JE FOSSÉ
présence d'esprit; et quoique pût tenter ma- ^ dame de Pienne pour lui faire perdre sa contenance troublée et le ramener à cette sérénité apparente dont un vrai courtisan ne se départ jamais :, elle n'y parvint pas, et de son côté, la duchesse ne se montra pas moins émue. Ceci ne pouvait néanmoins durer plus long-temps, et la marquise ayant pesé rapidement toutes les conséquences d'une attaque directe, persuadée, d'ailleurs, qu'une explication avait déjà eu lieu, crut que la consommer serait un coup de maître; en conséquence , et se tournant vers M . de Chabot :
« Qu'est-ce donc , Henri , qui vous inquiète? est-il possible que notre belle parente ait à se plaindre de vous?
a — Elle n'a que trop acquis le droit de me haïr, fut-il répondu impétueusement; elle veut, sans doute, punir un téméraire assez hardi....
« ■ — Monsieur île Chabot, dit la duchesse
en l'interronipant avec précipitation , il est des t ortsqiie l'on augmente en les divulguant, et voire délicatesse....
«. — Des torts!... La délicatesse de mon cousin mise enjeu!... Eh ! bon Dieu ! que s'estil donc passé? demanda la marquise en prenant un air enjoué. Est-ce que par hasard M. de Chabot , au lieu d'aimer mademoiselle de Polduc, s'aviserait d'avoir pour elle de l'indifférence?
« — Oh! vous, madame 4 riez de tout, repartit le comte: les malheureux ne vous tourmentent guère.
« — Vraiment, monsieur, plaignez-vous:
on accède à vos vœux, on vous accorde une femme charmante, on l'enrichit par delà toute espérance; et quelque folie par trop déraisonnable vous atteint, et en place d'une fille de qualité, vous porte à aimer une simple bourgeoise. Fiî fi!.. »
L'erreurdans laquelle la marquise tombait aurait paru ridicule dans tout autre moment;
310 LB FOSSS
le comte, alors, ne vit (ju'un hommage à rendre à la vérité, et il s'écria avec plus de vivacité qu'auparavant :
« Eh! madame, si je pensais ainsi , je ne serais que ridicule, au lieu que je suis coupable. Ma faute, mon crime...
« — Monsieur de Chabot, dit la duchesse d'une voix à peine entendue, aggraverez-vous par une indiscrétion... »
Elle ne put achever à la vue du redoublement de désespoir qui se manifesta sur les traits du comte. Celui-ci, frappant de la main son front avec véhémence ;
« N'achevez, n'achevez pas, madame; ne me reprochez pas un acte involontaire, un aveu qui serait mort avec moi; vous avez voulu m'anéantir, vous y avez trop bien réussi. Ma présence vous est odieuse, que je vous en délivre; aussi bien ne tarderez-vous pas à en être débarrassée complètement, puisque je ne survivrai pas à mon infortune, »
Il dit et s'élança impétueusement hors de la chambre, laissant la duchesse éperdue et consternée, et madame dePienne en travail de cacher sa joie; car enfin la glace était rompue, et mademoiselle de Rohan avait cessé d'ignorer l'amour que lui portait ce noble gentilhomme.
CO]\IMEXT 0\ PROVOQUE UIV AVEU.
L'amour vrai est si confiant, qu'il a de la peine à reconnaître le mal.
Recueil de Maximes.
Autant de chagrin que de confusion éclataient sur le visage delà duchesse; elle ne put s'empêcher de suivre d'un regard inquiet M. de Chabot dans sa fuite précipitée. Oh !
313 COMMENT 0> IfROVOQUE IN AA'EU.
comment, si elle l'eût osé, elle se serait élancée pour le retenir et rempècher de se livrer à son désespoir! mais les convenances impérieuses, inflexibles, étaient là ; elles opposèrent leur volonté à l'élan de l'amour, et quoique la duchesse dût craindre du désespoir de son amant, il lui fut interdit d'y mettre obstacle, elle dut le laisser partir librement. Ce fut un effort cruel, le dernier dont elle se trouva capable; il ne lui en resta pas assez pour se maintenir dans une indifférence apparente, et dès que lui ne fut plus là, elle se mit à sanglotter et à verser des pleurs en abondance. Oh! comme madame de Pienne triompha! avec quelle alléa^resse elle salua son succès! Habile toutefois à le déguiser, et maîtresse complète de ses sensations, elle ne montra qu'un visage monté à la circonstance, c'est-à-dire peiné de l'affliction de mademoiselle de Rohan. La marquise alla vers celleci, toujours debout et chancelant assez pour faire craindre qu'ellejne se^laissât cheoir sur
le plancher, la prit dans ses bras et la conduisit vers une chaise longue, où elle la coucha sans que la duchesse s'y opposât ; cela fait, elle se plaça auprès sur un tabouret, et dans cette posture , tenant dans ses mains celles de la belle affligée:
« Que je m'en veux, dit-elle alors, de vous avoir laissée avec le comte de Chabot ! devaisje m'attendre à son refus? Ce n'est donc pas mademoiselle de Polduc qui lui est chère?... En vérité, c'était facile à deviner. »
Elle s'arrêta , espérant une réponse ; il ne lui en fut pas fait; alors elle vit que pour obtenir une confidence complète, il était nécessaiî'e de la provoquer.
<c Ce qui m'étonne maintenant, poursuivitelle, c'est mon aveuglement; j'aurais dû prévoir, avant même tout indice, qu'on ne vous fréquenterait impunément, qu'un homme de sens et de goût, bien élevé, rempli des sentimens les plus honorables, ne serait pas sdmis sans danger à votre intimité. Il a des