‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 25 sur 39 · LE FOSSÉ FRANCHI · texte numérisé non relu

LE FOSSÉ FRANCHI

gnit de ne pas apprécier ie mérite de mademoiselle de Pokiuc comme il aurait du l'être, prétendit que les affections ne se commandaient pas , et alla jusqu'à dire qu'il était malheureux si ses actions avaient laissé conjecturer un fait auquel il était si étranger.

Assurément, après cette confirmation de ses paroles précédentes, il n'était pîus nécessaire de revenir là-dessus; et la duchesse, si elle eût été prudente ou bien déterminée à se vaincre et à consommer le sacrifice exigé par sa mère, aurait du changer soudainement la conservation. Mais, presque toujours, jamais nous ne sommes plus faibles que lorsque laprétentiond'étrefortsnous domine : telle est l'espèce humaine, et notre sexe ne se sépare pas d'elle en ce cas. Mademoiselle de Rohan s'était bien promis de se maintenu* dans une réserve pénible, et néanmoins elle ne put se retenir d'aller audevant de sa défaite.

«t Voilà, dit-elle, un cas bien particulier;

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etmaintenant votre conduite est inexplicable. Madame dePienne, toute occupée de votre fortune, vous assure un riche mariage; vous le refusez parce que votre cœur est entraîné ou croit avoir découvert l'objet de votre choix; on vous propose sa main avec une dot qui est convenable, et, ici, nouveau retrait de votre part. Vous êtes donc insensible, et votre résistance ne provient donc que du désir de conserver votre liberté !

« — Je voudrais que cela fût ainsi que vous le dites , répliqua M. de Chabot en soupirant; par malheur la chose n'est pas, et je suis le plus à plaindre des hommes. »

La duchesse détourna la tête, afin que le comte ne vît pas combien il pouvait être heureux; puis, croyant que des mots énoncés presque au hasard valaient mieux qu'un silence éloquent, essaya de dire :

o Vous me donnez une énigme à deviner.

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« — Enigme pour vous, soit; oui, cela doit être; mais pour moi, c'est une lumière dévorante. Je ne peux assez le répéter: je suis un infortuné qui souffre réellement le supplice fabuleux de Tantale. »

Oh ! pour le coup, à cette phrase entendue et au regard qui l'accompagna, la duchesse, malgré son attention à demeurer la maîtresse de ses sensations, ne put s'empêcher de rougir et de baisser les yeux. Monsieur de Chabot l'examinait avec trop d'attention pour ne pas voir ceci, et , en véritable amant qui s'alarme sans raison, il s'imagina que, découvert par la duchesse, cet éveil allumait en celle-ci une juste indignation; alors, ne se possédant plus , cessant toute retenue, puisque désormais elle serait inutile , il se laissa une autre fois tomber à genoux, et avec l'accent du désespoir :

a Vous l'avez voulu, madame, dit-il; vous avez mis une funeste insistance à vous faire ouvrir mon cœur; vous y avez lu ce qui

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l'égaré, la folie dont il est rempli. Je sais quel en sera le châtiment terrible ; que désormais, banni de votre présence, je devrai terminer dans la douleur une vie qui ne vous en sera pas moins consacrée jusqu'au dernier moment. )k)^^',4iq ^^j^^ ^ ^c]uo-j bI luo. > î dO

Il aurait fallu à la duchesse ne pas aimer elle-même M. de Chabot , pour pouvoir conserver, en cette occasion, cette indifférence froide, cette dignité offensée par un tel aveu; elle le comprit et se querella de n'éprouver que de la joie à la place de la colère; son âme se dilata , heureuse malgré tout ce qui aurait dû lui inspirer d'autres sensations. Le coupable était à ses pieds ; il convenait de son crime, qu'il augmentait par l'expression charmante de ses regards ; il répondait à des sodhaits qui, pour être cachés , n'en avaient pas moins de violence, et cependant il fallait le repousser, le maltraiter même. Ceci se pourrait-il? laduchesse possédait-elle lafermeté nécessaire à la circonstancePElle n'en avait

pas; et tout ce qu'elle put trouver déplus rude pour punir tant d'audace fut de se lever, de se reculer et de balbutier, plutôt qu'elle ne dit, des phrases sans suite, incohérentes, qui ne la satisfirent {joint, bien que le comte s'en montrât désespéré,

« Oh! oui, répondit-il, je savais ce que m'attirerait mon audace; mais ne suis-je pas excusable? n'ai-je pas fait tout ce qui dépendait de moi pour garder ce funeste secret? ne me i'avez-vous pas arraché malgré ma résistance? Que vous importait mon avenir? aviez-vous besoin de vous en occuper? que je fusse riche ou pauvre , content ouchagrin^ fallait-il y songer? Une amitié cruelle vous a poussée à ma perte; elle est cofisoniniéo; il ne me reste qu'à vous fuir. »

La passion avec laquelle M. de Ciiabot s'exprimait imprimait à sa beauté un éclat extraordinaire; jamais il ne s'était montré sous un jour plus avantageux que depuis qu'il s'avouait coupable. Jl y avait dans ce T. I. 20

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forfait quelque chose de doux et de charmant pour la duchesse, qui lui faisait paraître le criminel bien séduisant; elle reconnut à quel point, en cet état, il était à redouter pour son propre cœur , avec quelle facilité il obtiendrait, en insistant, la réciprocité d'un aveu auquel s'attachait tant d'importance; et épouvantée de ce qui suivrait une telle faute, elle n'écouta que sa raison, et se reculant encore plus et prenant une détermination énergique :

« Madame de Pienne, dit-elle assez haut pour être entendue du salon voisin , me priverez-vous long-temps encore du plaisir de votre compagnie?»

Ces mots épuisèrent toute sa force, et elle fut contrainte , après les avoir prononcés, de s'appuyer contre un écran massif de bois doré qu'elle trouva à sa portée, à tel point tout son corps était agité et son courage mortel abattu.

Le comte, en l'entendant faire cet appel a

la marquise, se releva précipitamment. Il aurait dû aussi changer l'expression de sa physionomie et étancher les larmes dont ses yeux étaient remplis; il ne le fit point, n'y songea même pas, et se tint debout et consterné. Madame de Pienne parut sur ces entrefaites. Toute autre, à sa place, aurait manifesté de la surprise en voyant la contenance extraordinaire de ceux qui étaient là; mais elle connaissait trop bien la matière qui avait pu être traitée entre eux, pour ajouter à leur embarras par des exclamations ou des paroles intempestives , et sans paraître s'apercevoir de ce qui ne la frappait que trop , elle prit ,un ton dégagé et s'excusa de son absence sur l'attention qu'elle portait à la leçon de broderie que mademoiselle de Chabot lui donnait.

Le comte Henri aurait dû partir aussitôt ; mais une volonté impérieuse le retenait en présence de celle qu'il croyait avoir offensée. Son amour allait si loin , qu'il enlevait sa

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