avec une intelligence et une charité qui eussent rendu le courage et la foi au cœur le plus désespéré.
La blessure était peu profonde et ne présentaitaucun caractère alarmant. Cependant M. d'Amna eut une fièvre violente pendant toute la nuit^ ses amis et l'abbé ne le quittèrent point. Sur le matin, il put reposer; plus calme à son réveil, il demanda à voix basse et avec anxiété à l'ecclésiastique quelles avaient été les choses qu'il pouvait avoir dites pendant le transport de la fièvre. Celui-ci, par ses réponses, le rassura; aucun secret n'avait été révélé.
La journée fut belle sous le firmament et paisible dans la chambre du malade. L'abattement et la pâleur de Fernand étaient extrêmes; mais de temps en temps on voyait qu'il jetait des regards sereins du côté de la fenêtre, comme pour saluer encore la lumière du ciel et son arbuste bien-aimé : il renaissait ainsi peu à peu à la création sans renaître à l'espérance.
Qu'elle est mélancolique la première neige dans la montagne ! Qui de nous n'a passé de longues heures à voir tomber lentement ce long réseau blanc dont la terre s'entoure comme une fiancée de son voile ; destinée nouvelle , saison
nouvelle , dont le voile pudique et la neige d'automne sont les symboles pour l'épouse et pour la montagne! Adieu les fleurs, adieu les joies du jeune âge; adieu les matinées couronnées de roses sauvages, d'anémones et de narcisses; adieu les soirées mélodieuses où la lune rêveuse semble se pencher sur les bois pour écouter les cantiques du rossignol ; adieu les rires éclatans et les espérances sans bornes....; adieu la jeunesse! Voici les jours nébuleux, les aquilons glacés , les grandes eaux débordées , les ténébreuses soirées; voici les travaux monotones du foyer, les soucis du lendemain , les maladies des enfans, la voix de l'époux qui commande bien plus qu'elle ne caresse ; adieu la belle saison de la terre et de la vie; la neige est tombée sur la montagne, le voile a été placé sur la tête de la jeune fille. Vents du nord, levez-vous et grondez; pauvre feuille des bois, envole-toi pour tomber et te perdre dans l humide ravin; hirondelle, va-l'en, le soleil est froid, son rayon est pâle; traverse l'onde et vole aux minarets
et aux palmiers ! Voici les premières l)ruiues do l'automne; voici les pics élevés qui s'entourent de nuages grisâtres; voici le premier torrent qui s'élance des gorges caverneuses et qui roule dans le vallon ses ondes folles et jaunâtres.
La seconde nuit qui suivit le duel, M. d'Arona reposa plus paisiblement; la fièvre l'ayant quitté, Tabbé crut qu'il pouvait se passer de son secours jusqu'au lendemain; il lui Ht ses adieux, et , reprenant sa monture , le digne ecclésiastique, enveloppé d'un large manteau bleu, retourna à son presbytère, escorté par un montagnard. Dans la matinée, on vint dire àFernand que les hauteurs et la vallée étaient toutes blanches, ce qui annonçait un hiver précoce. Il voulut voir la nouvelle parure de la montagne, et il se fit i^orter sur son fauteuil près de la fenêtre. Le pauvre chèvrefeuille inclinait ses rameaux chargés de neige; les dahlias empourprés que Fernand avait plantés dans le petit jardin se détachaient de la nappe éclatante et penchaient sur leur tige; les vertes charmilles s'obstinaient
seules à lutter contre le linceul glacial, et leurs branches épineuses déchiraient la neige et surgissaient encore. Mais, au loin, c'était une grande désolation; comme des vieillards assemblés, les sapins majestueux balançaient leurs draperies blanches ; le vent gémissait autour d'eux avec une monotonie solennelle; les longs méandres de verdure qui serpentaient sur les pentes gigantesques décroissaient peu à peu sous la pluie condensée et envahissante. M. d'Arona regardait ce spectacle d'un air rêveur, et quelquefois il essayait de sourire.
L'horizon se chargeait de nuées épaisses qu'un vent impétueux amoncelait vers les hauteurs; la journée était triste comme en novembre . On conseilla au malade de se remettre sur son lit; il était si affaibli et si pâle ! Quand on eut étendu sur lui son large manteau et qu'oii eut rallumé les deux cierges de cire jaune devant la madone près du chevet, il demanda un de ses livres élus, et chacun se retira. Ce jour-là, Fernand avait choisi V Imitation de J.-C, cette
niagiiifiquc et sainte conversation en tic la providence et Tanie désolée. Comme il lisait avec onction ! chaque verset le pénétrait , pour ainsi dire, d'un baume mystérieux; il buvait à longs traits à la source céleste de la grâce, et quelquefois, fermant un moment le livre , il croyait entrevoir la pale lueur d'une espérance dans le lointain. Quelques vagues pressentimens l'agitaient, et comme il entendait du bruit au rezde-chaussée de la maison, il sonna et il en demanda la cause. André lui répondit qu'une visite lui arrivait.
— Qui donc vient me voir? dit-il... , par ce temps-là , mon Dieu !
André allait répondre à cette question, lorsqu'une femme se fit annoncer par une jeune fille de la maison. Fernand mit la main devant ses yeux, croyant qu'un ange le visitait sous les traits de Mademoiselle de Marignan.
C'était Malvina. André sortit, et la jeune paysanne seule resta avec elle dansjj||^artement de M. d'Arona.
— Vous, Mademoiselle? s'écria-t-ii.
— Monsieur, répondit la belle apparition , iï y a long-temps que j'ai fait le vœu de visiter les malades dans les montagnes; aurais-je pu y manquer en cette occasion? Mon oncle serait venu lui-même si sa voiture avait pu sortir; à cheval, il m'a été facile d'arriver jusqu'ici. — Nous avons appris au château le grand malheur d'avant-hier... .; notre anxiété a été vive, notre peine profonde...; je viens. Monsieur, savoir de vos nouvelles de la part du commandeur, je viens aussi vous en demander pour moi en particulier.
M. d'Arona était trop ému pour répondre aussitôt; il fut prévenu par la jeune fille de son hôte.
'■ '■>^- Mademoiselle est bien bonne, dit cette enfant, Mfmsieur a beaucoup souffert; mais, grâce à M. le curé qui est venu ici dans la soirée du malheur, notre cher malade va mieux. Il n^fijÉÉtoas s'effrayer de le voir si décoloré; nousî^^^^BLi un évanouissement qui a duré
près do deux heures'... et puis, voyez-vous, Mademoiselle, la fièvre, en nous quittant, nous a laissé bien faible!... mais tout ira bien, notre frère a déjà reprisses livres...
— Chère sœur, ajouta M. d'Arona, tu oublies de parler à Mademoiselle de ma profonde reconnaissance pour l'honneur qu'elle me fait...
— Oh ! répondit la belle paysanne en rougissant, ceci, frère, c'est à toi de le dircj je ne sais pas les paroles des châteaux ou des villes; d'ailleurs, crois-tu qu'il faille raconter ce qu'on a dans le cœur?... Non, c'est Fingrat qui parle beaucoup...
— Je crois qu'elle a raison ! reprit Fernand , qui s'était soulevé sur le coude ; il n'en est pas moins vrai. Mademoiselle, ajouta-t-il, que votre démarche d'aujourd'hui paraîtrait sublime à
tous vos amis Quant à moi, je n'ai pas le
droit d'en parler, seulement je désespère de m'acquitter jamais envers vous...
— Et df- quoi , Monsieur? djj[jj||h ma qui
s'était assise à côté de la jeune paysanne , et qui formait avec elle un groupe angélique tel qu'auraient voulu le voir Raphaël ou Michel-Ange; de quoi voulez-vous vous acquitter envers moi? Est-ce de m'avoir protégée?... Pourquoi changer les rôles en cette occasion? Croyez-vous que l'obligée puisse manquer de mémoire et de reconnaissance? non, Monsieur; je suis heureuse d'avoir à remercier M. d'Arona, et nul n'a le droit de me le défendre.
Ces paroles étaient prononcées avec cet accent harmonieux qui rendait la voix de Malvina si saisissante , et même en ce moment il s'y mêlait une animation adorable qui faisait tressaillir l'ame deFernand. Il se hâta de s'informer des nouvelles du château, voulant rompre la magie qui l'emportait malgré lui : il apprit que Madame de Saint-Clair était tombée sérieusement malade par le chagrin et l'effroi que lui causait la folie de son frère, et qu'elle attendait de pouvoir se lever pour partir et aller à la recherche de M. o^^raitval qui était en fuite; du reste,
elle rendait pleine justice à M. d'Arona. Fernand ajouta ces mots :
— Oserais-je vous prier, Mademoiselle, de vous charger pour elle de mes excuses, s'il est vrai, comme l'a prétendu M. de Montval, qu'une lettre de moi ait pu lui déplaire.
— Clary m'a montré cette lettre, répondit Malvina.
— Eh hien! Mademoiselle? dit Fer-
nand.
— Ce que j'en pense. Monsieur?,., mais beaucoup de choses.
— Et entre autres. Mademoiselle?... je suis curieux , peut-être !
— Je pense, répondit Malvina, qu'on est à plaindre de recevoir de pareilles lettres.
— Eh quoi! s'écria Fernand, serais-je coupable, en effet, d'une inconvenance ?
— Non, assurément, lui répondit-on, mais peut-être coupable de crédulité, ou d'un mouvement impétueux d'amour-propre; pardon.
Monsieur.
— Hélas! dit le poète, c'est une misérable nature que la mienne î elle est le jouet ridicule de la première bouffée d'orgueil qui vient à souffler. Il est bien probable, en effet, que j'ai manqué à Madame de Saint-Clair..., et son frère extravagant n'avait peut-être pas tort de me provoquer... ; je suis un bien pauvre esprit!...
A ces paroles, Malvina souriait comme auraient fait la Grâce et la Sagesse si elles eussent pris ses traits pour venir consoler la terre.
— Ah ! vraiment ! répondit-elle, je vous conseille de tomber dans le désespoir ; ne voyezvous pas. Monsieur, que Clary avait tendu un piège à votre crédulité, et que vous avez usé de votre droit en vous échappant à la première occasion favorable?... La coquetterie finit toujours par se brûler les doigts; lorsque Clary se sera défaite de ce charmant défaut, elle sera une personne accomplie , la plus aimable du monde.
— Vous me rendez un peu de tranquillité. Mademoiselle, dit Fernand, je vois (pie le cour-
roux de M. de MoiUval était injuste et exagéré; la cause en était ailleurs...
Ici Fernand s'arrêta tout à coup, un peu effrayé d'avoir involontairement ouvert un jour sur un autre point de vue dangereux à regarder. Malvina baissa les yeux ; ses longues paupières noires formaient deux arcs renversés sur la blancheur de ses joues; elle était grave et belle en ce moment, comme le jeune disciple assis au cénacle. M. d'Arona soupira profondément. La jeune paysanne crut qu'il souffrait, et elle se leva pour recevoir ses ordres.
— Non, chère sœur, dit le malade, reprends ta place; ma blessure est peu de chose, elle se fermera, celle-là.
— Voyez , Mademoiselle , continua - 1 - el le , votre visite lui fait beaucoup de bien; hier au soir, il pouvait à peine parler; voilà que déjà il a repris sa voix sonore, comme lorsqu'il se porte bien. Mais, bon Dieu! s'écria-t-elle en regardant la fenêtre , quel temps affreux ! . . Comment avez-vous fait pour traverser la montagne?
Mademoiselle de Maiignan répondit avee calme :
— J'avais un extrême désir de venir voir votre cher malade; je ne sais pas pourquoi j'aurais rayé celui-là de la liste de mes visites matinales, ajouta-t-elle en jetant un beau regard sur le visage du blessé.
En revoyant Malvina , le saisissement de Fernand avait été extrême, et voWk que la fièvre lui revenait par degré; sa voix prenait plus de sonorité , et ses joues commençaient à se teindre de ce carmin fallacieux qui ressemble aux roses de la santé; des rayons s'échappaient de ses yeux , et ses mains étaient brûlantes. Toutefois, le malade était encore maître de ses idées; la présence de Mademoiselle de Marignan dominait encore en lui la violence du transport fébrile. Fernand sentait bien que sa tête allait se perdre; mais , comme fait un convive qui s'obstine à ne vouloir pas laisser sa raison parmi les débris du festin , Fernand réunissait avec effort toutes les facultés de son cerveau, et suivait péniblement
la liyiie la i>liis droite qu'il entrevoyait à travers les brumes du déliie : ce fut cette lutte même (pii détermina une crise violente. Tout à coup le malade ne put répondre que des paroles incohérentes aux questions qu'on lui faisait, et Malvina vit avec terreur l'étrange empreinte de folie qui se répandait sur le visage de ce pauvre blessé; les yeux s'agrandissaient, et la bouche avait un sourire continu et sans cause. La jeune paysanne s'élança hors de l'appartement , pour aller chercher du secours; Malvina se leva, et, se tenant debout au chevet du malade, elle lui parlait avec un calme affecté, espérant apaiser ainsi le transport de son cerveau. Fernand ne voyait déjà plus les objets réels, son esprit était lancé violemment dans cette sphère inconnue des visions et des rêves, qui touche peut-être aux limbes d'un autre monde; il levait la main droite et montrait du doigt le plafond de sa chambre, comme s'il suivait une apparition dans le firmament.
— La voilà, disait-il d'une voix vibrante et
comme métallique, la voilà!... c'est mon étoile;
il y avait long-temps qu'elle n'était venue ;
elle décrit sa course en sens opposé des autres , de l'occident à l'orient ; elle se perd, le matin, dans les flots du soleil; voyez la trainée qu'elle laisse après elle; elle est revenue! oh la belle destinée !
Il pencha la tête comme si la vision avait cessé; puis, regardant Malvina, il ne la reconnut point, et il lui dit :
— Connaissez-vous un homme plus à plaindre que moi? J avais pour amie une colombe, elle s'est envolée. — Aimez-vous les grandes forêts,
les lacs, les vallées profondes? Ouvrez-moi
les portes de la solitude, j'ai soif du grand air.... — Il y a une jeune fille que j'aime, dit-il d'une voix moins élevée, mais c'est un grand
mystère ; elle est enchaînée, délivrez-la...;
pour elleje me meurs, et cependant il faut que je cache même la cause de cette mortelle maladie. . . Savez-vous le nom de cette jeune fille, vous qui me regardez ? C'est un secret inviolable. . .
