EN PRÉSENCE
avancé. C'était à une époque où , quoique i'autorité royale eût, grâce à Richelieu, fait des progrès immenses , elle n*était pas tellement absolue, que la noblesse n'eût conservé encore une certaine indépendance; l'habileté du gouvernement n'était point parvenue à la désunir, à diviser les familles; il y avait adhésion complète, et une personne offensée en voyait cent embrasser sa querelle sans hésitation. On ne pouvait donc l'emporter de vive force qu'à la dernière extrémité, et dans ce cas particulier, outre la grandeur et l'influence politique des Rohan et des princes de Savoie, il y avait en arrière d'eux Gaston d'Orléans, lieutenant - générai du royaume, que le ministre tenait beaucoup à ménager. Mazarin, bien que profondément touché de cette mésaventure , n'en laissa rien paraître, et prenant une expression de bonhommie à tromper les plus habiles , engagea la duchesse à raconter de point en point ce qui *'était passé. Elle ne demandait pas mieux ^
se liattant par là de faire cesser la persécution qu'elle éprouvait depuis son entrée dans la chambre de la reine. Reprenant la parole, elle rapportatoutce qui avait eu lieu la veille ; comment, en présence des ducs de Sully, de Bouillon, de La Force et du maréchal de I^amothe-Houdancourt, elle, duchesse douairière de Rohan, et la duchesse sa fille d'une part, et le prince Louis de Savoie de l'autre, s'étaient liés réciproquement par une parole d'honneur telle, que pour la rompre, il faudrait le consentement volontaire des deux parties.
ï-* iuchesse, à mesure qu'elle parlait, dut voir combien son récit était déplaisant à la reine. La bonne princesse, forcée de se contenir par la présence du cardinal, son oracle, se revanchait sur son drap de lit , qu'elle tourmentait et froissait à faire pitié.
L'éminence, plus maîtresse d'elle-même, quoique la chose ne lui convînt pas mieux , apportait une contenance calme et seulement
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attentive; il se garda d'interrompre la duchesse, ni par geste de peine, ni par exclamation, laj^^sa aller aussi loin qu'elle voulut, et lorsqil'elle eut achevé, il rapprocha familièrement son siège du sien avec cette aisance qui, en face de la reine, donnait ^)eaucoup à penser aux spectateurs sur le degré d'intimité qui pouvait exister entre lui et sa majesté; puis, baissant la voix pour que ce qu'il voulait dire ne pût être entendu que d'Anne d'Autriche et de la dame de Rohan : « Or çà , chère et noble duchesse , tout ce que vous apprenez à sa majesté place la question sous une face nouvelle. Ija reine avait cru vous servir à souhait en traitant pour votre fille d'une alliance sortable de tout point; mais le diable, dont la malignité est extrême et qui se mêle des affaires de ce monde plus qu'on ne veut le croire, nous a joué ici un tour de son métier; vous, sans savoir ce qui »e.|pia«6ait, avez agi et consommé presque un paète taUfielable avec M. Louis de
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Savoie. Il n'est donc plus question de vous obliger, comme on en avait le bon vouloir; il faut , au contraire, que ce soit vous qui rendiez service à la reine. »
Le cardinal, à cet endroit de son discours, s'arrêta, dans l'espérance que la duchesse, en habituée de la cour, lâcherait quelque bonne parole dont on profiterait contre elle; mais madame de Rohan était beaucoup trop habile pour commettre ainsi une étourderie d'écolier : elle ne dit rien ; sa tête, ses yeux , son corps restèrent dans la position d'attention qu'ils avaient en ce moment, et le premier ministre, désappointé, dut reprendre le fil de son discours.
« Vous n'êtes pas à voir, poursuivit-il, que la branche de la maison de Savoie déjà établie en France est fort puissante; soutenue, d'ailleurs, par le crédit de la branche souveraine qui règne en delà des monts, elle s'appuie, en outre, sur une liaison étroite avec M. le duc d'Orléans, dont les intentions sont as-
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surémeot excellentes, mais qui a tant de con- '
fiance en ses amis , que le royaume en a plus
d'une fois souffert et qu'on ne peut garantir
ce que de faux conseillers lui souffleront
encore. Dans cet état de choses , est-il d'une
sage politique de renforcer l'influence des
Savoyards par leur alliance avec les Rohan ,
de laisser entrer vos grandes richesses dans
une famille qui n'est soumise à la France que
parce qu'elle ne peut lui faire du mal ? La
reine, toute au bien de son fils et de l'état,
voit avec déplaisir ce mariage; rompez -le,
et on vous comblera des honneurs que votre
maison mérite , et le gendre de la duchesse
Marguerite occupera à la cour de France un
rang qu'on voit à regret appartenir au duc
de Nemours. Vous conviendrez, madame,
que pour vous parler ainsi à cœur ouvert,
que pour éclaircir un tel point, il faut que
sa majesté ait pour vous une estime et une
affection toute particulière. »
Ohî pour le coup, la dame ne peut nous .1. 24
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échapper, pensa le fin Italien, et involontairement il jeta un regard de triomphe vers la reine; mais celle-ci, meilleur juge de ce qui agite le cœur d'une femme, ne se pressa pas de chanter victoire comme lui, ne trouvant, sur les traits de la duchesse, rien qui la portât à se flatter d'aucun succès ; en effet, la réplique de madame de Rohan retira le premier ministre de sa vaine illusion.
« En effet, dit-elle, ce que monsieur le cardinal me fait l'honneur de me communiquer me cause autant d'orgueil que de peine. Pourquoi faut-il que des circonstances impérieuses dominent mon obéissance et mon désir de reconnaître tout ce qu'ont de flatteur les aveux faits au nom de sa majesté? mais cela n'empêche pas que des engagemens irrévocables ne soient pris entre nous et monsieur de Savoie. Je peux assurer, cependant, que je m'expliquerai envers lui, de manière à le conserver sujet fidèle du roi, si par cas il