‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 11 sur 39 · T. I. II · texte numérisé non relu

T. I. II

« — Et pourquoi prendre une détermination pareille ? »

Ces mots furent dits d'une voix si faible , que le comte les devina plutôt qu'il ne les entendit; néanmoins, certain qu'on les avait prononcés, il répliqua :

« Mon intention est de dire adieu à ce monde, de le fuir aussi loin que possible, et d'oublier tout ce qu'il renferme et tout ce que j'y ai de plus cher.

« — Ainsi , vos amis auront, en récompense de leur affection , votre fuite et votre ingratitude.

« - • Eb ! comment pourrai-je faire autrement ? me serait-il possible de voir devant moi ce qui torturerait mon existence, de me perpétuer dans un supplice sans fibn, de briser mon cœur au tableau d'nne félicité qui me serait si odieuse? Non, non, un tel effort surpasserait l'étendue de mon énergie; je ne me chargerai ni de l'entreprendre , ni de le soutenir; du moins, loin de la cour,

au fond d'une province, aucun bruit ne viendra à moi de ce qui découvrait mon existence; il est des noms que je n'entendrai pas, et des félicités dont les récits abrégeraient mon existence. »

Et c'était avec w\ accent de flamme que monsieur de Chabot s'exprimait ainsi; il y avait des larmes dans le son de sa voix ; et la duchesse, qui toujours marchait à ses côtés sans lui donner le bras, n'était pas non

plus moins agitée , et ne cessait de bénir l'obscurité favorable de la nuit, qui ne la livrait pas sans merci à sa faiblesse. Elle aussi avait fort à faire pour étouffer ses soupirs, pour se procurer une fermeté dont ce genre d'attaque, si imprévu, lui donnait tant de besoin. Rien encore, dans les paroles de son parent, ne pouvait lui être appliqué d'une manière positive; mais c'en était assez qu'il se montrât rempli d'un sentiment aussi profond. Qui le faisait naître? à qui fallail-il s'en rapporter ? Il aimait , sans doute; oui ,

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ia chose était assurée. Mais , quel était l'objet de son amour? Une sympathie cachée le révélait à la duchesse; elle lui rappelait en ce moment les attentions, les préférences, les regards du comte de Chabot, non que dans aucune circonstance il se fût départi d'un respect éminent, qu'il eut essayé de charger ses yeux d'apprendre ce que sa bouche n'aurait pu avouer sans crime. On n'avait là-dessus aucun reproche à lui faire ; retenu , délicat, timide jusqu'à la contrainte, il s'était attaché à ne rien laisser à deviner du secret de son cœur , et sa conduite avait été si parfaite, que les indifférens y avaient été pris, que nul ne soupçonnait sa pensée. Mais, quelque sévère qu'il se fût montré à retenir cet amour, il n'avait pu si bien faire qu'il ne trouvât de l'écho dans celui de la duchesse; ' et bien que celle-ci se doutât parfois de son triomphe, il en était d'autres où elle le lisait à découvert.

Que devenait le courage et la fierté de la

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duchesse à mesure qu'elle entendait des expressionsbrûlantesquiretombaientsurson âme, et où se peignaient une passion exaltée au plus haut point? car mademoiselle de Rohan ne s'y trompait pas : ce besoin immodéré de la retraite , cette haine de la cour , ce désespoir qui s'alimenterait à être le témoin du bonheur d'un autre, tout cela s'adressait à elle et annonçait la frayeur causée par le pressentiment de son mariage prochain avec le prince de Savoie. 11 y eut un instant où la duchesse , cédant à un entraînement qui n'était pas sans douceur, eut le désir de rassurer le comte de Chabot, en prenant devant lui l'engagement de ne jamais se marier; sa pudeur s'alarma d'un tel acte de condescendance, et même allant plus loin , lui défendit de répondre à tout ce qui venait d'être dit; elle garda le silence , et tous les deux arrivèrent, quoique marchant avec beaucoup de lenteur, à l'extrémité de l'allée , du côté où elle débouchait dans le jardin. Ils n'avaient qu'un