Ici Mademoiselle de Marignan mit son mouchoir sur la bouche du malade; mais lui, saisit son bras, et, la repoussant avec violence, il s'écria d'une voix insensée :
— Vous voulez m'enlever Malvina!
vous? — ..
On accourait au secours du pauvre fiévreux , mais trop tard : le grand malheur était arrivé; il avait révélé à Mademoiselle de Marignan le nom de celle qu'il aimerait jusqu'au tombeau. On trouva Malvina qui était tombée sur le parquet, sans connaissance. Un montagnard était parti pour aller chercher l'abbé médecin; il le rencontra sur le chemin, et l'abbé se hâta d'arriver à la ferme. Quand il parut, Mademoiselle de Marignan, revenue à ellemême, était assise dans la chambre de la jeune paysanne , et celle-ci , entourée de ses sœurs , ne la quittait plus. Malvina fit signe à l'abbé de se rendre auprès du malade, pour qui il venait; puis elle pria ses amies des montagnes de la laisser seule un moment : on lui obéit , et on
ferma la porte sur elle. Il y avait dans cette chambre des jeunes paysannes une statuette de la Vierge, placée dans une niche creusée dans le mur, à l'angle de l'appartement; autour de la statue, quelques couronnes de violettes flétries et d'immortelles étaient suspendues; un priedieu, en bois blanc, était posé devant cette petite chapelle : ce fut là que Malvina courut s'agenouiller, et ainsi prosternée, des larmes abondantes coulèrent dans ses mains; elle ne priait point, cette ame bouleversée; mais du milieu des tumultes qui grondaient autour d'elle, elle s'élançait vers le ciel , cherchant à briser ses liens d'ici bas. Hélas! le pauvre oiseau retombait toujours sur la terre; au bout d'un quart d'heure, une douce voix se fit entendre à la porte de la chambre: c'était la jeune paysanne. Mademoiselle de Marignan essuya ses beaux yeux ; elle chercha à reprendre son sourire de la veille et ne retrouva qu'une pénible expression de sérénité qui déguisait mal l'orage de son cœur ; elle ouvrit elle-même à la jeune fille , et,
par un mouvement involontaite , elle lui prit les mains et les serra avec atTection. Cette enfant baisa celles de sa belle patrone , et elle lui dit joyeusement : .
— Rassurez- vous , Mademoiselle la comtesse, notre malade est mieux , il sommeille, et M. le curé est auprès de lui; M. l'abbé dit que c'est une suite de la fièvre d'hier, et que cela devait revenir nécessairement; ilassureque M.d'Arona passera une nuit excellente.
Bientôt l'abbé vint lui-même rassurer MadeiTioiselle de Marignan, qui lui dit que, pour le seconder dans ses soins généreux , le commandeur avait envoyé chercher un médecin à la ville la moins éloignée , et que probablement il arriverait dans la soirée : l'abbé en témoigna beaucoup de joie.
-vDu reste, reprit Malvina , le docteur en médecine aurait-il, jusqu'ici, mieux agi que rapôtre?jenelecroispas,Monsieurle curé; mille grâces vous soient rendues pour le bien-être que vous doit notre ami. Quant à votre charité,
comment oser vous en remercier? Est-ce à nous qu'il appartient de louer ce que Dieu récompense de tout son amour et de son paradis ?
Adieu, Monsieur l'abbé ; la belle mission que la
vôtre!
Mademoiselle de Mariguan embrassa les jeunes filles qui l'entouraient ; elle serra la main des bons montagnards , qui lui promirent d'envoyer au cbâteau un exprés , tous les jours , pour informer M. le commandeur des nouvelles de son ami; puis elle se hâta de descendre, et elle reprit le chemin de sa terre. Les montagnards suivirent long-temps des yeux les trois chevaux sur la neige.
Quelquefois, après la première neige dans les montagnes , une série de beaux jours succède à ces frimas trop hâtés. Il semble alors que le ciel ait pitié de la terre et qu'il la regarde en souriant pour la rassurer.
Belles contrées, j'ai vu votre soleil d'octobre vous inonder encore d'un océan de lumière ; j'ai vu vos lacs limpides et inceler, et vos forêts murmurantes embaumer les airs de leurs sauvages parfums. J'ai retrouvé des fleurs dans les creux de vos rochers et sur les rives de vos ruisseaux, après des jours menaçans; et, joyeux comme toi, nature toujours la même et toujours nouvelle, j'ai béni l'esprit mystérieux qui va par le monde, répandant çà et là de fraîches couronnes ou des branches desséchées, tantôt la mélancolie, tantôt l'allégresse, tantôt le regret,
tantôt l'espérance, selon les prévisions de sa
sagesse.
L'automne approchait de sa fin , et cependant les brises tièdes et les purs rayons étaient reVenus se jouer au milieu des vallées et sur les penchans des coteaux. Les pâturages avaient repris leur suave verdure ; et si des zones de neige se montraient encore çà et là, c'était pour témoigner de la victoire des beaux jours qui avaient reconquis l'Auvergne.
Assurément, rinfliience du temps avait été active sur la santé de M. d'Arona; ses forces revenaient progressivement. Déjà il pouvait sortir seul pendant les heures chaudes, et aller s'asseoir dans ces retraites dont il connaissait les arbres et les rochers, ou sur les rives de ces ruisseaux dont il avait tant de fois touché l'onde savoureuse. 11 était bien rare qu'au retour de ces promenades mélancoliques Fernand ne rapportât quelque bouquet de fleurs de l'arriére-saison, celles qui viennent se mirer dans les eaux ou se balancer sur les petits tertres abrités : c'était la mauve, modeste et bienfaisante comme une jeune carmélite; c'était l'anémone multicolore, qui se plaît aiix vents d'automne et choisit toujours les lieux élevés , semblable aux esprits rêveurs et audacieux; c'était la plante alisma, qui croît au bord des eaux, étend ses feuilles ovales en éventail et se couronne d'étoiles roses au sommet de sa tip-e: enfin , c'étaient toutes ces charmantes fleurs qui nous restent les dernières comme l'^s meilleurs
amis, ceux-ci ne s'en vont pas quand les jours tristes surviennent.
Un jour Fernand revenait plus tard que de coutume. Rosa, la jeune paysanne que nous connaissons, se prit à le gronder avec cette grâce que l'art n'imitera jamais; et Fernand, souriant de sa colère charmante, prit toutes les fleurs qu'il avait cueillies; et, après en avoir formé une couronne à la hâte , il la posa sur la tête de la brune Rosa. Ainsi parée de ces feuilles et de ces fleurs, elle ressemblait à la nymphe antique, et Fernand lui dit que jamais de la vie il ne croirait au courroux d'une jolie fille comme elle. Mais ce moment d'épanouissement s'éteignit
bien vite sous le froid de la réflexion. Hélas! il
est des douleurs si hautes qu'on ne les perd jamais de vue, quel que soit le point de l'horizon cil l'on se place.
— Vraiment? répondit Rosa; eh bien! ô le plus rebelle des malades, j'ai grande envie de te prouver que je suis méchante et rancuneuse. J'ai reçu deux lettres qui viennent du
château pour mon frère d'Arona; mais il peut bien ne pas y compter : je les garderai pour m'apprendre à lire les belles écritures.
— Sœur Rosa, dit Fernand, prive-moi de toute liberté; mais donne-moi des nouvelles de mes amis de Marignan.
Alors la jeune fille lui remit une lettre qu'elle avait reçue d'un des gens du château. Elle était du commandeur. M. d'Arona alla s'asseoir dans son grand fauteuil , et lut ce qui suit :
(( Quel est mon chagrin; la goutte me retient encore avec une tyrannie opiniâtre. Je ne me consolerai jamais, mon ami, de n'avoir pu aller vous voir depuis que vous souffrez. Vos nouvelles nous arrivent ici régulièrement, et nous bénissons le retour de quelques belles journées qui vous font du bien. Hélas! voici l'hiver qui s'avance à grands pas, comme un rude Scandinave qui va tout dévaster. Mon ami, écoutez-moi avec votre douce aménité; j'ai des tristesses à vous raconter.
)) Vous savez que personne au monde n'a au-
tant d'estime que moi pour votre beau caractère; aussi je commence par vous dire qu'il ne m'est pas tombé un moment dans la tète que Fernand d'Arona ait voulu me causer du chagrin. Je lui ai donné une haute preuve de confiance en lui révélant mon secret. Fernand serait mort plutôt que d'avoir été ingrat ou félon à sa propre délicatesse. Non, non, si grande que soit son exaltation pour la reine des villages , la dame des montagnes , Vange des affligés , il est toujours resté dans les rigueurs du silence vis à vis de Malvina. Je le jurerais sur l'autel.
» Mais, mon ami, une passion concentrée dans une ame comme la vôtre ne peut-elle être devinée par une ame comme la sienne? 11 est des astres qui se suivent emportés par les mêmes
attractions
n Depuis quinze jours , depuis sa visite au blessé, notre ami , j'ai reconnu chez Malvina des signes manifestes d'altération, quant à son caractère et ses habitudes. Elle me paraît tombée dans cet état de préoccupation qui suit toujours
une émotion violente , une nouvelle inattendue, une découverte étonnante. Cet esprit si brillant paraît quelquefois se voiler de tristesse ; celte ame, si douce, si sérieuse jusqu'ici, a donné des signaux de détresse : quel orage est donc survenu ? On a vu Malvina , prosternée dans la chapelle, fondre en larmes et s'échapper tout à coup, craignant d'être surprise. Hier elle est venue à moi, pâle et nerveuse; et, me prenant les mains avec toute la tendresse d'une fille chérie, elle m'a dit ces étranges paroles : « Cher oncle, )) que j'aime à l'égal de mon pauvre père, je suis )) bien maussade depuis quelques jours, et j'ai » grand'peur de vous avoir affligé. J'étais souf- » frante, j'avais la tête perdue de noirs pressen- » limens et le cœur gros de soupirs comme ceux » qui ont beaucoup de chagrin. La cause de » tout cela, je l'ignore; je pense qu'elle vient » d'une grande crise nerveuse à laquelle je suis )) sujette, comme l'était mon père, tous les ans, » à l'entrée de l'hiver. »
» Oh ! nioiî ami ! (|ue pouvais-je répondre à
cette enfant? Mon cœur se brisait de douleur, et cependant j'ai eu le courage de sourire et de la rassurer avec toute la gaité d'un homme qui veut cacher un péril extrême aux voyageurs qu'il conduit, espérant les sauver s'ils ne s'effraient point. Ainsi, j'ai répondu à Malvina qu'elle était folle assurément de se faire sur elle-même une pareille opinion, et que jamais elle n'avait été meilleure ni plus aimable ; puis je l'ai engagée beaucoup à écrire à l'amie de son cœur, cette charmante Sophie de Monlor , dont vous lui avez entendu parler souvent, et qui lui ressemble par la beauté de Tame et par la grâce de toute sa personne. Malvina a passé plusieurs heures à lui écrire, mais elle ne m'a rien lu de sa longue lettre. Seulement, quand elle esl descendue au salon, j'ai remarqué son extrême pâleur, et il m'a semblé que ses yeux avaient encore des larmes prêtes à tomber.
))A quel point j'ai confiance en votre grand caractère; vous le voyez, Fernand, c'est à vous que je raconte les troubles que vous avez causés
involontairement, et dont tout autre que vous, peut-être, abuserait sans pitié. Mon ami, je ne vous parle pas de moi-même, qu'importe un peu plus ou un peu moins de bonheur pour un vieillard? c'est d'une existence mille fois plus précieuse qu'il s'agit : du jour où Malvina reconnaîtrait dans le fond de son ame une affection coupable , c'est ainsi qu'elle la verrait, ce serait fait de cette enfant ; l'ange épouvanté quitterait la terre. Oui, je la connais, elle mourrait, dévorée de honte et de remords, la chère et piu^e créature.
))Vous seul pouvez donc la sauver; il en est temps encore, et je vous le demande aujourd'hui, les mains jointes j parlez, Monsieur d'Arona, quittez ce voisinage funeste, mon ami. Quand j'allai vous voir, la veille de ce malheureux duel, je vou^ laissais le choix de votre bon plaisir, j'étais un imprudent malgré mes cheveux blanchis, je vous exposais à un poison
mortel , vous et Malvina
))Voilà ce que j'avais à vous dire; certes, il ne
vous viendra pas dans l'esprit que louibre de la plus petite jalousie se soit glissée dans mon
cœur ; j espère n'avoir pas été un moment
ridicule à vos yeux, depuis le jour où vous arrivâtes parmi nous. Ah! Fernand, je le dis ici en présence de Dieu, c'est aujourd'hui, plus que jamais, que je déplore une union insensée... Voilà la croix de ma vieillesse, le supplice secret de mon ame ! — Mais , arrêtons-nous là et ne murmurons pas contre la dernière épreuve qui nous est envoyée, avant de franchir la porte de l'éternité.
«Adieu donc, Fernand, ami et douleur de mes vieilles années ; adieu, poète toujours poursuivi en ce monde par un astre fatal; adieu, jeune homme digne d'une vie paisible et de la sainte affection d'une ame comme la tienne; tu es venu t'abriter dans la solitude , tu es venu te désaltérer à nos sources vives, tu ne cherchais que le silence et les ombrages , les fleurs sauvages et les rêveries — ; et tu as trouvé un orage dans la montagne, et tu vas nous fuir comme tu
t\s ëloigiu' du inonde. Ah! du moins, que ce soit sans colère; le mal qui t'est venu, c'est Dieu qui te Ta envoyé; un cœur comme le tien accepte tout et il adore : le blasphème est le courage des méchans. — Pour nous, nous sommes tes amis, nous souffrons comme toi, nous souffrons à cause de toi , mais nous te bénissons ; adieu, Monsieur d'Arona, adieu, mon enfant. »
Le lendemain de l'arrivée de cette lettre, une voiture traversait paisiblement les montagnes du Cantal et s'avançait du côté du nord ; quand elle eut quitté les hautes solitudes , elle gagna une vallée charmante, ombragée encore de haies vives et de grands chênes. Un lac se dessinait à l'est, comme un immense miroir octogone; il avait, sur ses bords, des saules aux longs rameaux dépouillés. La voiture longea la rive de cette grande et belle nappe d'eau ; le voyageiu" qu'elle transportait était M. d'Arona; il avait avec lui André et un jeune montagnard qui ne
voulait le quitter qu'au delà de l'Auvergne. Fernand gardait un silence profond, il paraissait absorbé dans une mélancolique contemplation; ses regards erraient sur le lac, et tout à coup il désigna , de la main , une allée de hauts peupliers, qui se montra sur le versant d'une colline. Bientôt parurent les aiguilles de deux tourelles; enfin la perspective s'ouvrit, et Fernand découvrit un moment toute la façade d'un château; il jeta un coup d'œil prolongé de ce côté, et un sourire passa sur ses lèvres. Quand la vision eut disparu, M. d'Arona pencha la tête et ne regarda plus les montagnes et leurs suaves paysages.
