‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 3 sur 39 · DE LA PLACE ROYALE · texte numérisé non relu

DE LA PLACE ROYALE

sait pas non plus sa lecture; peut-être y avait-il sympathie entre ces deux actions; si quelqu'une des assistantes se l'imagina, elle se garda bien d'en rien faire connaître, et chacune garda pour elle le secret qu'on pouvait soupçonner. Néanmoins la vapeur brûlante augmentait de force ; Claire , l'espiègle, ne pouvant plus la supporter, se leva suivie du regard étonné de ses compagnes, fit le tour par derrière le fauteuil de la duchesse, et se mettant à genoux sur un tabouret qu'elle trouva auprès:

« Mademoiselle de Rohan, dit-elle avec un enjouement respectueux, vous est-il indifférent de mourir ou de vivre? »

Marguerite, retirée de la concentration de ses pensées, tressaillit comme si on l'eût réveillée en sursaut, et se tournant vers Taudacieuse suivante avec un regard fier et hautain :

« Que signifie cette question? dit-elle, et

qui VOUS autorise, mademoiselle, à me l'adresser ?

« — L'intérêt de votre santé précieuse, répliqua d'un ton hypocrite la jeune Glaire. Nous sommes ici dans un bain de feu; il est impossible que vous n'en éprouviez pas la funeste influence, et je viens vous conjurer dans votre intérêt de permettre que l'on ouvre un moment.

«■ — Fait-il si chaud!... oui, en effet, le sang se porte à ma tête... Je ne suis pas bien.

« — Faut-il envoyer quérir le médecin ? demanda Claire.

« — Plutôt quelqu'im de l'antichambre pour ouvrir ces fenêtres : il est certain que nous nous en trouverons mieux. »

L'ordre donné fut exécuté avec promptitude; deux valets de pied, à la livrée des Rohan, entrèrent, et lorsqu'ils eurent rempli leur office , les quatre jeunes femmes de chambre et mademoiselle de Polduc se hâ-

CE LA PLACE ROYàLE. 9

tèrent de courir au balcon , et prirent un plaisir non moins grand , celui de contempler le beau monde dont, à cette heure, la Place Royale était remplie; le Marais formait alors le beau quartier ; la bonne compagnie, tout entière , occupait les rues voisines ; ce que la cour avait de plus grand logeait là. Aussi, chaque soir, pendant la belle saison, ceux que leur service retenait auprès de la régente et des princes du sang venaient se promener à la Place Royale, comme de nos jours on va aux Tuileries et aux boulevards. La duchesse demeura assise et suivit des yeux cette riante troupe qui prenait ainsi sa volée, et lorsqu'elle l'eut vue occupée des objets extérieurs , elle fit un signe à mademoiselle de Chabot , qui , fermant la lettre dont la lecture l'absorbait tant, se hâta de se rendre à l'appel de sa noble amie. Celle-ci la regarda avec des yeux voilés- d'un nuage sombre, et puis d'une voix presque éteinte, lui dit

ÏO LE BALCON

« Ainsi; vous recevez des nouvelles de vos parens ; vous êtes heureuse!

« — Oui, je le suis de toute façon, répondit l'enthousiaste Marie , d'abord d'être auprès de vous, et puis de lire ce que me mande mon excellent Henri.

« — Henri!... ( et la duchesse Marguerite rougit )... C'était le nom de mon père.

« - — C'est celui de mon frère chéri ; ne le savez- vous pas?

« — Oui... non... mais... Je suis si distraite, que parfois j'oublie...

« — Eh ! vous êtes pareille à Henri : il a, de même que vous, des momens où il semble ne plus se rappeler de ce qu'il a de plus familier ; il erre dans les vastes salles de la demeure paternelle, rêveur, trisle et muet surtout; car on ne peut lui arracher une parole. « — Et moins, sans doute, encore le motif de sa mélancolie ou de ses réflexions.

