‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · EN PRÉSENCE · texte numérisé non relu

EN PRÉSENCE

reine m'a prévenue qu'elle voulait me voir, j'allais moi-même solliciter une audience de sa majesté pour lui faire connaître le choix que j'avp.is fait d'un gendre (Anne d'Autriche fit un mouvement qui simulait la surprise et dont un coup-d'oeil de Mazarîn la félicita) dans la personne de son altesse monsieur le duc Louis de Nemours , prince de Savoie. Grâce à Dieu^ il y a dans cette famille à un. degré égal tout ce qu'aurait procuré à madame ma fille la maison de Nassau. »

La duchesse s'arrêta^ soit qu'elle n'eût plus rien à dire, soit qu'elle voulût laisser à la reine la facilité de répliquer. La reine , en effet, ne manqua pas de s'emparer de la parole.

« Voilà qui est bien , madame de Rohan , dit-elle ; je vous félicite du choix d'un tel gendre, et je partage le chagrin que vous occasionne la nécessité d'y renoncer.

« — Y renoncer! repartit la duchesse, sans élever la voix et sans que cette exclamation

d etonnenient néanmoins ôîàt rien à sa froideur cérémonieuse; pourquoi le ferais-je, lorsque le désir de la maison de Savoie est pareil au mien que cette alliance soit contractée ?

« — Mais, madame la duchesse, répliqua la reine, dont le visage recommença à rougir une seconde fois, il me semble que je me suis expliquée; ne vous ai-je pas dit que je traitais d'un mariage pour mademoiselle de Rohan avec un Nassau?

« — Votre majesté a bien voulu me l'apprendre , dit la duchesse , sans cesser d'être impassible; elle a par cette révélation acquis des droits éternels à ma reconnaissance; elle m'a, en outre, laissé des regrets de ne pouvoir profiter de sa volonté parfaite, puisque de mon côté j'ai pris à l'avance des engagemens.

« — Et les miens que sont-ils ? » répondit la récente avec une hauteur autrichienne

augmentée de la grandeur d'une reine de France.

Toute autre que la douairière de Rohan aurait été accablée par cette question; mai» celle-là avait trop Thabitude des luttes contre l'autorité royale pour être abattue ainsi du premier coup; elle se contenta de repartir :

« Je ne suis pas coupable de l'ignorance dans laquelle votre majesté m'a laissée de ses intentions; ne les connaissant pas, je n'ai pu m'y conformer, et j'ai agi en bonne mère. Qui n'eût pas fait comme moi ?

a — Madame, je vous le répète, je me suis engagée vis-à-vis messieurs de Nassau,

« — 11 paraît que la reine a eu moins de condescendance envers la famille de Rohan; car, que je sache, ni moi, ni aucun de ce nom, n'a été instruit de ce qui est révélé aujourd'hui pour la première fois; dès lors, moi et les miens ne sommes nullement coupables de ce que nous avons fait et arrêté , et

la reine est trop juste pour en conserver du mécontement.

« —-Tout cela, reprit Anne d'Autiiche en réprimant un mouvement de colère en conséquence d'un geste imperceptible du cardinal, tout cela est bel et bon ; je conviens que l'on ne peut vous faire un crime de vous être occupée de l'établissement de la duchesse Marguerite; mais dès que ma volonté vous est connue, c'est à vous, madame, je pense, à vous y conformer.

(f — Ce me serait, sans doute, un devoir et une satisfaction vive, j'oserais ajouter, si la possibilité de l'obéissance m'était laissée; par malheur que le fait est hors de mon pouvoir: j(\s choses ont été poussées si loin , qu'à moins de parjure et d'insulle directe à la mnison de Savoie, je ne pourrais reculer.

« — Et moi, madame, que me reste-t-il à faire?» demanda la reine avec un ton d'aigre ironie. -^

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La duchesse garda le silence ; la reine n'en eut que plus de dépit.