Au commencement de l'hiver, est-il rien de plus triste que la brume qui couvre Paris , si ce n'est le linceul de vapeurs qui s'étend sur Londres ?
Paris , au mois de décembre, n'a plus de ciel;
dès les premiers jours de la saison des fêtes, une atmosphère épaisse, humide, glaciale vient s'interposer entre le soleil et la ville , comme un voile funèbre; au sortir du bal, ne cherchez pas au firmament une seule étoile qui puisse sourire à votre joie, ou vous rassurer dans vos angoisses; gardez, au fond de votre voiture, les enivremens ou les amertumes du cœur ; les cieux sont fermés, il n'y a plus un astre à consulter; la lune même, cette pâle confidente des amans, la lune, Phébé elle-même s'est perdue dans les vapeurs opaques de décembre; sa corne lumineuse s'est engagée dans je ne sais quel réseau boueux; la blonde jeune fille ne reprendra que bien tard son voyage sphérique, et son char escorté de rêveries et d'espérances.
Les rues, les carrefours et les places sont inondés; l'eau ruisselle des toits, et jaillit en écume sous les roues et les pieds des chevaux. Malheur au piéton modeste, malheur au pauvre, cet ami du trottoir et du passage public; malheur même à vous qui, pour tout équipage,
n'avez qu'une de ces boîtes mal fermées qui s'en vont roulant sur quatre méchans ressorts, à la garde de Dieu, et dont vous payez chaque tour de roue; décembre est impitoyable, il n'épargne que les grandes fovtunes; il a du givre, de la pluie, du froid, de la boue, de la colère enfin pour tout le reste.
Toutefois, pour vous consoler, les magasins sont splendides à voir, et il n'est pas rare même de rencontrer, assise sur le trône de ces chambres dorées, quelque majestueuse beauté à qui il ne manque qu'un titre ou un nom, pour que votre tête en raffole. Le luxe des marchands, à Paris, va croissant tous les ans; l'émeute délirante est là ; l'anarchie aux bras nus est sous
terre et creuse sa mine, dit-on ; qu'importe?
Le marchand veut des glaces de Bohême, des fresques, des candélabres, des tables de marbre vert, des chaises de velours aux clous d'or, des tapis; il veut une salle royale ou un boudoir, selon son local , quand ce ne serait que pour en
jouir et y trôner pendant vinj^t-quatre heures. Entrez chez lui, louez sa magnificence et son goût, ses yeux hrilleront, ses narines se gonfleront, sa figure s'épanouira , et, pour peu que vous achetiez, vous serez un homme charmant, un étranger de distinction; au contraire, ne voyez rien du luxe du magasin, ne regardez ni le velours, ni les baguettes dorées , ni les frises sculptées, et demandez comment va le commerce; l'œil du marchand deviendra nébuleux, ses lèvres se serreront, son visage grimacera; il ne vous répondra qu'en trépignant du pied et en hochant la tête, et vous emporteriez toute la boutique après l'avoir payée, que vous ne serez qu'un brave homme et un homme ordinaire, mais dont on ne se souviendra plus le lendemain. Vanité! vanité! tu as glissé tes poisons dans tous les cœurs, à l'époque où nous sommes; qui ne prête l'oreille à tes mélodieux mensonges, dans toutes ces grandes et petites villes où tu tiens tes états, ô la plus mesquine et la plus puis-
saute des reines de ce monde! Bénie soit donc la solitude, car jamais il ne te prendra fantaisie d'y pénétrer! Tu sais bien que l'homme placé, entre la nature et Dieu est hors de ta portée, et ({u'il t'écraserait du pied comme un vermisseau.
Eh! ce que nous avons dit du marchand, à qui ne pourrions-nous pas l'appliquer? Paris est là pour en témoigner. A Dieu ne plaise que nous voulions monter et redescendre tous les rangs, tous les degrés de l'échelle, pour y chercher à la loupe les myriades de petites passions qui dévorent la société; ce serait une étude afïligeante, et, d'ailleurs, ce serait un travail sans résultat; à quoi bon signaler ce qui est sans remède? les ouragans des rénovations arrivent tôt ou tard , et ils emportent en masse les vices innombrables des époques vieillies, comme les aquilons balayèrent les sauterelles d'Egypte.
Dans une froide soirée de décembre, un voyageur en chaise de poste arrivait à un des
hôtels garnis de là rue de Richelieu ; le logement qu'il prit ressemhlait à son équipage; il était modeste, au troisième étage, donnant sur la rue ; il avait avec lui un domestique, qui alla porter à la maîtresse du logis les papiers de sûreté de son maître, et il la prévint en même temps que ?vT. d' Arona n'avait pas l'intention de passer plus de quinze jours à Paris. Cela étant convenu , André retourna dans l'appartement de Fernand.
M. d' Arona avait deux affaires importantes qui l'attiraient à Paris, avant de s'expatrier pour jamais, selon sa résolution: il venait voir un Anglais de ses amis, qui avait beaucoup voyagé, comme tout bon Anglais, et qui devait lui donner tous les renseignemens indispensables à ses plans de pèlerinage ; quant à l'autre motif qui l'amenait dans la grande ville , il en sera parlé en son temps.
L'Anglais, averti de l'arrivée de Fernand, se rendit chez lui dès le lendemain dans la matinée. Sir Charles Bedford était un jeune geiitelinann fort distingué; il avait d'excellentes manières
et une rare inslruction; il connaissait le globe terrestre comme s'il l'eût formé. Dès l'âge de seize ans , sir Charles avait déjà fait le tour du monde; jugez de ses aventures à vingthuit ans. Il crut que M. d'Arona, qu'il retrouvait très maigre et très pâle, était attaqué d'une de ces affections au foie pour lesquelles les médecins envoient leurs malades aussi loin qu'ils peuvent, sous prétexte de changer d'air, mais bien réellement pour qu'ils changent de médecin au moment de mourir.
Sir Charles conseilla donc à M. d'Arona un climat tempéré; il lui parla d'abord des belles latitudes du globe, la côte deGcnes, la Lombardie,les rives du Bosphore, Constantinople , la mer Noire, Odessa; enfin il toucha jusqu'à la Chine, allant toujours en ligne droite comme un oiseau, sans s'occuper des monts, des lacs, des déserts et des forêts. M. d'Arona ne répondait pas un mot , attendant toujours le paysage qui éveillerait ses sympathies dans cette
immense galerie de tableaux que sir Charles déroulait à ses yeux.
— Je vois, dit l'Anglais, qu'il faut revenir sur nos pas; je ne vous parle ni de la Grèce, ni de l'Italie , où tout le monde va , et ou vous retrouveriez peut-être Tortoni et le dandysme. Passons en Portugal , et tenons-nous à la pointe nord : quel délicieux pays ! Il y a là des orangers et des oliviers en fleur comme nulle part ; ce sont des bois odorans , des retraites enchantées. Peut-être craignez-vous le voisinage de la guerre civile de l'Espagne, qui fume et tonne depuis six ans, et que votre nation ni la mienne ne se soucient d'apaiser?... Fort bien! passons l'Atlantique ; arrivons à la partie sud des États-Unis.
M. d'Arona secoua la tête en signe de refus , et laissa échapper ces mots :
— Quelle histoire a l'Amérique ? où sont ses souvenirs....
— Point d'Amérique septentrionale, reprit l'Anglais; il y a pourtant d'admirables climats
pour un malade eommc vous. Je ne vous proposerai ni les Antilles ni le continent méridional ; on y étoufl'e, malgré les plus beaux cours d'eau de la terre et les forêts inextricables, dites encore forêts vierges par une sainte habitude. Mais, alors, où vous porterons-nous? dans quelle région tempérée?... Vous êtes un homme difiicile à poser sur le globe, il vous faudrait une- planète tout exprés; il est vrai que vous tenez à l'histoire , et qu'il pourrait bien arriver 'qu'un autre monde n'eût ni chronologie, ni archéologie, ni rien du passé. Alors revenons aux terres classiques , en nous tenant toujours entre des latitudes supportables. — Pour moi, j'adore la Grèce; vous allez me dire que vous n'en voulez pas, et je vous répondrai que je sais fort bien pourquoi vous la refusez aujourd'hui ; elle a un roi constitutionnel , et qui réside à Athènes, encore ! . . .
M. d'Arona soupira et baissa les yeux ; l'Anglais reprit :
— Athènes et le royaume de Grèce ont bien
autre chose , cher Fernand ; j'y ai vu de mes yeux des fabriques de coton et des métiers à la vapeur pour travailler la soie. Figurez-vous une usine placée dans l'enceinte de l'Acropolis de Minerve ; des bateaux de charbon qui arrivent à Salamine , une raffinerie de sucre à Corinthe , et un moulin à foulon dont la roue' industrielle tourne dans les eaux de l'Eurotas, au milieu des lauriers et des palmiers sacrés; c'est de quoi, vous faire rugir, ô poète.
— Vrai Dieu! s'écria Fernand, qui 'froissait des papiers avec toute la vivacité de la colère , si je déteste tout cela!... Mais vous, sir Charles., comment le trouvez-vous ?. . ^
— Moi? dit l'Anglais, vous allez jeter des
flammes, moi je ne trouve pas cela mal du
/ tout...
— Cherchez-moi un autre pays, Bedford, continua froidement M. d'Arona.
— Attendez, dit l'Anglais, je crois avoir ce qu'il vous faut. L'Amérique n'a point d'histoire, et met toute sa gloire dans son actualité indus-
(rielle; vous n'en voulez pas. La Grèce a trop d'histoire, mais elle l'a oubliée, et elle croit moins à elle-même qu'à la civilisation bâtarde qu'on lui a apportée; vous la frappez d'anathême. Il vous serait donc agréable de trouver une contrée riche de souvenirs antiques, et restée dans cet état intermédiaire qui se trouve placé entre la civilisation et la barbarie; état que j'appellerai, moi , une majestueuse immobilité ; là , par exemple, on ignore l'historique des ruines , mais on ne cherche ni à les nettoyer de leur vétusté , ni à les briser, ni à les utiliser, ni à les vendre. Cette sauvagerie dans les idées se retrouvera dans les mœurs; elles y seront rudes, indisciplinées même; il n'y aura qu'une influence illusoire de gouvernement, la liberté et la poésie y seront adorées ; enfin, ce sera une contrée étrangère au milieu de toutes les organisations politiques de l'Europe.
— Vous y voilà, mon ami! s'écria Fernand.
— Eh bien! dit sir Charles, partez pour l'Albanie. Byron, mon compatriote immortel, la
chantée; je vous garantis un climat magnifique , un pays pittoresque, et une population brave, aventureuse , poétique dans ses croyances et ses habitudes, indisciplinée aux jougs gouvernementaux, adorant la liberté et même le brigandage...
— Arrêtez-vous là, impitoyable Bedford, s'écria de nouveau d' Arona , vous allez me gâter mon Albanie, qui est l'Épire antique et l'IUyrie grecque.
— Précisément, dit l'Anglais, elle étaitlllyrie et Épire; vous la trouverez aujourd'hui au mêmp point du globe qu'elle occupait; seulement, les noms sont un peu changés. L'Albanie est située, vous le savez et pourtant vous ne voulez pas le savoir, au nord-ouest de la Turquie d'Europe, entre les 39^ et 43« degrés de latitude et le 1 9^ de longitude. Elle est bornée au nor(^ par le Monténégro, la Servie et la Bosnie; à l'ouest, parle golfe de Venise et l'Ile de Corfou ; au midi , par le golfe d' A r ta et la Livadie; enfin, à lest, par les montagnes d'Argentero et d' Agrafa.
— Quel honi me ! . . . dit Fernand en se frappant le front. Eh! sir Charles, mon ami, comment avez-vous retenu ces noms-là ? Il vous est donc bien indifférent que tout souvenir du vieil Epire soit noyé dans la mer? Moi, je sais d'autres noms qui me font battre le cœur. Avez-vous dit un mot des montagnes du Pinde et de ïhessalie, de la mer Adriatique, de la mer Ionienne, de l'île de Corcyre, du golfe d'Actium ?. . . Ce sont là, je crois , les mêmes limites que celles que vous m'avez citées ; seulement, je leur ai laissé leurs noms sacrés dont vous riez , impitoyable touriste qui n'admettez que l'univers d'aujourd'hui, et jamais celui d'hier.
Sir Charles était ce qu'on nomme un fort bon enfant; il convint de sa barbarie de civilisation trop avancée. Il comprenait très bien M. d'Arona sans partager ses idées; il eût même voulu être placé quelquefois à son point de vue, mais le positif des choses l'emportait chez lui à tout moment. 11 avait une grande fortune, et, comme beaucoup de gens, il ne savait trop com-
ment la dépenser; souvent il gâtait sa vie , comme il le disait, peut-être faute de volonté. Sir Charles se laissait aller aux habitudes les plus commodes de la vie, prenant les jours et les choses comme ils venaient, et subissant leur influence. Du reste, tout cela lui allait bien. Son insouciance avait un certain air de grandeur qui cadrait à merveille avec sa belle figure impassible. Toutefois, quand il riait, c'était aux éclats, et, s'il s'agissait de plaisanter de ce qu'il y a de sérieux dans le monde, il avait des paroles vives et mordantes. Il aimait beaucoup M. d'Arona, peut-être parce qu'il lui était diamétralement opposé. Sir Charles n'avait jamais cru à une passion , aussi il ne lui vint pas dans la tête que Fernand pût souffrir d'autre chose que d'une maladie physique. M. d'Arona le lui laissa croire, ravi de pouvoir ainsi échapper aux questions et aux conseils.
Sir Charles revint le voir dans la journée du lendemain; il chercha tous les moyens de le déterminer à partager un peu ce qu'il appelait sa
joyeuse vie. M. d'Arona lui demanda quelques jours de ré flexion.
— Les poètes, disait sir Bedford, sont de singulières gens; ils ne peuvent se mettre dans le eerveau qu'un monde eliimcrique. Eh! par Dieu, le monde réel est assez beau comme il est ! Pour moi, je déclare que, si on m'en laissait le maître, je n'y changerais pas une goutte d'eau.
