SUITE D'UNE SOIRJÉE PÉNIBLE
Oa fe dégmserait mieux en voilant notre cœur qu'en mettant un masque sur notre figure.
{Sagt»$* des natim»).
La duchesse Marguerite n'entendit rien des félicitations que lui adressèrent les quatre seigneurs présens à cette scène solennelle ; elle avait perdu plus qu'à moitié le
*25U SUITE d'une soirée pénible.
sentiment de l'existence ; elle ne savait, à tel point tout en son état restait bouleversé, si un cauchemar ou un songe pénible ne l'agitaient pas en ce moment ; les choses avaient marché avec une rapidité telle, que le loisir ne lui était pas resté pour les méditer; elle se trouvait engagée contre son gré et irrévocablement, et cela à l'encontre de ses sentimens et avec un homme doué, sans doute, de qualités brillantes, mais envers qui sa sympathie ne la portait pas. Ainsi sa destinée demeurait fixée : c'était un hymen à conclure en opposition avec les désirs de son cœur. Une certitude pareille lui inspirait un désespoir morne, un accablement moral qui influait sur ses facultés physiques, au point de lui ravir l'usage de la parole et presque le pouvoir d'agir.
Le prince de Savoie possédait trop de véritable délicatesse pour ne pas reconnaître dans l'expression muette de la duchesse les tourraens qui dévoraient son âme ; il voyait
. SUITK 255
là plus que de la pudeur inquiète, et à son tour, il s'alarma sur le fait de son bonheur à venir; il crut ne pas être parvenu au comble de ses vœux, quoique les apparences dussent l'en flatter, et il se promit d'avoir le plus tôt possible une explication avec sa fiancée; «car, se dit-il, à quoi me servirait le don de sa main, si elle n'y joignait pas celui de son cœur?» Mais le moment n'était pas favorable pour traiter cette matière , et le prince dut remettre à une meilleure occasion.
Madame de Rohaii avait aussi assez de perspicacité pour ne pas se méfier des sentimens cachés de sa fille; elle la voy^Tit tellement morne et si fort abattue,qu'il était à craindre que dans ce qui venait d'avoir lieu, on ne l'eût blessée dans ses affections. Mais la douairière se tourmentait peu de ce qui pouvait être ; il lui suffisait que sa fille eût donné en public son consentement aux poursuites du prince de Savoie; dès lors, la possibilité de refuser le mariage était levée,
356 »'UN1 SOIRÉK PÉ?«IBLE.
et enfin cesserait le célibat qui devenait inquiétant d'une personne de haute qualité. La douairière ne se souciait aucunement de paraître s'apercevoir de l'état de souffrance de mademoiselle de Rohan; elle ne voulait pas, d'un autre côté, que les hommes présens à l'acte qui s'était passé vissent comme elle ce qui la frappait, et afin de couper court à ce qu'il y avait là d'embarrassant , elle se leva, et s'adressant à la compagnie, la pria de revenir avec elle dans le salon ; puis, s'adressant à la nouvelle fiancée :
« Mademoiselle , vous pouvez vous dispenser de me suivre; je vous laisse ici en repos, et afin de vous éviter l'ennui de la solitude, je vais prier la marquise de Pienne de venir vous rejoindre. »
Madame de Rohan, ces derniers mots prononcés , prit le bras du prince de Savoie et s'éloigna avec lui. Le prince ne put s'empêcher de jeter en partant un regard douloureux sur sa femme future, où elle aurait pu
démêler toute l'anxiété qu'il éprouvait; mais, loin de porter ses yeux vers lui, elle les tenait obstinément fixés sur le plancher.
Mademoiselle de Rohan conservait encore cette attitude méditative lorsque madame de Pienne entra, et pour cette fois la porte, jusqu'alors demeurée ouverte, fut fermée, grâce à ses soins. La marquise, accourant vers sa noble parente , lui dit , dès qu'elle fut certaine qu'on ne l'entendrait pas du salon :
<f Mon Dieu! que s'est-il donc passé? pourquoi êtes-vous si triste et pourquoi la figure de votre mère est-elle si radieuse? »
La duchesse , relevant alors son front, laissa voir des larmes qui coulaient de ses paupières et dont déjà les joues étaient sillonnées; puis, faisant un effort pour répondre à la question qui lui était adressée :
« Ma mère est heureuse parce qu'elle a réussi à me rendre la plus infortunée des femmes.
« — Qu'entendez-vous par là ? dit avec en- 9. I. i7