« — Je présume, repartit Marie en souriant, quoi! serait mal venu à lui adresser

DE tA PLACE ROYALE. H

cette question indiscrète. Le cœur de mon frère est un puits hermétiquement fermé.

« — Et vous n'avez pu deviner ce qu'il prend tant de soin à taire ?

« — Je l'aime trop pour vouloir lui causer du chagrin.

« — A son âge, en a-t-on de réel? il est bien jeune.

« — Oh ! oui, il Test, et plus beau et plus aimable encore; aussi, il faut voir comme les belles dames courent après lui.

« — Et lui, court-il, à son tour, après elles?

« — Henri!... Ah! mademoiselle, plût à Dieu!..

« — Voilà un singulier désir , et bien indécent dans votre bouche.

« — Qu'a-t-il donc de si répréhensible ? repartit, toute étonnée, mademoiselle de Chabot; mon frère, en se maintenant dans son indifféi'ence , ne se mariera pas.

« — Quel besoin en avez- vous?

« — £b! maiS; mademoiselle, le nom qu'il

12 LE BALCOW

porte est assez beau pour regretter de le voir s'éteindre sur sa tète.

« — Il est vrai que vous êtes d'une noblesse Lien ancienne et très illustre, que votre famille ne jouit pas du rang qu*elle devrait avoir.... Ma chère Marie, je voudrais parcourir votre généalogie; en auricz-vous une copie? car enfin , si à la cour, l'occasion se présente de vous servir, je la saisirai ; j'en parlerai à la reine, au cardinal, à monsieur le prince.... »

Mademoiselle de Rohan s'arrêta , et rebaissant la tête, essaya de cacher la rougeur de ses joues; cela n'était pas nécessaire: la simple Marie n'avait pas assez de perspicacité pour lire ouvertement les secrets du cœur sur le front humain ; elle se contenta de dire que les papiers de sa famille étaient dans les mains de son frère, qui se ferait un devoir de venir lui-même les apporter à la duchesse aussitôt qu'il serait de retour.

m LA Ï»LAÈE HOYALE. 13

« Non , non , qu'il n'en fasse rien , et vousmême ne lui parlez pas de ma fantaisie; demandez-les, mais comme pour vous....

pour vous, entendez-le bien. Que s'imaginerait-il, s'il avait connaissance de mon envie?....

a — Il serait de plus en plus touché de votre bonté pour nous, et vous ajouteriez à l'enthousiasme que lui inspire votre personne.

« — De l'enthousiasme pour moi! répéta mademoiselle de Rohan, qui cette fois ne craignit pas de lever sa tète , et qui regarda, ou riant, la jeune Marie ; mais je ne m'ensuis pas encore aperçue.

« — Le respect devant vous le retient à la chaîne loin de vous..,. En vérité, il y a des instans où je suis presque jalouse de l'affection qu'il vous porte. Oui, mon frère vous aime autant qu'il me chérit.

« — Je lui suis très obligée de ce sentinieut... nonoraole; nous sommes aune épo-

que où de tels serviteurs ne sont pas à dédaigner, surtout lorsqu'ils sont discrets et fidèles... Ainsi donc, le comte de Saint-Aulaye ( Henri de Chabot) fait, en ma faveur, exception à l'indiffe'rence qu'il porte aux femmes?

« — Je le lui ai dit, et savez-vous sa réponse ?

« — Comment le pourrais-je ? à moins que vous ne l'ayez contée à qui aurait pu me la répéfer.

« — Je ne parle qu'à propos, repartit Marie , visiblement blessée de la crainte manifestée par la duchesse. Mon frère ne vous regarde pas comme une femme, mais bien en vraie divinité ; on vous doit des autels à l'entendre, et votre nom, en outre, est le plus beau, ajoute-t-il, qu'on puisse porter.

c< — Tout cela , ma douce Marie , m'est très agréable à apprendre, et puisque c'est vous faire offense que de vous recommander la discrétion , je ne toucherai plus ce chapitre.

Page 1