— D'abord, dit Fernand, vous commenceriez par vous placer dans la position où vous vous trouvez...
— Oui, mon ami, reprit \e gentelma un , si ce n'est peut-être que je la ferais dix fois plus belle encore : c'est le seul changement que j'oserais me permettre , en ma qualité de Providence.
— Et votre cœur, dit Fernand, il resterait tel qu'il est?
— YraiDieuîje le crois bien, s'écria l'Anglavs. Mon cœur est mon esclave; j'en fais ce que je veux : je puis le donner trente fois par semaine et le reprendre à mon gré. C'est délicieux î
— Je ne vous demanderai pas à qui vous le donnez, sir Charles, dit Fernand.
— Et moi , je vous le dirai , mon cher ami: à des femmes charmantes qui ne me laissent pas le loisir de m 'attacher à elles.
— Cela n'est pas clair.
— Je m'explique : ou elles me cèdent trop vite et me trompent de même; ou elles me résistent et me dégoûtent du métier de poursuivant. Je déteste les prudes. . .
— Aimez-vous mieux les vertus faciles ?
— Non.
— Qui donc aimez-vous?
— Personne ni rien ; si ce n'est la liberté , la joie et la vieille Angleterre.
— Touchez là , lui dit Fernand en lui tendant -a main. Vous êtes un excellent garçon ; je donn.^rais je ne sais quoi pour vous ressembler.
— Vous avez donc une passion, vous, mon ami! s'écria Bedford effrayé pour Fernand, comme s'il s'était agi d'une fluxion de poitrine; une passion est donc en vous, reprit-il; mais.
mon ami, ce serait la pire des folies (jiii peuvent être recluses en ce moment à Charenton ou à JBedlam. Il faudrait vous traiter sérieusement par les douches ou par le système homéopathique, que j'honore, entre autres, comme le sublime du charlatanisme. Une passion ! j'aimerais mieux mourir d'un boulet de canon tout à l'heure, bien que j'aie en ce moment une délicieuse intrigue. .. Je vous conterai cela.
— Allons, sir Charles, interrompit M. d'Arona, vous perdez vos paroles; qui vous a dit que j'avais une passion?
— Vous me rassurez, dit le gentleman. J'allais vous chercher toute la faculté de médecine.
— Trêve à cela, sir Bedford, reprit Fernand,d'ailleurs, vous ne croyez pas à une passion possible.
— • Vraiment, vous Tavez dit. Selon moi, l'amour platonique n'existe pas, et cependant, voyez la merveille , c'est l'épidémie à la mode. Mais, pour me prouver que vous avez toute votre santé, venez diner avec moi aujour-
(l'hiii; nous passerons une bonne soirée. La première moitié en sera donnée an monde ; la seconde, la meillenre, à nos plaisirs; vous n'aurez qu'à choisir ; on a tout ce qu'on veut à Paris avec une baguette d'or : c'est la graiide magie.
— ■ Mon ami , dit Fernand, une affaire très importante me retient chez moi , ce soir; quant au monde, j'y ai renoncé; quant aux plaisirs tout p.xceptio?meh dont vous me parlc:^, je les tiens pour ravissans , mais je les refuse.
— Vous êtes intraitable! dit Bedford. Je découvrirai bien la cause de votre sauvagerie. Cela me parait, du reste, de Y hypocondrie toute pure, et cela pourrait bien provenir d'un foie attaqué. Mais quelle si grande affaire notre ami a-t-il ce soir? N'y aurait-il pas un peu d'hypocrisie dans tout ceci ? et ce rendez-vous mysté-
rieux
— Vous y êtes, sir Bedford. Ce rendez-vous qui vous monte la tète , reprit Fernand , est donné à mon libraire.
Sir Charles tressaillit sur son tauteuil, et retomba avec les bras pendans jusqu'à terre; il ëtait anéanti.
— Un libraire! s'écria-t-il. Ah! par exemple, mon ami , vous me montrerez ce que cela peut être, et je m'installe chez vous : c'est vous qui me donnerez à dîner ; j'assisterai à la conférence, ou le diable m'emporte. J'ai vu certainement beaucoup de choses en ma vie ; mais le spectacle d'un poète en face de son libraire, à l'époque où nous sommes, doit être assurément une scène des plus grotesques. Nous verrons le libraire ; comment se nomme-t-il?
— M. Saladin , dit Fernand , qui finissait par accepter sir Charles comme un passe-temps.
— M. Saladin, répondit Bedford, je l'aurais parié. Votre libraire devait s'appeler M. Saladin ; vous adorez l'Orient. Je lui ferai mes complimens sur son nom d'abord, ensuite sur le livre qu'il va lancer aux contemporains et à la postérité.
— Sir Charles, mon ami, reprit M. d'Arona,
reste;i, si cela vous est agréable; mais je vous prie de ne pas vous jeter en étourdi dans cette conférence. Je suis intéressé à ce qu'elle soit calme et grave.
M. Saladin devançai l'heure de son rendezvous , et il se fit annoncer avant dîner chez M. d'Arona.
— Voilà de l'empressement , d it Bed ford ; votre ouvrage doit être magnifique.
Quand M. Saladin entra, Fernand alla au devant de lui. Sir Charles s'était retranché au coin de la cheminée , la face tournée devant un petit secrétaire, ayant l'air d'écrire, peut-être même écrivant en effet.
M. Saladin s'assit de l'autre côté du feu , auprès de Fernand. La conversation s'engagea par des politesses réciproques et des félicitations de se revoir. M. Saladin était un homme d'environ quarante ans, petit et laid, portant une longue redingote qui déguisait de son mieux des jambes que la malveillance accusait d'être torses. M. Saladin «ivail inie honnête figure : c'était un brave
honunc dans l acception du mot la plus naturelle.
— J'ai lu, Monsieur, le précieux manuscrit qui m'a été envoyé par vous, sur ma demande , il y a quelques semaines, dit-il à Fernand. C'est un bien bel ouvrage; vous devez être bien fiei d'en être l'auteur! Assurément, depuis long-
• temps on n'a rien écrit de pareil.
— Diable! dit en lui-même sir Charles, comme il s'enflamme, M. Saladin! il va faire une énorme réputation à notre ami.
— Monsieur, répondit Fernand au libraire, vous êtes, j'espère, sincère dans vos éloges : je les reçois avec grand plaisir.
Maladroit ! dit Bedford en lui-même ; au lieu de se renverser sur les reins et de se rengorger!... il perd là cent louis...
— Oui, monsieur d'Arona, reprit Saladin, je suis vrai dans mon admiration ; mais je ne puis me défendre cependant de vous faire quelques observations
Ah! pensait sir Charles, voilà cet Arabe do
Saladin qui a compris l'avantage de sa position. Si je ne m'en mêle, tout est perdu.
— Des observations! dit Fernand; faites-les, Monsieur, en toute liberté.
Non , disait toujours en lui-même Bedford , je n'ai jamais écrit et n'écrirai jamais; je ne connais ni libraire, ni imprimeur; mais je suis sûr que mon ami d'Arona fait précisément^ tout le contraire de ce qu'il faut faire avec eux en pareille occasion. Décidément, je vais m'en mêler.
— D'abord, reprit M. Saladin, je crois, Monsieur, que vous avez mal choisi votre sujet...
Bon, dit Bedford à part lui, rien que cela, pour commencer î
— Le public. Monsieur, continua Saladin, est un enfant qu'il faut servir selon ses goûts. Ce qu'il demande, ce sont des livres qui puissent toucher à ses sympathies.
— Pardon , dit tout haut cette fois sir Charles, en s'adressantà M. Saladin; croyez-vous d'aboid. Monsieur, que le public demande des livres?...
— Hélas! Monsieur, reprit le liljiairo, il est vrai (ju'il eu demaïuie fort peu, et qu'il eu achète encore moins ; mais faut-il alors que ces ouvrages le puissent intéresser.
— C'est juste, dit Bedford. Et pourriez-vous me dire ce qui peut exciter l'intérêt du public?
— Monsieur est auteur, sans doute? demanda Saladin.
— Non, mon cher Monsieur, dit sir Charles, le ciel ne m'a pas fait cette grâce. Je ne vis que de mes rentes, et pas du tout de ma gloire.
Ici M. Saladin se leva, et fit un profond salut à Bedford, qui le lui rendit de tout son cœur. On se rassit j la conversation continua.
— En deux mots , reprit Saladin , je disais donc que l'époque est très mauvaise pour les livres d'art proprement nommés.
— Ah! répondit Bedford, est-ce qu'elle est meilleure pour les livres de métier?
— C'est vous qui l'avez dit, Monsieui', repliqua Saladin, et il n'est pas possible que vous ne
soyez pas auteur... Vous connaissez trop bien la position.
— Je vous jure, dit sir Charles, que je n'ai écrit dans ma vie que des notes sur mes voyages, et je puis vous certifier encore que vous ne les imprimeriez pas.
— Pourquoi non, Monsieur? reprit le libraire.
— Pourquoi? Elles sont du plus pitoyable style du monde ..
— Eh! qu'importe cela? s'écria le libraire.
— Ce mot seul éclaire la question , dit Fernand'd'Arona, en s'approchant de la cheminée oîi flambait un feu ardent; vous ne tenez pas plus à la forme qu'au fond, et pourvu qu'un ouvrage ait un résultat matériel et immédiat...
— Eh Monsieur ! je suis marchand , dit M. Saladin.
— Muse sainte ! s'écria Fernand, tu n'es donc plus qu'une esclave qu ils traînent de bazar en bazar !
— La chose est ainsi , Monsieur, reprit Sala-
din. Il faut s'en prendre à l'époijne. On a servi le public selon ses goûts; des hommes intelligens les ont devinés , et ils ont taillé leur plume en conséquence; pour moi, j'ai profité des chances. Que voulez-vous, chacun pour soi ici bas. Mais, de grâce, ne me donnez pas un livre d'art; le vôtre est superbe; il suffirait pour une réputation; eh bien! voyez mon malheur, je suis obligé de vous dire que c'est une trop belle œuvre pour trouver, en ce moment, en France, un éditeur... La France est devenue...
— Monsieur Saladin, contentez-vous, dit Fernand , d'être le Turc de la littérature, et ne jugez pas ce que la France peut être ou n'être point; car vous n'en savez rien , et vous pourriez la calomnier sans vous en douter. Si jamais l'art eut une patrie , ce fut en France ; et parce que MM. les libraires de Paris le repoussent , le pays ne sanctionnera pas cet odieux ostracisme . Avez-vous là mon manuscrit ^
M. Saladin tira de sa poche un rouleau de papier, qu'il remit à M. d'Arona. Celui-ci le
prit, croisa les mains derrière son dos, et resta devant la cheminée, regardant en face Bedford et le libraire. M. Saladin continua à parler fort sagement sur le danger que couraient les libraires de publier, à leurs risques et périls , certains ouvrages d'un certain ordre y lorsque tout à coup on vit une grande flamme s'élever du foyer de la cheminée. C'était le manuscrit que Fernand venait de jeter au feu.
— Continuez, Monsieur, dit-il sans montrer la moindre émotion. Eh bien! ajouta-t-il, vous vous taisez! Qu'est-il donc arrivé? J'ai brûlé un livre d'art , c'est un livre dangereux de moins pour les intérêts des libraires. J'ai mis au feu les travaux du poète et de l'artiste, leurs veilles, leurs saintes inspirations, leur espérance, peut-être leur gloire; tout cela est un peu de cendre; qu'importe? le public, que vous servez, ne s'en plaindra point, et nul de vous. Messieurs, ne courra risque d'attacher son nom à un ouvrage fatal au commerce. Tout est bien; pourquoi ne continuez-vous pas, monsieur?
Alors on vit M. Saladin se lever; et, après avoir salué Bedford et son ami , il reprit sa canne et son chapeau, et quitta ces Messieurs.
Quand ceux-ci furent seuls, Fernand tendit la main à sir Charles, et lui dit :
— Vous espériez une scène plaisante : la voilà. Vous savez maintenant ce qu'est un poète en face d'un libraire. Mon ami, avez-vous des commissions à me donner pour l'Albanie ?
Sir Charles serra la main de Fernand d' Arona, et ils ne se quittèrent point de toute la soirée.
Le lendemain de ce jour, sir Charles donnait un dîner au Rocher de Cancale; il accahla Fernandde tant de persécutions amicales, que celuici fmit par accepter, mais à une seule condition , c'est qu'il n'y aurait pas un convive de sa connaissance parmi les invités. Sir Charles
lui nomma six ou sept personnes : M. d'Arona n'en avait même jamais entendu parler. Il était environ huit heures du soir , quand l'équipage de Bedford s'arrêta devant le Rocher.
Ce rocher n'est autre chose, on le sait fort bien, qu'une maison d'assez bonne architecture, située au coin de la rue Montorgueil et d'une autre rue dont il est bien permis d'avoir oublié le nom. Tout ce que la marée a de plus exquis arrive là, par relais de poste. Entre l'Océan et le Rocher de Cancale c'est une correspondance quotidienne, incessante, éternelle. L'Océan, ce roi des rois , est d'une prodigalité fastueuse envers son Rocher de Paris, et on prendrait celuici pour son ambassadeur, tant il met d'orgueil et de somptuosité à représenter la grande puissance maritime. Par quelle mystérieuse cause cette alliance a-t-elle été contractée, nous l'ignorons; mais, à coup sûr, bien des gens, en Europe, pourraient donner sur cette origine les détails les plus précis.
Quoi qu'il en soit, sir Charles jouissait, au Ro-
cher de Cancalo, de la plus belle et de la plus méritée des réputations. On aimait à l'y voir arriver, par deux raisons : sir Bedford était le connaisseur par excellenee ; ses éloges valaient des couronnes et ses avis avaient force de loi ; quant à l'autre raison , libre à vous de la chercher.
M. d'Arona et lui montaient ensemble l'élégant escalier enspirale au Rocher. Ils arrivèrent les premiers; c'était dans l'ordre. Mais bientôt entrèrent quelques convives; ce fut d'abord un maître des requêtes, un officier de marine, et un sculpteur d'un talent prodigieux. Ils étaient tous jevmes et fort épris de la vie, même le sculpteur, malgré sa pâleur et la. rêverie de ses yeux bleus. Un jeune colonel russe ne tarda point à arriver; deux ou trois convives manquaient encore; on annonça bientôt Tun d'eux : c'était mademoiselle X**'*" de l'Opéra. Sir Charles en demanda presque pardon à son ami Fernand par un de ces regards qui expliquent toute une série d'idées. On attendait encore deux étourdis
qui, depuis leur naissance, n'avaient jamais su l'heure qu'il était; toutefois on passa dans la salle à manger destinée à sir Charles, quand il venait au Rocher.
