d'un sacrifice
s'il ne s'effectue pas, il ne faudra pas me le
reprocher.
« — Ah! fort bien.... Oui, mademoiselle de Polduc est charmante.
« — Le comte de Chabot est honnête homme; il la rendra heureuse.
« — Je le crois. »
Cette phrase fut dite sèchement par la marquise , étonnée et même inquiète de la manière dont mademoiselle de Rohan lui parlait. Celle-ci, déterminée à s'immoler aux convenances humaines, ayant fait un appel à la fermeté dont son père lui avait donné tant d'exemples, était parvenue à comprimer dans son âme tout ce qui la déchirait; aucune faiblesse extérieure ne se montrait; c^était plus que du courage, il y avait de l'héroïsme dans cette détermination, àlaquelie madame de Pienne fut presque entièrement trompée. Il en résulta une querelle cachée qu'elle s'adressa, tant elle craignit d'javoir poussé^ trop loin le manège. La
duchesse se serait -elle vaincue? auraitelle surmonté son amour , soit par dépit, soit par gloire mondaine? Ceci renverserait un plan bien conduit jusqu'à ce moment, plan auquel la marquise tenait en raison de sa passion pour l'intrigue et du besoin personnel qu'elle avait de faire faire à son proche parent un mariage superbe , dont , pour elle-même , de grands avantages résulteraient.
Les obstacles nouveaux qui paraissaient s'élever ne la rebutèrent point; elle comprit qu'il fallait les combattre avec d'autres armes: la meilleure, en ce moment, serait d'avoir l'air de traiter avec indifférence ce qui, au fond, l'intéressait au plus haut point. Cette résolution prise, elle adoucit le son de sa voix, s'apercevant qn'elle avait fait une école en la montant à un ton de mauvaise humeur, et elle dit :
« Oui, je le crois: ce mariage rendra heureux et M. de Chabot et mademoiselle de T. I. i7
24â d'un saceifice.
Polduc , surtout si vous y aidez avec votre générosité divine ; cependant, si j'étais à votre place, et pour ménager la pudeur d'une jeune fille, je m'attacherais à obtenir de notre parent l'aveu de ce qui se passe en réalité au fond de son cœur.
« — Moi, lui en parler! dit la duchesse avec vivacité et en cessant de prendre garde à elle.
« — Et pourquoi lui refuser cette preuve de votre amitié? elle lui sera toute précieuse.
a — Je n'oserais jamais.. . . Remplacez-moi, madame de Pienne; dites-lui ce que vous suggérera votre attachement; qu'il sache combien son bonheur m'intéresse, et que mon projet est de doter mademoiselle de Polduc.
« — Assurément, je mettrai de l'intérêt et de la promptitude à remplir vos intentions; mais soyez persuadée que passant par votre
LA COMFIRM^ATION 343
bouche, elles auront un autre prix: le comte a pour vous tant d'estime , tant de respect et ' de vénération.
a — Il me doit, du moins, un peu d'amitié ; j'en ai pour lui...
« — Et il le mérite, ma chère parente, et il s'en rendra digne, soyez-en persuadée; mais il a besoin que vous. daigniez le guider, que vous acceptiez sa confiance :1e cœur humain est un abîme; qui sait ce que renferme celui de M. de Chabot?»
La duchesse , si elle eût voulu être franche, aurait pu répliquer que le sien aussi avait ses secrets; mais, dans la conjecture présente, elle se retint et témoigna son étonnement qu'à l'heure où les vœux du comte seraient exaucés , il y eût quelque chose qui l'arrêtât sur la route du bonheur. Madame de Pienne allait essayer d'expliquer cette bizarrerie, lorsque l'opposition de madame de Rohan lui imposa silence. Celle-là , en lui demandant la permission de lui enlever pour un
Èkk h'XTK SACBIFICS.
instant la duchesse Marguerite , prit sa fille par la main, et lui faisant traverser le salon, l'amena dans la chambre à coucher, dont un page gardait la porte ouverte.