«Madame, poursuivit-elle, vous m'avez entendue : mademoiselle de Rohan est pioraîse par moi; je vous en réitère la nouvelle; le reste maintenant vous regarde.

« — Et ce n'est pas une petite tâche que votre majesté me réserve : manquer à ma parole, me déconsidérer aux yeux des personnes de qualité, offenser la maison de Savoie qui me fait l'honneur d'accepter ma iiile, me faire accuser d'étourderie, de légèreté, voilà les conséquences de l'acte que votre majesté me commande. »

Oh: pour cette fois, l'empire du cardinal periiit de sa force; la colère s'emparaiit de la reine, resplendit dans ses yeux par deux ou trois éclairs qui se succédèrent rapidement; ses lèvres blanchirent, ses traits se contractèrent ; la tempête fut visible, mais ne troubla aucunement celte qui l'avait provoquée. La duchesse demeura imrnobUe, attentive;

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aucune émotion n'agita son visage, et ses regards, sans fierté et sans frayeur , continuèrent à rester attachés sur ceux de la reine.

Le cardinal, qui commençait à remarquer parmi !a noblesse du royaume des symptômes de rébellion , qui savait par ses agens qu'on tenait des conférences secrètes pour renverser son pouvoir, avait un intérêt personnel à ce qu'aucune mesure imprudente n'augmentât la masse de ses ennemis et ne leur donnât une force plus puissante; or, blesser madame deRohan, la rendre l'objet d'une mesure arbitraire, amènerait à ce; résultat fâcheux; il convenait donc de s'interposer entre la reine offeusée et la duchesse déterminée à se maintenir dans le droit de disposer de sa fille. Ceci arrêté dans son esprit, il fit une inclination profonde à la régente, et en même temps, prenant la parole :

«Ah! madame la duchesse, dit-il, vous chargez étrangement le tableau : sa majesté a pour vous trop d'attachftment, trop d'esti-

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me pour rien exiger de ce qui serait contraire à votre loyauté ; vous avez pris le change sur des intentions bienveillantes, et une simple explication de ma part vous le prouvera. Vous voulez pour la duchesse Marguerite un mari digne d'elle et de vous; les maisons de Savoie et de Nassau vous le présentent également : c'est là, ce me semble, le point principal; le reste est accessoire. Le concours de la rei^e procure à la dernière un avantage immense ; la reine , en se chargeant de ce mariage et de son avenir, répond de tout ce qui doit s'ensuivre; elle l'enrichira de ses grâces, de sa faveur; et certes, en bonne mère, il ne vous reste qu'à rendre des hommages et à faire des remercîmens à sa majesté.

« — Et en cela vous avez raison, répondit la duchesse, charmée que l'intervention de Mazarin la sauvât d'une lutte directe avec la reine; il est hors de doute, M. le cardinal, que si ce qui est se trouvait sur le pied où tous l'établissez, je n'aurais qu'à porter aux

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pieds (le sa majesté It^s expressions de ma gratitude; par malheur^ raffaire n'est pas ainsi que vous la voyez. L'ignorance dans Jaquelle on m'a laissée des démarches que ia reine daignait faire pour ma fille m'a conduite à m'avancer plus loin. Ce ne sont pas des propositions encore vagues qui ont eu lieu; c*est un accord en règle, positif, déterminé; c'est un contrat qui a d'autant plus de force , qu'il repose sur une volonté d'acceptation réciproquement énoncée et sur la garantie non moins solennelle de quatre témoins d'un haut rang. Je ne suis donc plus maîtresse de rompre, que n'en est maître, de son côté, M. de Savoie : les fiançailles d'honneur ont eu lieu , et qui les éluderait s'exposerait à l'animadversion publique et à une vengeance trop justement méritée. »

Le ton ferme et calme avec lequel la duchesse donna cette explication fit concevoir au cardinal non moms qu'à la reine combien il serait difficile de revenir sur un cas aussi

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