Il avait à sa gauche M. d'Arona, et à sa droite le jeune sculpteur. L'X'^*'*' de l'Opéra se plaça en face de lui, entre le conseil d'État, la marine française et l'armée russe.
— Dînons! dit sir Bedford.
Ce mot-là était magique ; il y avait toute une soirée de gaité , d'espérance, d'oubli et de bonheur dans ces deux syllabes prononcées par le noble anglais: Dînons î et l'univers était heureux.
Sir Bedford était servi par ses gens dans l'intérieur de la salle à manger. La conversation pouvait donc s'envoler où bon lui semblait, sans craindre un œil ou une oreille salariés , comme il en est tant aujourd'hui en ce bon pays de toutes les libertés. Le sculpteur était calme et mangeait peu; le maître des requêtes dévorait, en arrondissant des périodes administra-
tives; le colonel russe buvait et raillait son voisin du conseil d'État; l'officier de marine causait alternativement avec l'X**'*" de l'Opéra, Fernand et sir Charles. C'était là le carré des conversations croisées; l'X**'*' était fort jolie, il faut en convenir; elle avait une jeunesse, une finesse de teint et une physionomie dignes d'un meilleur sort que celui d'une nymphe des coulisses académiques, royales et musicales même si vous voulez. Elle se plaisait beaucoup à écouter le jeune lieutenant de vaisseau qui avait des histoires indiennes à dire tout aussi merveilleuses que des contes de fées. Elle ne savait trop que penser de M. d'Arona, dont l'œil, très brillant du reste, paraissait toujours regarder dans l'autre monde. Quant à sir Charles , elle l'adorait et elle passait sa vie à lui persuader qu'elle mourrait de chagrin. Bedford, nous l'avons dit, croyait aux passions et jamais à une passion; il avait là dessus des systèmes d'airain. Tout se brisait contre ses argumens. Voyant que M. d'Arona rêvait un
peu trop, pour un convive au Rocher, il lui dit à voix basse :
— Que vous semble de ces visages?
— Ils me paraissent tous de fort honnêtes jiersonnes, dit Fernand.
— 11 nous manque deux convives que je regrette beaucoup, reprit Bedford , l'un surtout. . .; je désespère de le voir arriver...; il se dit amoureux fou, et ces gens-là se croient dispensés de toutes relations sociales. Avec un brevet d'amoureux on s'imagine que le monde est une comédie où l'on n'a plus de rôle.
— Vous êtes sévère pour les pauvres âmes blessées, cher Bedford, dît Fernand.
— Non, mon ami, je suis juste, et, d'ailleurs, avec vous je parle à cœur ouvert ; vous n'avez pas une passion en poche, comme d'autres que je sais; du moins, vous ne m'avez fait aucune confidence.
— Sir Chai;|es, reprit Fernand, vous savez bien que je suis malade.
— Oui, mon ami, je le sais et je suis sûr qu'un petit voyage vous fera grand bien; nous avons là l'oHicier de marine le plus distingué, il vous parlera de l'Albanie, du Péloponnèse et de tout le Levant mieux qu'une carte géographique et une histoire statistique. Mais mon convive n'arrive pas!...
— Qui donc est cet inconnu si désiré? demanda Fernand.
— Je crois que je ne vous l'ai pas nommé ce matin, dit sir Charles , je n'avais pas encore sa parole..., vous voyez comme il la tient! C est un oiseau; son étourderie me désole...
— S'il est amoureux fou, reprit Fernand, pourquoi vous étonner de ne pas le voir? il est peut-être en ce moment aux pieds...
J'espère, par Dieu, bien qu'il n'est pas encore là, dit sir Charles, car c'est de ma sœur qu'il raffole; leur mariage esta peu prés décidé; ma sœur et ma tante lady Anna Bedford sont ici, ajouta-t-il; je vous aurais présenté à elles, si vous ne m'aviez déclaré, dés le premier jour, que
vous aviez les visites en horreur. Quoi qu'il en soit, l'amoureux de ma sœur est insupportable
— Et vous le nommez? demanda Fernand.
Un domestique annonça :
— Le vicomte de Montval.
-— Tenez, dit sir Charles à M. d'Arona, le voilà, par Dieu !
Le tonnerre eût éclaté sur la table, que Fernand n'eût pas été plus étonné. Deux mois à peine écoulés depuis la fougueuse , l'insurmontable passion de Renaud! Cette versatilité, cette rotation rapide de sentimens, cette ivresse de tête incessamment éteinte et renouvelée, tout cela confondait les idées du poète, de l'homme sérieux avec son propre cœur. Il fut prêt à éclater de rire, tant l'ironique opinion qu'il prit aussitôt de Montval lui pressait les flancs; toutefois il se contint.
Renaud de INIontval, ébloui de la lumière de la salle, ne vit personne et salua tout le monde en général. Il serra la main de sir Charles qui
s'était levé, et il alla se placer à côté du colonel russe. Il mangeait à la hâte et ne jetait que de rapides regards çàetlà. L'X**^ de l'Opéra braquait sur le nouveau venu les topazes et les rubis d'un magnifique lorgnon à deux branches. Sir Charles faisait à Renaud les plus aimables reproches, auxquels Renaud répondait sans quitter des yeux les délices de son assiette.
— Que voulez-vous, dit-il entre autres , ai-je le temps de demander l'heure qu'il est?... Du reste, sir Bedford, jepuis vous donner des nouvelles de votre famille; ces dames arriventà l'instant aux Italiens; je les ai saluées et je suis venu vous rejoindre. C'est un fameux sacrifice !
— Je vous remercie pour Mademoiselle et pour ces Messieurs.
— Bah ! dirent ses amis, il a la tête perdue. Quand le mariez -vous donc, sir Charles?... On parle déjà beaucoup de ce mariage..., ajoutèrent-ils.
— Vraiment ! reprit Montval enchanté.
— Quelqu'un me Ta annoncé ce soir, dit une voix.
Montval faillit laisser tomber le verre qu il tenait à la main ; il jeta un regard épouvanté du côté du convive qui avait ainsi parlé, et il devint pâle comme la nappe de la table ; les conversations continuaient , changeaient et rechangeaient de régions, allaient et venaient comme des oiseaux insensés,
— Qu'est-ce que vous avez donc, vicomte? dit le colonel russe à son voisin.
—Figurez-vous, lui répondit Montval à demivoix, que je vois là bas , devant nioi, le visage d'un jeune homme que j'ai tué en duel —
Le colonel partit d'un grand éclat de rire; sir Charles et ses amis voulurent en savoir la cause, mais Renaud de Montval avait poussé le genou du jeune Russe, et celui-ci, en homma de beaucoup de présence d'esprit, raconta comment son voisin , qui avait demandé de la perdrix rouge, venait de manger du homard
en faisant le plus grand éloge de ce gibiei'. M. d'Arona rit aussi , mais de l'embarras du pale eonvive qu'il avait bien deviné; l'X*** de rOpéra eut une foule de jolies choses à dire à proposde perdrix, de homard, d'oiseaux, de poissons, de bipèdes, dé quadrupèdes, enfin de toute sorte de quiproquo ; le maître des requè t-es la trouvait étourdissante de grâce et d'esprit^' et sir Charles se donnait la joie d'enflammer dé plus en plus le conseil"<l'État.'
Les deux convives s'étaient trop bien reconnus pour se regarder un seul instant pendant lé diner ; ils prenaient part à la conversation générale sans jamais s'adresser un nwtqui eût atteint^ runoul'autre trop particulièrement. Lestliners de sir Bedford avaient, pour ainsi dire, une physionomie tout individuelle; les tètes s'y laissaient^ presque toujours gagner par une folie charmante ' qui tôt ou tard devenait elle-même du délire, ou de la philosophie, selon le cerveau des convives ; sir Charles avait la grande habitude de présider de pareilles séances, il était là siîf son élément;
il dirigeait l'équipage à son gré, selon le vent, les courans et les écueils; quelquefois même il se plaisait à le laisser dériver, pour avoir la gloire de le sauver. Ce soir-là, il dit à Fernand, son voisin :
— J'ai grande envie de les pousser en pleine mer, tous tant qu'ils sont, et de les lâcher à leur destinée; qu'en résulterait-il ? des voitures sauveraient les uanfragés . . .
— Faites , répondit M. d'Arona ; cela pourrait être amusant : je vous demande , pour ma part , une place dans, le canot.
En ce moment, le maître des requêtes, à moitié ivre des regards de l'X***, de ses propres mérites^ etjdes fumées de son verre, s'était levé, et proposait un toast inintelligible. Il avait si bien composé et décomposé sa période , qu'elle volait dans les airs, la tête en bas et les bras pendans. Ce toast était une espèce d'amphigouri philanthro^ pico-administratif , mêlé de beaucoup de jactance, de quelques grains de persiflage et d'une légère animosité contre les esprits remuans et soi-disant
progressifs; il ne fut accueilli par personne. L'homme du conseil d'État se vengea en buvant copieusement; mais la figure pâle du sculpteur s'était animée au toast proposé, son œil avait lancé une flamme, et tout à coup le bouillant artiste levant son verre, et s'adressant à Bedford, s'écria :
— A l'émancipation î sir Charles, faites-moi raison !
— De toute mon ame ! dit le noble anglais , qui était whigt dans le fond du cœur.
L'oflîcier de marine, seul, se leva avec eux, et ils burent tous trois en braves champions; le reste des convives garda une imposante neutralité, mais l'homme aux requêtes dansait de colère sur sa chaise ; la barbe pointue du sculpteur, sa figure de martyr, sa voix inspirée, tout cela lui donnait le vertige.
— Messieurs, Messieurs ! s'écria-t-il, voilà qui sent le roussi; il y a du jacobinisme qui brûle là dessous.
— Qu'appelez-vous jacobinisme? dit le sculp-
teur ; ne saurait-on rêver la liberté sans être un buveur de sang?
— Rêver! reprit le maître des requêtes; vouS' avez bien raison, Monsieur, il y a beaucoup derêveurs parmi les amans de l'émancipation.
— Hélas! Monsieur, répondit le sculpteur, les rêveries et les songes sont encore à l'abri dw contrôle gouvernemental , et voilà pourquoi nous les aimons.'
— Ne dirait-on pas qu'on vous met des menottes , Monsieur? dit l'aspirant à la préfecture; taillez tranquillement votre marbre, Monsieur le sculpteur.
— Afm que vous puissiez tailler tranquillement votre plume, Monsieur l'administrateur; je vous comprends à merveille. Mais que résultera-t-il de nos travaux réciproques? d'un côté, un mémoire magnifique sur la prospérité du pays , l'amour des populations pour l'ordre do clioses, la sagesse et la gloire du Gouvernement; d'un autre côté, une pauvre statue prêle à verser des larmes sur le deuil de la patrie,
lavilisseinent de l'^rt et les chagrins de sou auteur. Le mémoire courtisan vous fera conseiller d'État demain, ministre d'État après-demain , homme considérable et considéré toute votre vie ; la statue, couronnée par un petit nombre d'amis, vieillira oubliée, dans un coin d'atelier, ou bien peut-être elle partira pour l'étranger après la mort prématurée du sculpteur. Voilà , Monsieur, deux positions qui p|urraient servir de types à celles de beaucoup d'autres : vous avez donc bien raison de souhaiter de me voir tailler mon marbre inutile, puisque vous avez ainsi le loisir de tailler une plume si utile! — 0 patrie ! s'écria l'artiste, dans un saint transport , ne t'éveillerastu jamais? et ta léthargie est-elle si lourde, que les cris de tes cnfans n'arrivent plus jusqu'à toi? Le diner allait tomber dans les crêpes d'une polémique funèbre. Sir Charles vit que le navire allait échouer gauchement, au lieu de se lancer à pleines voiles sur l'Océan , où il voulait le guider en habile pilote ; il vira de bord et s'écria :
— A la beauté ! cette grande et belle étoile consolatrice ! Aux beautés que nous adorons !
Tous se levèrent, et le toast, accueilli par des cris de joie, eut raison de chaque convive. Montval, provoqué par ses voisins, jura ses dieux qu'il n'avait jamais aimé plus noble et plus belle créature que celle dont il espérait la main, et il reçut , en cette occasion, un coup d'œil de M. d'Arona. Le colonel russe et l'officier de marine commençaient à s'embrasser, parce qu'ils étaient du même avis sur la grâce, la dignité et l'élégance des femmes de Saint-Pétersbourg ; le conseil d'État expliquait à l'X'*'*^ de l'Opéra comment on pouvait devenir comtesse et femme de pair , a l'époque où nous sommes; enfin, sir Charles, le jeune sculpteur et Fernand ne tarissaient pas d'admiration pour la statuaire grecque, pour l*artde la scène antique, la comédie aristophanique , les tragédies de Sophocle, pour Athènes, au siècle de Périclés, et les fêtes olympiques.
— 0 temps! ô mœurs! s'écriait Fernand.
— Alors , disait le sculpteur , on avait encore
le secret de vivre heureux et de mourir glorieusement.
— Beau siècle, ajoutait sir Charles, où l'on pouvait aller souper avec Alcihiade et Aspasic , sur une galère à l'ancre dans les eaux du golfe Saronique ou de la mer de Myrtos ! . .
— Mais, s'écria le conseil d'État, qui avait entendu ces paroles, les soupers de sir Bedford et le Rocher valent bien tout cela.
— Vous croyez ? dit l'Anglais ; allons , soit !
— Méchant ! reprit l'X'^^^ de l'Opéra ; c'est un parti pris chez lui, il n'admire rien, il n'aime rien .
— Comme vous en avez menti , Mademoiselle ! lui répliqua le gentelmann , en la regardant avec tout le feu de ses yeux.
— Vraiment! dit l'X'^*^, joyeuse et qui espérait.
— En vérité, répondit Bedford, il n'est rien
d'admirable comme l'opéra à souper.
— Et à r Académie royale , Monsieur ?
— De grâce. Mademoiselle, dit sir Charles,
laissons là toutes les académies , même la vôtre ; vous connaissez mes idées en fait d'art théâtral.
— Ah! sir Charles!... reprirent Montval et le maître des requêtes, est-il rien en Europe au dessus de l'opéra?
— Qui vous dit le contraire ? répondit sir Bedford; mais nimaginez-vous rien au dessus de ce qui est en Europe?... Demandez à mon voisin, nous avons un plan d'administration d'opéra admirable.