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pas a faire pour en sortir , et leur entretien aurait été rompu sans retour; peut-être ni Tun ni l'autre n'eurent cette cruelle énergie, et tous deux se retournant , se renfoncèrent sous la voûte sombre et d'autan t plus favorable aux passions qui les agitaient; muets et tristes, ils allaient en rêvant. T.e comte rougissait de son audace, bien qu'il n'eût rien dit qui ne pût être entendu, même des plus indifférens; mais lui connaissait son intention , et,, par suite, il craignait qu'elle ne fût pareillement interprétée. 11 aimait de tout son pouvoir mademoiselle de R-ohan, et néanmoins il consentirait plutôt à perdre la vie, qu'à souffrir que sa tendresse éclatât; il aurait craint qu'on ne l'accusât de duplicité, de manège, qu'on ne lui fît le reproche d'avoir abusé de ses rapports d'intimité de famille pour arriver à la séduction de cette noble personne; et s'entendre taxer de fourberie et d'avidité lui deviendrait par trop inraipportable.

Leur silence ne pouvait durer ainsi sans terme, il deviendrait par trop dangereux et significatif; en même temps, il n'était pas dans les convenances que l'on demeurât à se promener avec quelqu'un d'un sexe diffé^ rent sans soutenir la conversation. La laisser tomber entièrement annonçait une intimité complète ; c'eût été, dans cette circonstance, se faire un double aveu. Le comte le sentait, et mademoiselle de Rohan le sentait plus encore que lui ; il cherchait un nouveau texte plus convenable, celui-là qu'il venait de finir ne devant pas être repris, lorsque la duchesse, faisant un effort sur elle-même :

a Ainsi , dit-elle , non seulement vous ne voulez pas vous marier , mais encore même vous vous préparez à quitter Paris?

«—Oui, madame, et bientôt, dit le comtie avec tristesse et chagrin d'être ramené sur ce terrain.

« — C'est votre résolution fermement arrêtée?

« — Je la crois inébranlable.

« — Il faut, à votre âge et avec vos espérances d'avenir, avoir un motif bien important pour prendre une résolution aussi tranchée.

« — Mon motif est majeur à mes yeux : peut-être, aux yeux des autres, serait-il une folie. Le monde met des poids inégaux dans la balance où l'on nous juge; il n'accorde aucune force à ce qui nous décide dans les actions de notre vie, lorsque ce qui nous fait agir n'est pas conforme à ses préjugés ou à ses fantaisies.

« — Et garderez- vous le secret sur ce qui vous dirige, et n'aurez-vous aucun ami auquel vous le confierez ?

u — Non, madame; la cause de ma mélancolie doit mourir avec moi. Je me croirais coupable rien seulement qu'à la révéler.

« — Et voilà qui est chose qui pique ma curiosité. Je rne flattais d'avoir quelque part dans votive estioîe, et la résolution que vous

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me faites connaître me prouve que je me suis péniblement trompée. »

Si mademoiselle de Rolian avait pu voir l'éloquence du regard que lui adressait le comte de Chabot, elle y aurait trouvé une satisfaction éclatante de l'offense dont elle se plaignait; mais la nuit était venue toute entière , et l'on marchait dans une obscurité profonde. La duchesse s'en aperçut enfin , et jugea qu'il était temps d'aller vers le parterre. En conséquence, elle quitta l'allée suivie par le comte de Chabot. Ils furent, en ce moriient, rejoints par mademoiselle de Chabot , qui accourant vers son frère , l'embrassa en franche étourdie.

«Ma sœur, lui dit-il, nous nous oublions devant madame.

« — Non, ne le craignez pas, dit la duchesse: l'amour fraternel est si pur et a tant de charmes , qu'on doit à la fois le voir avec plaisir et respect. Marie, poursuivit-elle.

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entretenez un instant votre frère ; je ne tarderai pas à venir vous rejoindre. >»

Et aussitôt , elle rentra dans l'allée dont elle venait de sortir , et pendant un quart d'heure environ, elle y erra, le cœur vivement agité et incertaine de ce qu'il fallait faire, mais reconnaissant avec effroi que, qupi qu'il pût arriver, le plus pénible pour elle serait de vivre séparée de M. de Chabot.

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