ON PROVOQUE UN AVEU
yeux celui-là tout comme les autres , un cœur aussi , et un désir du bonheur parfait ; dès lors, même sans espoir, il devait vous aimer, et jusqu'à en perdre la tète: la chose a eu lieu Mais le comte de Chabot a autant de de vertu que d'amour; il a su vaincre celui-ci, le comprimer de manière à lui interdire de se montrer; dévoré en secret par sa jQamme, il s'est conduit de manière à ce que le monde ne la vît pas. Vous pouvez le croire coupable; mais du moins, par sa retenue excessive, a-t-il racheté la meilleure partie de son tort. »
La marquise, tout en parlant, attachait sur la duchesse un regard scrutateur, capable de sonder jusque dans les replis les plus profonds de l'âme. Cette investigation lui était d'autant plus facile , que !a tête de la duchesse demeurait abaissée et sous le poids de cette honte que nous impose une faute involontaire. La marquise reconnut le bien qu'elle faisait k sa parente par cette défense
adroite du sentiment du comte de Ciiabot. Tout à coup mademoiselle deRohan se mit k dire :
« Vous conjecturez à tort, madame; et si j'ai à me plaindre, ce n'est pas de ce que vous présumez.
(( — Oh! pour cette fois, je ne peux avoir de la confiance en vos paroles, et c'est à vous une bonté bien adorable que de chercher à défendre mon cousin. Ce qu'il a dit, ce que j'ai vu imprimé dans toute sa personne, ne m'ont que trop appris ce que sa bouche m'avait tu. Il vous aime; c'est une audace, sans doute, c'est presque un attentat, j'en conviens ; j'ajouterai seulement qu'il le partage avec tant d'autres, que le monde sera, par force, obiigé à user d'indulgence envers lui, lorsque ce monde découvrira ce méfait, que je ne peux pas dire sans exemple.
« — Que Dieu me préserve d'un tel éclat! epartit la duchesse , dont les alarmes se por-
ON PROVOQUE l> AVEl. :JJ7
tôrent sur un autre point. Quedeviendrais-je, si à la cour on soupçonnait....
M — Et le moyen , dit d'un ton froid la marquise, que ceci lui soit long-temps dérobé ! Le comte , outre l'honneur qu'il a de vous appartenir, est investi du droit de fréquenter à toute heure votre maison ; pensezvous , dès qu'il cessera d'y paraître, dès qu'il vous fuira, que la malignité curieuse ne sera paséveillée, qu'elle se retiendra des interprétations, des enquêtes, des rapprochemens, des conjectures? Non, non, elle n'en fera faute, et Dieu sait ce que la médisance en retirera. Oui, le bannissement du comte.... « — Mais, dit la duchesse, tandis qu'une confusion visible couvrait son front, je n'ai pas chassé M. de Chabot, et pour peu qu'il soit raisonnable, je ne vois pas ce qui me priverait de le recevoir.
« — A la bonne heure, reprit madame de
Pienne, sans déguiser sa satisfaction; voilà ce qui s'appelle jjécider en personne d'es-
prit, en femme supérieure. Il est certaU» que si vous éloignez tous ceux qui vous aiment, ce serait restreindre furieusement votre société; etpuisil me semble qu'on a soi-même mauvaise façon à maltraiter les hommes qui nous chérissent, lorsque l'on supporte la présence des ennuyeux et des ennemis.
« — Vous verrez M. de Chabot, répliqua la duchesse; vous lui reprocherez son tort; vous lui direz que je le pardonne, à condition qu'il sache se taire et se vaincre.
« — Ce sont deux articles d'une capitulation que l'assiégeant refusera certainement d'accorder,réponditla marquise, en revenantàson humeur badine; où avez-vous vu qu'un amant qui s'est déterminé à parler redevienne muet à volonté? Quand à ce qui est de se vaincre , la défaite, dans ce cas, est si douce et si pleine d'attrait, que l'on est en pleine indifférence d'une victoire qu'on n'obtient qu'en brisant notre cœur. Laissez, laissez un esclave de plus après votre char; ne vous tourmentez