Il désignait Fernand d'Arona, qui lui serrait la main , pour le prier de lui éviter une part trop active dans cette conversation.
— Voyons! voyons! s'écrièrent les convives.
— Mon ami est un peu souffrant, dit l'Anglais; je serai son organe... Nous pensons, lui et moi, depuis long-temps, que pour édifier il faut d'abord tout renverser. •
— Ce n'est pas neuf, dit le conseil d'Etal, mais c'est cher...
— Fort bien, reprit sir Charles, je commence par mettre à bas tout ce qui se nomme Académie
royale de musique et de danse ; ne vous effrayez pas, Mademoiselle; au bout de deux ans, une salle monumentale est élevée à très grands frais ; il le faut. Nous avons des loges qui ne sont pas des cages, et des corridors qui ne sont pas des boyaux, un foyer qui n'est pas un corridor, et une façade faite avec autre chose que du plâtre et du grès. Cela étant, je trouve et j'enrôle des chanteurs qu aient de la voix , des danseurs qui n'aient pas cinquante-sept ans, et des danseuses qui ne soient pas obligées de déguiser quarante hivers sous le fard pour ne montrer que dix-huit printemps; ceci, Mademoiselle, ne vous regarde pas. Je double et je triple les appointemens de tous les artistes, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. Enfin, je choisis quatre ouvrages nouveaux , et quatre ouvrages déjà connus et couronnés. J'annonce l'ouverture de mon théâtre, qui ne donnera par an que huit représentations, mais dont chacune sera une véritable solennité, dont chacune coûtera autant de frais que trente représentations
telles qu'on nous les donne aujourd'hui. Je ne comprends pas l'art autrement qu'à son plus haut degré de perfection et de magnificence.
— Vrai Dieu! s'écrièrent les convives, huit représentations seulement ! Et que feraient les artistes tout le reste du temps?...
— Ils auraient de longs jours d'étude et de méditation, et ils se contenteraient déjouer , en grands artistes , huit fois par an. Messieurs, continua sir Charles, chaque pièce, au temps antique, c'est à dire au temps de la royauté des arts , n'était donrtée qu'une fois par année; et ces grandes solennités , qui faisaient accourir des villes entières , ces solennités, pour lesquelles on passait les monts et la mer, étaient des gloires impérissables pour le talent , des souvenirs éternels et des richesses fécondes pour le pays. Corinthe, Athènes, Olympie n'avaient pas de lauriers assez fleuris, pas de fleurs assez pures pour les couronnes à donner, ni assez d'hôtelleries pour loger les citoyens étrangers, les rois et leurs satrapes. Ah ! l'on comprenait alors que
l'art est chose rare et sacrée, et que le forcer c'est l'affaiblir, que le prodiguer c'est le profaner. Aujourd'hui , au lieu de l'honorer, on veut s'en servir; au lieu de l'élever, on veut le réduire aux menus plaisirs quotidiens d'un peuple désœuvré. C'est une misère, vous dis-je; c'est presque une honte ; et l'Europe est barbare.
— Etes-vous content? ajouta-t-il en se penchant vers Fernand d'Arona.
Ainsi parla sir Charles , avec un peu de véhémence peut-être , mais avec beaucoup de raison. Ses voisins lui serrèrent la main, et tout le monde les imita, même l'homme aux requêtes, qui ne s'attendait pas à voir s'écrouler l'échafaudage de ses admirations du haut du Rocher de Cancale. Il se hasarda cependant à citer le Théâtre Italien.
— Monsieur, lui répondit Fernand d'Arona , c'est un beau salon où on fait la meilleure musique du monde, mais ce n'est point un théâtre.
— Vous me confondez, ajouta l'administrateur. Avec les enthousiastes on n'est sûr de rien;
mais je vous préviens que je ne renonce pas du tout à mes admirations, dans aucun genre. Je tiens ce qui se fait en France pour ce qu'il y a de mieux en Europe.
— Et moi, Monsieur, dit Fernand, je liens la France pour le premier pays du monde; seulement je trouve qu'on nous la gâte à plaisir.
— On voit bien que vous n'êtes point aux affaires. Que voulez-vous de plus?...
— Trois choses : de la liberté, de la gloire et de la prospérité. Il y a, en France, les élémens de tout cela au plus haut degré.
— Et vous vous imaginez cela ! . . . Les poètes ont d'étonnantes idées...
— 11 est bien des gens dont on ne pourrait en dire autant, ajouta d'Arona.
— Messieurs , dit la nymphe , dont on avait renversé le temple de bois et brûlé les forêts de carton., je doute que sir Charles ait voulu nous donner un dîner politique. Si vous continuez, jç .vais demander le Journal des Débats.
— Bravo l carina mea^ reprit Bedford; in-
terposez-vous toujours dans nos polémiques , Mademoiselle ; et puisse la beauté prouver aux plus sages qu'ils sont absurdes , et que le monde, au siècle où nous sommes , risque de périr d'ennui.
— Il vaudrait mieux qu'il éclatât comme une bombe, dit l'ofTicier de marine.
— Je suis de votre avis, Monsieur, ajouta Fernand.
— Et moi aussi, reprit le jeune colonel russe, qui parlait peu, parce qu'il pensait beaucoup et s'exprimait encore difficilement en français.
— Oui! oui! dirent les autres, comme une bombe ! que tout saute et finisse !. . .
— Enragés que vous êtes! cria l'administrateur, ne sentez-vous donc pas un bien-être infini à vivre!... Sauter comme une mine, voler en éclats!^..
— Oui , Monsieur, sauter dans l'espace , reprit le marin, qui chancelait sur sa chaise
)mme il n'eût pas chancelé sur le pont de son avire; le globe est un soleil éteint, qui n'a
que dix-huit ou vingt lieues de croûte , grâce à Dieu.
— Le feu créateur fera l'œuvre de destruction, dit le pâle sculpteur, que l'ivresse attristait; n'est-ce pas une bien grande misère alors de s'inquiéter de rien?
— En effet, reprit sir Charles , est-il rier de plus ridicule que de voir des atomes se battn et s'exterminer sur l'écorce de cette orange qu' roule dans le vide ?
— Ah ! Monsieur, s'écria l'X*'*'* épouvantée vous me faites tourner la tête !
— Et moi donc, dit le maître des requêtes ils m'ont rendu presque fou...
L'heure était avancée. Sir Charles comprit qu'il fallait donner le signal , sous peine de no plus se lever. Il prit le bras de Fernand . et tout le monde passa dans un salon. Ce fut là, au milieu d'un tumulte joyeux, que Bedford présenta son ami à Renaud de Montval. Renaud et M. d'Arona se saluèrent en disant à sir Charles
(^tiils avaient eu 1 lionncur de se rencontrer clans le courant de l'été dernier.
— Ah ! ah ! reprit le nohlc anglais , vous vous connaissez! c'est à merveille! Causez, Messieurs, causez. Monlval, ajouta-t-il, je vais, ce soir, dans uu quartier très éloigné; je compte sur vous et votre voiture pour ramener chez lui mon excellent ami.
— Avec grand plaisir, répondit Renaud.
Fernand accepta sans la moindre hésitation.
Bientôt on se sépara, et M. d'Arona monta dans la voiture de Montval, qui lui demanda son adresse. La situation était singulière ; Renaud la brusqua pour éviter tout embarras.
— Je conviens, dit-il, que ne je m'attendais guère à ramener ce soir M. d'Arona chez lui.
— rair moi, Monsieur, reprit Fernand, je m'attends atout dans ce monde. Rien ne m'étonne désormais, après les choses que j'ai vues.
— ^Je vous comprends, répondit Renaud, la nouvelle de mon mariage vous a un peu étourdi..,;
mais, que voulez-vous, Monsieur, il est des organisations ainsi faites. Pour moi, je l'avoue, je suis extrême en tout; mais les obstacles me désolent, et, si je ne puis tout briser, le dégoût me prend et je m'en retourne. J'aurais peut-être passé six mois encore à adorer en province avant d'obtenir un consentement, et c'eût été trop long. D'ailleurs, je vous le jure, je n'ai jamais aimé personne autant que la sœur de sir Charles.
— Je vous admire. Monsieur, dit Fernand; vous avez discipliné votre ame comme un cheval de manège; vous la dirigez à votre gré...; vous lui faites changer de route selon l'occasion ou votre fantaisie... C'est superbe!
— J'ai grand'peur, reprit Renaud, que nous ne nous comprenions jamais. Monsieur...
— iVu contraire, répondit d'Arona. Mais, quant à nous entendre, jamais.
— Du reste, Monsieur, dit Renaud, j'espère que vous n'avez conservé aucune animosité. ..
i^jT^Eh! pourquoi, pour qui en conserveraisje? s'écria Fernand ; à quoi sert de passer son
temps à haïr ou à aimer? Tout m'est d'une iudiflerence parfaite, je vous jure.
— Monsieur, dit Mont val au fond de sa voiture, je crois que mon voisin se trompe lui-même en ce moment. On m'ôtera difficilement de la tête que vous ne soyez très épris de
— Je vous demande une grâce, reprit d'Arona; c'est que ce nom ne soit jamais prononcé entre nous.
— Vous voyez bien que j'ai raison. Monsieur.
— Je vois , répondit Fernand , une très belle destinée, qui est la vôtre. Ecoutez-moi, Monsieur, je ne suis pas votre ami , et vous pouvez vous fier à mon conseil : acceptez le bonheur avec courage, comme d'autres ont accepté le malheur. Aimez et croyez pour une bonne fois.
— Je vous remercie, dit Renaud. Je commence a avoir horreur du vide. Mais vous voici chez vous, ajouta-t-il.
Fernand descendit à sa porte et remercia Montval : celui-ci lui tendit la main avec un peu d'embarras, Fernand lui donna la sienne; et ainsi
placés, l'un dans la voiture, Tautie dans la rue, l'homme du monde et le poète se dirent adieu.
— Ami ou ennemi?... demanda Renaud.
— Ni l'un ni l'autre, Monsieur, répondit d'A-. rona.
— Au revoir donc dans des temps meilleurs \ ajouta M. de Montval.
— Je ne le crois pas, répondit le }K)ète, Et ils se séparèrent.
XIY.
Uf soir, c'était la veille de son départ, Fernand était seul avec sir Charles, dans une loge, au Théâtre Italien. On jouait le bel opéra des Puritains , et les bouquets de fleurs qui pleuvaient sur la scène consolaient, sans doute, l'om-
bre plaintive de ce jeune homme d'Italie qui vint mourir parmi nous comme un cygne harmonieux.
— Voilà de la musique! disait d'Arona.
Et il penchait la tête, et son front brûlait dans ses mains, et ses yeux étaient inondés.
— Si jeune , mourir ! reprenait-il quelquefois. Mais pourquoi le plaindre? il a rendu au Seigneur le souffle poétique qu'il en avait reçu. .; il s'est éteint plein de gloire avant le temps, c'est à dire avant les inimitiés, les ingratitudes, l'envie, les jugemens de la médiocrité, avant toutes les misères du talent. Il a bien fait de déployer l'aile et de partir !
Et, voyant les bouquets de fleurs qui continuaient à tomber sur la scène, il ajoutait :
— Oui, jetez à pleines mains les myl'tes, les roses, les narcisses et les lauriers, jetez-les à profusion! Il est beau d'honorer le talent mort; c'est un hommage expiatoire bien souvent j jetez des fleurs à pleines mains !
— Mon ami, lui dit sir Charles, cette musique est adorable, j'en conviens; mais ce ([ui, ne l'est pas moins peut-être, c'est le visage et la magnifique chevelure de cette jeune fille placée à deux loges de nous, auprès de cette vieille femme étincelante de diamans et empanachée comme un héraut d'armes.
— Vous la connaissez, sir Charles? demanda Fernand.
— Oui , sans doute; mais je ne vous dirai son nom que lorsque vous l'aurez regardée attentivement.
— Mon ami , dit d' Arona , tenez-vous à ce que je la trouve belle? Elle est très belle, sir Charles. Voulez-vous que je loue sa grâce et sa modestie? Elles sont ravissantes, sir Bedford.
— Je vous remercie, reprit le gentleman; car vous répétez tout ce que je me dis toutes les fois que je la rencontre. J'allai hier au bal à cause d'elle. Ma foi, elle commence à me faire peur... Si j'allais devenir extravagant!
-— Vous voulez dire amoureux?
— C'est la même chose. Mais non, de par saint George! je ne suis amoureux que de la liberté.
— 11 me semble, dit Fernand, que cette jeune personne ne m'est pas inconnue; je dois l'avoir vue quelque part..; c'est une de ces figures dont le souvenir nous suit toute la vie. Elle ressemble il l'Espérance et à la Mélancolie. Quel est son nom , sir Bedford ?
En ce moment, la femme aux diamans se re^ tourna, et sir Charles la salua, ainsi que sa jeune compagne. Celle-ci s'inclina légèrement en voilant ses beaux yeux de leurs franges noires. M. d'Arona cherchait dans sa tête quelque chose qui pût lui rappeler cette apparition : il était sûr de l'avoir vue déjà.
— Mais où donc? dit Bedford; elle arriA% de deux cents lieues d'ici. C'est la première fois qu'elle vient aux Italiens , et vous n'avez pas mis les pieds dans le monde depuis que vous m'êtes revenu de vos montagnes .
— Et si je l'avais rcncontr(5e dans mes montagnes? (lit Fernand.
— Allons donc! répondit sir Charles; elle habite le midi ; ne le devinez-vous pas à ce beau profil romain et à ces yeux brillans comme du jais?
— Enfin , reprit Fernand , vous vous obstinez à me taire son nom , je vais faire toutes les conjectures du monde sur la franchise de sir Bedford.
— Oh ! dit l'Anglais, m'avez-vous fait une seule confidence, vous poète mystérieux comme le coffre d'un avare? Ne m'avez-vous pas fermé votre cœur à double tour de clef? Il est bien d'être discret, mais être impénétrable, c'est trop; à quoi bon l'amitié si on n'en fait pas un miroir?...
— Sir Charles , un jour peut-être il vous arrivera, de loin, un paquet cacheté, ouvrezle et lisez, ce sera mon histoire. En attendant, ^ui donc es cette divine créature que vous êtes si disposé à aimer , cœur de rocher?...
— Elle se nomme Sophie de Monlor , dit le noble anglais en baissant la voix.