Mademoiselle de Rohan , de plus en plus accablée et succombant à l'idée du sujet que l'on allait traiter, se laissa conduire comme une victime dévouée au sacrifice dont elle sera l'objet; triste, souffrante, résignée, moins par la volonté du devoir que par la certitude de n'être pas aimée, tout lui devenait indifférent , et à défaut de l'objet de son choix , il lui importait peu à qui elle serait livrée. Sa mère, au contraire, attachait un grand prix à la conclusion d'un mariage avec un prince de la maison de Savoie , dont l'ancienneté et la grandeur la faisaient marrher de pair avec les plus augustes de l'Europe; instruite, en outre, par l'expérience du passé, et voyant les partis convenables pour sa fille n'être plus en nombre, elle se trouvait heureuse de rencontrer aussi bien , et prétendait
LA CONFIRMATiOlf 245
conduire rapidement à son terme une alliance à laquelle, selon les hommes, rien n'était à ajouter.
La douairière fit signe à sa fille de prendre un fauteuil auprès d'elle , et ceci fait :
« Mademoiselle de Rohan, dit- elle, je vous avais promis le délai d'un mois avant que de vous reparler de ma volonté relative à votre mariage avec M. de Savoie; mais une circonstance impérieuse, inattendue, me contraint à vous manquer de parole. Cet hymen si convenable trouve déjà des contradicteurs; on s'en tourmente, on cherche à le rompre, et la prudence veut que la célél'ité vienne à l'aide d'un pareil outrage. Le cardinal de Mazarin , la reine régente se ressouviennent de ce que fut votre père; ils n'ont pas oublié qu'à sa voix les religionnaires du culte évangélique coururent par trois fois aux armes et balancèrent le pouvoir de l'autorité royale ; ils savent que votre père fut vaincu, moins par les troupes qu'on lui
146 d'un SACRiPice.
opposa, que par la propre jalousie des faux chrétiens, plus ambitieux qu'animés d'un vif amour de la gloire divine. Le cardinal et la reine ont feint d'oublier ce que je vous signale , mais ils l'ont gardé en eux ; vos richesses les épouvantent; ils craignent que le duc de Nemours, Louis de Savoie, s'il en est investi , ne leur devienne trop redoutable. Enconséquence,il m'estrevenu que déjà on cherche à l'écarter de nous; la reine m'a fait dire que demain elle m'attendait au Palais-Royal. Je me doute du cas qu'elle traitera dans cette audience , que je n'ai pas sollicitée, et avant de m'y rendre, je veux qu'une parole réciproque et solennelle nous engage avec monsieur de Savoie.
Madame de Rohan s'arrêta , non qu'elle doutât de l'obéissance de sa fille, mais parce qu'il lui plaisait d'avoir l'air de la consulter. La duchesse Marguerite, toujours sous le poids de sa douleur et déterminée à se perdre pour sauver sa dignité, ne put néanmoins
LA CONFIRMATIOÎI ^ 247
trouver des paroles propres à expliquer sa pensée ; tout ce qu'elle put faire fut de s'incliner en signe d'assentiment.
« Voilà comme je vous aime , s'écria la douairière, charmée de sa soumission. J'ai engagé monsieur le maréchal de La Mothe et le duc de Sully, mon neveu, à nous servir de témoins; les ducs de Bouillon et de La Force seront ceux du prince Louis. »
Madame de Rohan , alors , fit au page qui veillait sur le seuil de la porte un signe convenu à l'avance, et aussitôt le jeune homme commanda, au nom de sa noble maîtresse , à deux de ses camarades postés auprès de lui d'aller à la recherdie des quatre seigneurs, qui à l'avance lui avaient été désignés, et du prince Louis.
Tous les cinq accoururent, dès qu'on les eut prévenus que mesdames de Rohan les appelaient. Le prince passa le premier, suivi de messieurs de Bouillon et de La Force ; il fut rejoint peu après par messieurs de Sully
248 b'uii sacrifice.
et de La Mothe-Hoiidancourt; ceux-ci allèrent se ranger auprès des duchesses, et chacun ainsi placé , la douairière se leva, salua avec une grâce austère la compagnie, et d'une voix lente , dit :
« Monsieur le prince de Savoie et duc de Nemours, vous m'avez fait demander de vous recevoir avec quelques amis communs, devant lesquels vous aviez une prière à m'adresser; ils sont là, présens avec moi et ma fille ; vous conviendrait-il de vous expliquer ? »
Oh! comme en cet instant le cœur de la duchesse Marguerite fut violemment ému!
que de douleurs poignantes vnirent l'assaillir! Hors d'état de prendre aucune résolution énergique, redoutant ce qui allait suivre, mais manquant de force pour s'y opposer, craignant un éclat fatal, elle demeurait immobile, abattue, employant ce qui lui restait d'énergie à retenir en elle la véhémence de son désespoir.
