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Marie, répliqua la duchesse, car elle dévoile le plaisir que j'ai à causer avec vous.
«—C'est le bonheur de ma vie, et combien j'en suis fier! s écria le comte. Ah! madame, qu'il sera cruel le moment qui me le ravira! »
L'expression passionnée mise par M. de Chabot à ces dernières paroles retentit au fond du cœur de la duchesse, et elle se demanda ce que devait être l'amour, puisque l'amitié s'exprimait avec cette véhémence. Loin d'en être rassurée, elle ressentit son trouble augmenter, et au lieu de répondre, elle garda le silence.
Sur ces entrefaites, on entendit une voiture rouler dans la cour.Mademoiselle de Chabot, avec la légèreté curieuse de son âge, courut à la fenêtre. La duchesse, craintive dans la pensée que ce pouvait être sa mère, respira lorsqu'elle eut entendu Marie frapper des mains et dire : Voici ma cousine de Pïe?i?ie. Jamais elle ne pouvait arriver plus à propos,
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pensa mademoiselle de Rohan; le comte de Chabot non pins ne la vit pas venir avec peine. La marquise entra , ne parut point étonnée de rencontrer là son parent, et s'informa avec anxiété de la manière dont la maîtresse de la maison avait passé la nuit.
« Oh! mal, très mal, lui fut-il répondu; je souffre...
« — Que Dieu nous préserve, dit madame de Pienne, de vous voir jamais dans un état alarmant! vous pourriez alors vous convaincre de l'amitié que l'on vous porte; mais il vaut mieux que la preuve ne vous en soit pas donnée ainsi. »
Le jeu de la physionomie de M. de Chabot confirma la sincérité du propos de la marquise, qui, profitant peu après de quelques mots dits par Marie à son frère , se pencha à l'oreille de la duchesse et lui dit rapidement:
« L'occasion est belle d'éclaircir les senti-
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mens de notre ami ; profitez-en; plus tard elle ne se reproduira pas peut être. »
Cette insinuation descendit en flèche aiguë au cœur de mademoiselle de Rohan; elle garda le silence, et madame de Pienne se levant presque aussitôt, se rapprocha de Marie :
« Ma chère enfant, lui dit-elle , vous aurez certainement la complaisance de me montrer un point de broderie que vous faites avec une rare perfection. Votre métier est au salon, je pense; voulez-vous y venir avec moi?»
Cela dit, la marquise, prenant par la main mademoiselle de Chabot, l'amena avec elle, à la grande surprise de la duchesse, qui ne put s'empêcher d'en manifester de l'étonnement; mais elle n'eut pas la force d'y mettre obstacle , une volonté supérieure à son respect pour les convenances la dominant lorsqu'elle aurait souhaité la vaincre; elle demeura donc troublée et pensive en présence
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d'un homme qu'elle aimait plus que la vie, et auquel pourtant elle devait renoncer.
Le comte, également agité, mais plus encore décidé à ne lien laisser connaître des sentimens véritables dont sonàme était remplie, éprouvait peut-être un embarras égal à celui de la duchesse. Sa vertu, poussée à l'extrême, redoutait les facilités que le hasard ou le manège de madame de Pienne ne cessait de lui procurer-, c'étaient, selon lui, des pièges tendus à son honneur, à sa délicatesse; c'était le placer entre la violation des lois les plus sacrées et la passion ardente qui le consumait, et néanmoins, chaque fois qu'une circonstance pareille se reproduisait, il en goûtait le charme et en savourait délicieusement la douceur datis celle-ci. Quelque chose de plus agréable l'émouvait profondément : il était seul avec la duchesse Marguerite, non dans un jardin, dans une galerie, mais au lieu le plus intime de son appartement, et une illusion naturelle pouvait lui laisser croire
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qu'un titre solennel lui avait été accordé; il jouissait de ce bonheur fantastique, de cette chimère à laquelle il accordait tout le prix de la réalité; entraîné par de telles idées, il ne savait pas en sortir, et de l'un et de l'autre côté se prolongeait un silence qui finirait par être trop significatif.
La duchesse fut la première, grâce à cet instinct que nous possédons à un degré plus élevé que l'autre sexe, fut la première, disje, à bien se pénétrer du danger de ne point parler; elle vit la nécessité d'entamer une conversation, n'importe laquelle, et s'encouragea à ouvrir celle qui devait fixer son sort irrévocablement; s'armant d'énergie, se déterminant à franchir un passage difficile, elle commença à donner plus de calme à sa voix, à éteindre l'émotion dont on se sert tant dans le monde pour déguiser ce qu'il y a dans nous de pénible et de douloureux.
«Monsieur, dit-elle enfin, vous n'avez pas oublié, je l'espère, qu'une confidence
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sincère de votre part est réclamée par mon amitié. »
M. de Chabot s'attendait peu à une attaque aussi directe et si peu enveloppée de ces préparatifs en usage lorsque l'on a le projet d'éclairer les abîmes du cœur; il en ressentit un contre-coup dont il ne put cacher l'effet, qu'il laissa apercevoir par la rougeur soudaine dont son front fut couvert; en même temps, un désespoir vertueux s'empara de son âme; il admira comment l'innocence de la duchesse la conduisait au bord du précipice, et comment elle, qui aurait dû repousser une explication périlleuse, s'attachait à la poursuivre avec opiniâtreté. Cependant une réponse lui était demandée; s'obstiner à se taire ne se pouvait pas; il le sentit, et se lançant en aveugle dans un labyrinthe qu'il n'espérait pas traverser avec honneur:
« Au nom de Dieu, madame, dit-il, cessez de me manifester une affection si pure, si