M. d'Arona eut un éblouissement comme si le tonnerre tombait dans la salle; il prit sa tête à deux mains, et s'accouda sur le velours de la loge sans oser regarder qui que ce fût. Bedford ne remarqua point cette grande émotion ; lui-même avait une préoccupation trop vive en ce moment. Fernand releva lentement le front , et dirigea ses yeux du côté de l'amie de cœur de Malvina ; il la reconnut bien , telle qu'elle lui était apparue quand Mademoiselle de Marignan parlait d'elle avec tout le feu de son ame et toute sa poésie d'expression. C'était bien là cette jeune personne , si admirablement nommée Sophie y c'est à dire la sagesse unie à l'intelligence et à la bonté. M. d'Arona ne l'eût point voulue autrement, tant il la trouvait ressemblante avec le fantôme charmant qu'il avait vu errer dans le château des montagnes ; il ne lui fit point l'injure de la regarder à travers une lorgnette ; à ses veux , Mademoiselle de
Monlor avait (iiiclque chose de sacré. Oh ! comme son cœur battait avec violence en songeant que la confidente de Malvina était là , près de lui , sans le connaître, et que peut-être en ce moment elle portait, sous sa ceinture , une lettre du pays d'Auvergne! Assurément, ce fut alors que Fernand maudit mille fois le monde et ses convenances brutales , qui le retenaient à deux pas de Sophie de Monlor, sans espoir de lui adresser un seul mot ; et pourtant il partait le lendemain, et pour une expatriation éternelle.
— Sir Charles , dit-il avec l'air aussi indifférent qu'il put l'affecter, n'irez- vous pas savoir des nouvelles de ces dames pendant l'entr'acte? vous les connaissez beaucoup....
— Hélas ! dit Bedford, pas assez pour me per-' mettre une visite dans leur loge.
— Je puis me tromper, reprit Fernand, mais je crois que la femme auxdiamans ne serait pas courroucée contre vous si vous alliez lui parler de sa grâce et de sa superbe toilette....
— C'est une folle , ajouta sir Bedford , je
plains de toute mon a me Mademoiselle de Monlor, qui est orpheline, d'avoir pour tutrice et pour tante une pareille figure; c'est de quoi jeter sur elle un reflet de ridicule.
— Comme il serait bien à vous , dit Fernand, de prouver à toute la bonne compagnie que vous honorez cet ange au point de faire votre cour à la tante aux pierreries et aux panaches blancs!
— Vraiment ! répondit sir Charles , vous croyez que cela lui ferait du bien comme succès?
— Je le crois sincèrement, et vous savez, sir Bedford, que je ne vous flatte jamais.
— Vous m'avez piqué au vif, répondit l'Anglais, je risque une visite , d'autant plus que j'aime cette enfant, ou le diable m'emporte...
— Le voilà , dit en lui-même Fernand, lorsque sir Charles fut sorti; le voilà ce fier Scandinave qui courbe déjà la tête devant le beau regard de cette autre Malvina ! Allons , il est meilleur que je ne croyais, ajouta-t-il; la fortune abrutissante n'a pas atterré ce noble cœur; c'est de l'or pur,
il restera au fond du creuset et se dégagera de toute matière étrangère.
Cependant sir Charles était entré dans la loge voisine , et l'on pouvait juger, aux ondulalions des panaches et aux scintillemens des diamans, de toute la joyeuse agitation qu'il causait à la tante de Sophie. Quant à Mademoiselle de Monlor, elle avait rougi d'abord comme si la chose du monde la plus extraordinaire lui arrivait; mais son beau visage reprit bien vite sa sérénité et sa charmante gravité.
M. d'Arona remarqua que sir Bedford devait causer fort bas, car il se penchait vers ces dames; cette timidité lui prouva qu'il y avait déjà une grande victoire remportée par Sophie sur le gentleman; tout à coup il le vit jeter un regard courroucé sur un jeune homme qui venait aussi rendre visite à la tante de Mademoiselle de Monlor. L'entr'acle finissait, le jeune homme inconnu et Bedford sortirent, et celui-ci revint auprès de Fernand.
— Quel insupportable ennuyeux! dit-il en
rentrant; venir ainsi se ruer au milieu d'une conversation ! N'y aura-t-il jamais peine de mort contre les ennuyeux?
— Sir Charles veut donc exterminer les trois quarts du genre humain, répondit Fernand; mais, de grâce, êtes-vous content de votre visite?
— Assurément, et sans cet oiseau ridicule qui est survenu là..., je crois, Fernand, reprit-il, qu'il n'y a pas de jeune fille plus ttourdissante que celle-là; en connaissez-vous?
— Je ne connais pas celle-ci , dit d'Arona.
— Ne l'avez-vous pas rencontrée quelque part.
— Oui dans le royaume des sympathies; on m'a beaucoup parlé d'elle.
— Mais elle vous connaît, mon ami!...
— Elle?... s'écria Fernand.
— Et la preuve, c'est que, lorsque sa tante m'a demandé avec qui j'étais , elle a souri en entendant votre nom , et m'a fait plusieurs questions sur M, d'Arona.
— Lesquelles, mon ami? reprit Fernand avec vivacité.
— Si vous quittiez la France; si votre livre était achevé. J'ai répondu que vous partiez demain malin , et que voire livre avait eu la (in du phénix et n'en aurait pas la résurrection. On m'a demandé où vous alliez, j'ai dit le levant; on n'a rien ajouté; ainsi, mon ami, les trois quarts de ma visite ont été pour vous; je ne vous en veux pas, mais je ne puis me défendre de certains soupçons qui commencent à devenir alarmans pour moi.
— Mon ami, dit Fernand , en prenant la main de sir Charles, si un jour cette jeune personne devient votre femme , vous rirez bien de vos inquiétudes d'aujourd'hui.
— Ma femme ?. . . reprit Bedford , comme si on déchirait devant lui l'horizon de l'avenir.
Et il se prit à rêver aux accords mélodieux de la musique des Puritains,
La sortie des Italiens, un soir de représentation solennelle, est l'image la plus fidèl'. d'une
république d'aristoci'atics; le vestibule est encombré (le toutes les sommités sociales de l'époque, qui sont là pêle-mêle, attendant le tour des voitures, avec une résignation et une gaîté d'humeur qui vont jusqu'à l'héroïsme ; la aucune préséance, aucun passe-droit; il semble que, dans le temple de la musique , l'art , comme un roi absolu , ait nivelé toutes les prétentions et réconcilié tous les amours-propres ; les femmes les plus vaines sont debout dans un coin, ou adossées contre un pilier, le manteau surlépaule^, leiu^ boa roulé autour du cou, la tète nue , passibles et souriantes, sachant fort bien qu'elles sont belles et charmantes, mais que toute leur puissance doit céder , pendant une demi-heure , à ce grand mot d ordre public dont le gendarme est la personnification. Oui, c'est une miniature de la république de Platon que ce vestibule de théâtre où l'on n'a pas un banc pour s'asseoir , pas une faveur à demander , pas une injustice à espérer, pas une hauteur à craindre, et il faut remercier l'administration des bouffes d'avoir donné le mo-
(léle, le type unique de Tétat soeial par excellenee. Sir Charles et Fernand traversèrent eettc foule élégante, et, se plaçant près de la porte d'entrée, ils attendirent leur voiture ; ils virent venir vers eux Mademoiselle de Monlor et les panaches blancs de sa (ante; on avait annoncé leur voiture; sir Charles donna la main à ces dames pour monter, mais lorsque Sophie passa à côté de M. d'Arona , elle ralentit le pas et lui jeta un regard angélique. Fernand la sidua, comme si déjà ils s'étaient parlé de leur amitié; la portière de la voiture était à peine fermée, qu'il vit sur l'escalier de la poite d'entrée une couronne de bluets^ il la ramassa avec avidité, et comme sir Bedford venait à lui , il lui dit :
— \oici qui est tonibé du ciel, mon ami.
— Juste Dieu! s'écria sir Charles, je reconnais cette couronne; c'est un ange, en effet, qui la perdue.
Fernand la lui donna quand ils montèrent en voiture.
— ■ C'est voire bien, lui disait-il; ali! glorieux fanfaron, vous avez rencontré votre vainqueur.
— Eh bien î s écria Bedford, le sort en est jeté; je vais faire aussi mon poème; mais vous, ajoutat-il, pourquoi ne pas nous rester?
— Que fera is-je parmi vous?... répondit Fernand. Le monde déteste le deuil et j'ai en moi de mortelles tristesses. Tôt ou tard mon amitié serait à char.o^e à vous - même ; vous voyez bien qu'il y a dans mon cœur une blessure que la main humaine ne peut toucher; tôt ou tard il faudra succomber, et j'aime mieux aller m'asseoir dans la solitude et m'endormir pour toujours en souriant aux étoiles, à la mer, aux palmiers, à Dieu révélé par toute la nature, que de faire pitié ici par une pâle agonie. Quand les vents du nord ont soufflé, il n'y a plus d'abri possible pour l'hirondelle, elle s'envole vers le soleil; ainsi, jo fuis. Les aquilons glacés du malheur se sont levés, et pion
iuiu' a hcsoin île la douce clialcur, dr la icliaiU; et de la prière.
— Ah ! dit sir Charles , croyez encore à quelque bonheur possible...
Fernand d'Arona secoua la tête et ajouta :
— Mieux vaut encore être richement malheureux, 6 mon ami! que pauvrement heureux.
Et le lendemain, dans la matinée, sir Bedford et M. d'Arona s'étaient séparés.
Albanie, douce contrée, semblable à la Grèce par tes vallées profondes, tes lacs et tes montagnes, par tes rivages ombragés de palmes, et par ton amour pour la liberté , je te salue ! Le chantre d'Harold a dit ta beauté , comment oser te jeter une couronne de plus?...
Il y avait prés de l'embouchure de la Thyamis une maison isolée qu'entouraient de grands cerisiers et quelques platanes. Elle avait son toit crénelé comme toute habitation , dans ce pays des Albanais guerriers et aventureux. De ses fenêtres on découvrait l'onde azurée de la mer Ionienne et, au loin, la rive de l'île Corfou, l'antique et joyeuse Corcyre qui, depuis, a pleuré sur tant de héros et de martyrs. La maison dont nous parlons était visitée par les plus vaillans d'entre les jeunes Schypetars, ces Albanais de race primitive; parmi eux surtout, les Toxides et les Mirdites, Mêles ht la foi latine, venaient souvent à l'habitation des Bocages, ainsi nommée à cause des saules et des oliviers arrosés par les belles eaux de la Thyamis.
Un soir, quelques jeunes chasseurs albanais étaient assis sur un tumulus qui dominait la mer et le courant du petit fleuve; ils se disaient entre eux ,-
— Frères, depuis six mois qu'il habile parmi nous, qui peut avoir a se plaindre du seigneur
Fernando? Il s'est fait notre compaf^non, et, si! y a quelque danger à braver ou ([uelquc allligé à consoler, il accourt le premiei'.
— 11 a pris notre costume, disait l'autre; la saie blanche qui tombe jusqu'aux genoux, la veste noire brodée d'or, la ceinture aux longs pistolets , le cothurne de drap et le bonnet de MarcosBotzaris; c'est un vrai Schypetar-Toxide.
— Non, non, ajoutait un troisième, je le réclame pour unMirdite, car il est sévère comme nous pour les observances latines , et , de plus, s'il a le bras fort et audacieux, il a le cœur doux et mélancolique.
— Voici ce qui m'étonne, frère, reprenait un quatrième, nul n'a songé à lui demander s'il ne prendra point une compagne parmi les Albanaises, nos sœurs? Certes, les femmes du TomOros et de la Thesprotie valent assurément celles de France et des Espagnes. Je sais des pachas qui nous les envient et soupirent de ne les point avoir.
— Par le sabre de mon père! s'écriait un autre
Albanais, ils n'ont qu'à venir les cherclicr. Frères, ajoiUa-t-il, quand mettrons-nous le feu à tous les harems des pachaliks? Jannina, Alhessan, Seutari sont nos villes; il est ridicule que le Turc les habite encore ; le Turc aujourd'hui est la risée de l'Europe.
— Paix, mon frère, reprit un Schypetar plus âgé, pour avoir trop hâté la moisson nous voyons quelquefois le grain se gâter dans le grenier.
— Et pour l'avoir trop retardée , reprit le jeune Mirdite , souvent aussi nous l'avons vue foulée sous les pieds des chevaux ennemis.
— Amis, dit un Albanais nommé Paul Théosaris, voici notre frère Fernando qui revient de la chasse.
Alors tous se levèrent et s'avancèrent vers le jeune chasseur, leur ami.
Fernand d'Arona était suivi de plusieurs de ces grands chiens de la terre d'Albanie , si renommés au moyen-âge, et dont la race s'est perpétuée dans les cantons acrocérauniens. Il
portail sur l'épaulo lui long fusil ; ses cheveux floUaient, et il était coiffé d'un bonnet éca ri a te, comme tout Albanais. Son visage s'était bruni au soleil de l'Épirc.
— Frères, je vous donne le salut de la paix! dit-il en arrivant.
— Nous te souhaitons force et santé, gloire et bonheur! répondirent-ils.
— C'est trop pour moi, ajouta Fernand. Mais quelle heureuse cause vous amène sur mon champ ?
Paul Théosaris, le jeune Mirdite, répondit:
— Nous venons te convier à mon mariage, répondit Paul Théosaris, le jeune Mirdite; dans trois jours j'épouse Léa , fille d'Héiios , le pasteur que voici; les rapsodes sont prévenus, nous aurons les hymnes que tu aimes , ô mon frère.
— Paul, répondit Fernando, tu es presque mon voisin, car tu habites le bord de la mer au sud de l'embouchure de la Thyamis, et tu sais que depuis Durazzo, dans la Haute-Albanie, just{u"au golfe d'Arta , il n'est pas de Schypetar que
j'estime et que j'aime plus que toi ; reçois mes vœux et le baiser fraternel.
Ils se serrèrent l'un l'autre dans leurs bras. Hélios, le chasseur, dit à son tour :
— Théosaris est mon bien-aimé, je lui donne un trésor; Léa sait travailler la laine, le lin, le coton , toutes les étoffes nécessaires à notre usage. Elle est pure comme une étoile, elle est douce comme un chevreau; je donne, en outre, à mon fils nouveau cent moutons, deux mulets, cinquante chèvres et deux fusils à toute épreuve.
— Hélios, dit Fernand, je ne félicite pas moins Théosaris de t'avoir pour père que d'avoir Léa pour femme ; tu es un homme vaillant , et d'un conseil prudent.