Bien que ses manières jusque-là n'eussent guère encouragé le prince de Savoie, ce dernier, en cette circonstance, ne put soupçonner qu'elle éprouvât tant de peine d'être à lui; il avait vu madame de Rohan sortir avec elle, on l'appelait maintenant avec lestémoins; il y avait donc eu un parti arrêté entre la mère et la fille, qui devait avoir consenti à la volonté de la première: ceci était naturel à supposer. Le prince en ressentit de la joie, et pressé, d'ailleurs, de répondre à la question de la douairière, il commença d'abord par se tourner vers mademoiselle de Rohan, et avec un mélange parfait de respect et de grâce, s'agenouilla légèrement comme pour lui demander pardon si dans une circonstance aussi importante il ne s'adressait pas à elle; puis, se relevant, et prenant alors la dignité convenable à un membre d'une maison souveraine , il s'adressa à la fille du duc de Sully :
« Madame, dit-il, j'ai souhaité être admis
150 D'r5 SACRIFICE.
en votre présence avec le concours de deux nobles amis pour vous prier de m'accorder le don le plus précieux que vous puissiez faire à un homme de naissance et d'honneur: celui de la main de madame la duchesse Marguerite. J'emploierai ma vie à reconnaître un bienfait pareil, et j'ose répondre que le bonheur d'une personne qui vous est si chère ne sera pas exposé, si on me confie le soin de le perpétuer. »
Ces mots achevés, le prince, reprenant sa position première vis-à-vis sa future épouse:
« Mademoiselle, ajouta-t-il, les convenances m'imposaient impérieusement de m'adresser d'abord à votre illustre mère-, mais, quelque précieuse que me serait son autorisation, elle ne me satisferait qu'imparfaitement si la vôtre, libre et sincère, n'y était jointe ; je la réclame avec ardeur, avec crainte toutefois, car je sens mon peu de mérite et
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la grandeur du vôtre, non moins que la supériorité de vos vertus. j>
Mademoiselle de Rohan, ainsi interpelée, sentit encore plus vivement, s'il était possible, l'embarras de sa position; n'osant regarder le prince, comprenant néanmoins qu'il fallait répondre, elle tourna vers sa mère ses yeux supplians. La duchesse douairière, empressée de tout conduire et de diriger cette affaire majeure, prit alors la parole, et on put lire sur sa physionomie sa satisfaction.
« Monsieur le prince Louis de Savoie, votre recherche est trop honorable pour qu'elle soit repoussée par un refus; vous êtes de bonne maison, et la nôtre, quoique bien déchue de son ancienne splendeur, n'est pas néanmoins trop indigue de s'allier à la vôtre. C'est donc avec plaisir que je consens à vous donner pour femme madame Marguerite de Rohan, duchesse et princesse de France, ma fille, ici présente, et qu'en mon nom et au sien, je vous engage notre parole d'honneur.
i54 D'un SACRIFICE.
Ma fille, poursuivit la douairière, n'avouerezvous point ce que je viens d'énoncer pour moi et pour vous?
« — Madame, vous êtes ma mère, et votre choix doit être respecté par votre fille. »
Cette phrase, plus balbutiée que prononcée nettement, ne fut qu*à demi -entendue; cependant elle enchanta le prince de Savoie, qui, autorisé par l'usage , s'empara respectueusement de la main glacée et roide de la duchesse Marguerite, et y déposa un baiser ardent; il espérait qu'un doux regard, qu'un sourire approbateur le paieraient de son hommage; l'un et l'autre lui fut refusé, et sa fiancée demeura envers lui dans cet état d'insensibilité et d'indifférence où'jusqu'alors elle s'était maintenue.