André avait suivi M. d'Arona en iVlbanie , et il le servait avec un zèle merveilleux. Fernand lui fit signe d'aller chercher des cruches de vin d'Argyro-Castro : on but à toutes les prospérités; aux bons génies des époux; aux jeunes lunes qui rendent féconde, aux plantes cachées qui rendent toujours belle. Cela étant accompli,
les chasseurs priicnl 0011(^0. de leur liôte , et Fernand rentra dans la maison , comme le soleil disparaissait dans les eaux ioniennes.
Rarement il manquait d'assister à ce beau spectacle; la fenêtre de la chambre où il reposait donnait au couchant ; ce jour-là , Fernand suivit long-temps des yeux les deux grands rayons qui décroissaient graduellement après l'immersion de l'astre solaire. Ce point de l'horizon était pourpre, entouré de cercles d'or, et la mer frémissait sous le vent du soir. L'alcyon passait et rasait les flots indolens ; les jeunes vignes d'alentour embaumaient les airs, les rossignols chantaient dans les lauriers ; rien ne manquait à cette fête charmante de la nature... Mais Paul Théosaris était venu rappeler des souvenirs de France au seigneur Fernando ; c'est pourquoi il portait au loin sur l'horizon ses mélancoliques regards, le pauvre solitaire.
Le repas du soir étant servi, André vint dire à son maître :
— Plairait-il à Monsieur de se mettre à table ?
— André , mon ami , lui répondit Fernand , ce soir-là, lu es un bon serviteur, mais quelquefois il me prend à ton sujet de grands scrupules ; je crains d'attrister ta jeunesse par cette existence d'exilés que nous avons ici; je t'ai laissé libre de me quitter...
— Maitre, s'écria l'enfant de la Sierra-Nevada, où est la patrie si ce n'est avec ceux qu'on aime! Oh! puissiez-vous retrouver ici un peu de repos et de gaîté ! c'est là mon seul vœu désormais.
~ C'est bien, André! répondit Fernand retenant avec peine son émotion.
— Quelqu'un est-il venu dans la journée ? reprit-il.
— Catherine, la gardienne de la fille adoptive de Monsieur. >
— Et ma fille? dit Fernand.
— Elle est ici. Monsieur, Catherine viendra la reprendre demain en revenant de Jannina , où elle est allée voir son vieux père.
Eu même temps des éclats de joie retentirent;
c'était une petite Ullede huit ans, (jui accourait de la pièce voisine dans les bras de Fernand. Elle avait été abandonnée par des pêcheurs ])auvres, et M. d'Arona la faisait élever chez une femme mirdite des environs ; bien] mieux , il l'avait adoptée avec l'autorisation de l'évéque dé Scutari. Hélas! hélas! Feiliand donnait à cette enfant le nom adoré de Malvina.
Elle se jeta sur les mains de son père adoptif, et elle les baisait tendrement; lui l'embrassa, et comme il la pressait sur son cœur avec une grande émotion, l'enfant vitqu'il avait des larmes
sur les joues.
— Quoi! dit la jolie petite Albanaise ; du chagrin, mon père !
— Non, ma fille, de la joie..., beaucoup de joie! répondit-il d'une voix douloureuse.
Dans la soirée, Fernand lit lire un chapitre de la bible en français à l'Albanaise qui déjà commençait à parler cette langue ; puis il lui expliqua la parole de Dieu avec mie patience et une onction dignes d'un anachorète; la petite fille
le regardait attentivement , et, lorsqu'il cessait de parler, elle ajoutait :
— Je crois le livre et j'aime mon père , l'un et l'autre me guideront.
Quand, le lendemain, Catherine revint pour chercher l'enfant, M. d'Arona lui dit :
— Vous m'amènerez ma fille plus souvent , à l'avenir; le jour où je la vois me réconcilie avec le jour de la veille et celui du lendemain.
Or le moment fixé pour la noce de Paul Théosaris était arrivé. Fernand , dès le grand matin, monta à cheval et, se dirigeant au sud ; il traversa les bocages qui environnaient son habitation , et il gagna le rivage de la mer. Le temps était magnifique : on était alors à la fm d'août; mais les chaleurs , ordinairement très accablantes en cette saison sous le climat de l'Albanie, étaient tempérées, cette année, par une brise sud-ouest, qui s'élevait régulièiement vers l'aurore et soufflait jusqu'au soir. Quelques vieux Schypetars prétendaient que ce bienfait n'était qu'apparent,
et que cela n'ëtait, au contraire, (|u un présage désastreux pour la fin de la saison : cette brise amenait des ouragans ; mais rexpérience , en pareil cas^ a toujours tort devant le bien-être du moment.
M. d'Arona longeait donc les belles rives de la mer, se plaisant quelquefois à faire marcher son cheval dans les franges d'écumes que l'onde roulait mollement sur le sable;; les souvenirs de France lui revenaient bien souvent, mais, en présence de cette belle nature presque orientale, ils s'affaiblissaient, et quelquefois même ils s'envolaient derrière l'horizon.
Il v avait cinq lieues environ de la maison de Fernand à l'habitation de Paul Théosaris : le voyageur y arriva dans la matinée; l'assemblée était nombreuse, variée de costumes et brillante de joie. Les Albanais ont une grâce toute particulière à porter leurs armes et leurs vêtemens pittoresques , qui rappellent ceux des chevaliers du moyen-âge en même temps qu'ils ont quelque chose de la gravité du costume oriental.
Paul Théosaris était très aimé dans tous les
cantons; depuis la chaîne de Monténégro jusqu'à la mer, il était connu par son extrême bravoure et sa franchise. On savait que le jeune Français habitant l'Albanie était devenu son ami, et cette opinion avait prévenu beaucoup de cœurs en faveur de Fernand. Aussi, quand il arriva^ il fut entouré et fêté par la jeunesse et les vieillards. Un prêtre latin était arrivé; il dit la messe sur un autel élevé dans une prairie. C'était un beau spectacle de voir tous ces Albanais en armes , agenouillés sur le gazon et formant un cercle bigarré de mille couleurs, au milieu duquel on célébrait le saint sacrifice. Les fiancés furent amenés au pied de l'autel: Léa portait le voile blanc des vierges et une couronne de myrte; Paul avait à sa ceinture les pistolets héréditaires dans sa famille , la carabine en sautoir, le sabre de son père, ia cotte de mailles et, pardessus, la saie blanche comme la neige. Le prêtre latin bénit les époux et fit l'échange des anneaux ; alors les femmes albanaises s'avancèrent pour détacher la couronne de myrte et le voile blanc de Léa, qu'elles remplacèrent
par le voile icarlate et par deux braiiclu-s de. verveine enlrelaeées. Après la ccrémoiiie, Paul vit Fernand placé à côte de lui, et il l'embrassa le premier. Restaient quelques usages dont il fallait exécuter les formalités; un vieillard s'avança et il remit, entre les mains de la jeune mariée, un sac vide et une corde. Léa, belle comme la Pénélope antique, les déposa aux pieds de Paul en signe d'esclavage, car la femme, chez les Albanais, est la servante de son époux ; puis elle se prosterna et elle lui baisa la main : Paul lui donna son fusil, selon la coutume, et Léa, qui s'était relevée, le posa sur son épaule comme une guerrière, prête à marcher au comkit avec son seigneur. Ces choses accomplies, Théosaris, qui aimait Léa, l'enleva dans ses bras et la pressa sur son cœur; tous les Schypetars applaudiient : alors commencèrent les jeux guerriers. On amena de grands chevaux , et ce furent des combats simulés, des rencontres au pistolet, des duels à coups de sabre, des défaites et des vie-
toires. Les Albanais, toujours en guerre, ne font cas que d'une ardeur belliqueuse incessante; leur passion dominante est la bataille, et même, il faut l'avouer, le brigandage. Le vol à main armée est, à leurs yeux, une noble conquête. Vainement le seigneur Fernando avait voulu , dans quelques occasions, leur démontrer qu'ils agissaient contre les lois divines et contre la noblesse de leur caractère , Paul Théosaris lui avait donné îe conseil amical de ne pas toucher à de pareilles questions.
Le vent du milieu du jour s'était élevé, et l'on vit tout à coup venir, du côté de la mer , de longues files de cigognes qui volaient à tire d'aile pour gagner les lacs abrités , dans les montagnes du Pinde; puis des nuages cuivrés passèrent aussi et s'amoncelèrent au couchant. La mer prenait par degré ces teintes ténébreuses qui sont les indices de sa colère ; elle se balançait lourdement comme si elle s'essayait à soulever ses vagues immenses. La mouette blanche criait et s'aventurait au large, joyeuse du deuil
qui enveloppait la nature. Les (euilles des arbres de la rive tremblaient ; le vent qui les agitait avait une sorte de rire satanique; enlin c'était une tempête à son premier efïbrt. Peu à peu tout l'horizon se ferma ; alors le lumineux éclair ébranla les ténèbres et l'onde mugit.
Beaucoup d'Albanais quittèrent Paul Théosaris pour s'en retourner à leur habitation et veiller à leurs troupeaux ; la pâle Léa frémissait d'épouvante à de tels présages, et quelques matrones schypetares consultaient les sorts pour elle dans l'intérieur de la maison. Paul et plusieurs de ses amis s'étaient rendus sur le rivage ; Fernand d' Arona les avait suivis ainsi que le prêtre latin avec, qui il s'entretenait; c'était, im jeune ecclésiastique des États Romains et qui avait beaucoup voyagé. Bientôt on vit un bateau pêcheur luttant au milieu des masses d'eau; l'ouragan le poussait au rivage; quand il toucha terre, plusieurs passagers qu'il portail se jetèrent à genoux et remercièrent Dieu de leur salut. Les pêcheurs racontèrent qu'ils avaient
rencontré un canot en détresse, qu'ils avaient pris avec eux quelques personnes de cette embarcation trop chargée, mais que le canot, sans doute, avait péri. Un des passagers dit que le bâtiment qu'ils montaient était un brick français parti de Venise pour se rendre à Ancône, et que la tempête avait été si violente sur le golfe Adriatique, qu'ils avaient été entraînés jusqu'à la hauteur de Corfou. Le bâtiment avait eu sa mâture rompue par un coup de vent : poussé sur des roches à fleur d'eau, il s'était ouvert en échouant. C'est alors que les passagers avaient sauté dans les deux (Canots et dans la mer.
Fernand et le prêtre latin virent en même temps quelques Albanais qui se réunirent à l'écart et qui causaient entre eux avec des gestes animés; l'ecclésiastique se prit à dire :
— Voilà le démon du brigandage qui se saisit de ces gens-là ; ils sont incorrigibles , Monsieur; ils font, sans doute, le projet d'aller piller le navire.
— Croyez-vous ? répondit Fernand.
— ;V29 — Et il s avança vciis les Albanais.
— Frères, leur dit-il avec chaleui', vous êtes trop braves et trop bons chrétiens pour refuser de me suivre; qui s'embarque avec moi pour secourir les malheureux qui attendent la mort sur le bâtiment échoué?
— Frère, kii répondirent quelques jeunes gens , nous sommes aussi intrépides que toi , mais à quoi bon aller à la pêche des morts? Le bâtiment échoué est à nous désormais, et, quand la mer le voudra, nous irons nous saisir de ses débris.
Comme les passagers assuraient que plusieurs personnes n'avaient pu être reçues dans les embarcations et étaient restées à bord du malheureux navire, Fernand proposa à Paul de le suivre; cehii-ci lui serra la main en lui disant :
— Faisons vite, partons de peur que Léa ne nous voie.
Alors ils sautèrent dans la barque des pêcheurs amarrée à la rive; le jeune ecclésiastique
voulut les accompagner, et tous trois partirent au milieu des cris de leurs amis et des hurlemens de la mer.
Bientôt ils disparurent dans les ténèbres de l'horizon. Ce fut alors que les Albanais s'animèrent entre eux d'une grande colère contre le Français qui venait de sacrifier avec lui Paul Théosaris, leur compagnon. Ils murmurèrent aussi contre le prêtre latin, et plusieurs proposèrent de châtier ces deux étrangers s'ils échappaient à l'onde furieuse.
Le bateau pêcheur reparut au sommet des vagues immenses. Le vent était tombé ; la petite embarcation se laissait aller à la lame qui la roulait comme une feuille de saule. Elle approchait, se montrant et disparaissant à tout moment : pas un cri n'était poussé du rivage ; chacun se tenait debout et immobile, les bras tendus et les regards fixés sur la vague, osant à peine respirer. Enfin , le bateau entra dans la petite baie qui lui servait d'abri ordinairement: il jeta sa corde, et on se baissa pour la saisir;
il fut amarre. Paul Théosaris sa ii( a le premier: il était d'um» grande pâleur; il aida Fernand à transporter deux naufragés qui respiraient encore. Le prêtre latin s'était évanoui d'épuisement ; on le porta dans la maison. Des deux passagers sauvés par M. d'Arona et Paul, l'un était un Vénitien déjà sur l'âge , et l'autre une jeune fille : Fernand la déposa sur des nattes de joncs ; Léa et plusieurs Albanais l'entourèrent. Elle n'avait point perdu connaissance; mais elle était dans un tel état de terreur, que la parole lui manquait. Ses regards erraient ça et là , comme s'ils cherchaient quelqu'un parmi tous ces visages étrangers. Fernand ne la quittait point ; à genoux auprès d'elle , il tenait une de ses mains dans les siennes , et, le front prosterné sur le sable , il disait :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! c'est vous qui me la rendez.
Hélas ! cette jeune fille , arrivée de France à Venise, voyageait pour tromper un chagrin secret! Elle s'était embarquée pour Ancône avec
les gens de sa suite, afin d'aller se fixer à Rome , cette patrie des âmes affligées.
Tout à coup, elle tressaillit comme si un souvenir déchirant lui revenait , et elle jeta un cri qui retentit jusqu'au fond du cœur de M. d'Arona.
Il n'avait pas quitté ses genoux ; elle lui prit la main dans ses deux mains tremblantes, et, comme si elle eût supplié un ange, elle lui dit :
— Monsieur, vous m'avez sauvée!... Fernand, ajouta-t-elle d'une voix déchirante, où est le commandeur?... où est mon mari?...
M. d'Arona se releva,- et, portant avec respect à ses lèvres la main qu'il adorait, il s'écria :
— Vous serez obéie , Malvina !
Une seconde fois il s'élança dans le bateau pécheur, et il en coupa la corde avec son poignard. La mer conmiençait à se calmer ; mais partir seul était une démence. On cria, on supplia Fernandj il était déjà au large, faisant force