‹ Mademoiselle de Rohan (volume 2)Chapitre 8 sur 39 · LA FAMILLE ROYALE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE ROYALE

Et moi , Ois sans venu d'un si généreux père... BAaivE. — Phèdre, ad... se...

Louis XIII, roi de France, n'avait jamais été souverain que de nom; sa vie, qu'il termina à sa quarante-troisième année , ne lut qu'un esclavage perpétuel. Soumis d'abord à sa mère , qui le gouvernait despotiquement, il passa de son autorité à celle de Luynes. Marie de Médécis ressaisit le pouvoir à la mort de l'inepte favori; elle §e le laissa

enlever par le cardinal de Richelieu , le seul ministre de génie qui, avec l'abbé Suger, ait administré le royaume. Celui-là, ayant saisi les rennes, les retint dans ses fortes mains jusqu'à ce que lui-même descendit au tombeau. Louis xïii ne lui survécut pas assez pour prendre un autre maître, mais ses dernières volontés ne furent pas exécutées; car il ne devait pas être obéi , même après son trépas. Le parlement de Paris cassa son testament; il avait voulu exclure la reine, sa femme, du pouvoir royal; on le lui concéda tout entier.

Anne d'Autriche était encore belle , et sans attaquer sa vertu, on la taxait de galanterie ; elle aimait les hommages; elle avait conservé quelque chose des coutumes espagnoles, et les formes chevaleresques et les passions métaphysiques avaient pour elle un vrai charme. Peut-être si le duc de Beaufort avait su en profiter, elle se serait attachée à ce prince, enfant illégitime d'Henri iv; mais il

ROTALE. 45

ne fallait attendre de celui-là rien de sage et de réfléchi; il avait abusé proraptement de la confiance de la reine, et Anne d'Autriche s'était vue forcée de le faire arrêter.

Le successeur du duc de Beaufort dans l'intimité de la régente, fut le cardinal Jules de Mazarin, fourbe habile, sans vertu sîipérieure, mais aussi sans méchanceté; il laissa reposer la hache du bourreau pendant sa longue administration , tandis que Richelieu lui avait imprimé une si terrible activité; il préféra acheter ses ennemis que de leur faire couper la tête, et s'il ne fit rien pour la grandeur de la France, du moins parvint-il à lui procurer la paix intérieure, et à calmer à tout jamais l'humeur turbulente de la noblesse et des parlemeus ; avide à un degré suprême, concussionnaire impudent, il fit des fermes publiques les siennes propres, et considéra la France comme son domaine privé, qu'il exploita sans vergogne à son profit unique; il corrompit la cour, il

prépara la faiblesse morale des grands seigneurs , qui finirent par n'être que des courtisans; en un mot, il donna le premier un coup funeste à l'autorité légitime, et disposa de loin les esprits à la révolution de 1789.

Anne, mère de Louis xiv, soit par attachement de cœur , soit par conviction politique, ne se sépara plus d'affection de Mazarin ; elle eut en lui, malgré tant d'orages politiques, une confiance qui ne se démentit jamais; aveugle, opiniâtre, passionnée, elle sacrifia toujours le repos de l'état, et même presque ses enfans aux intérêts du cardinal-ministre, ne voulut admettre que ses conseils, croire que par ses yeux, n'agir que par ses inspirations; aussi, au lieu de régner pendant sa régence, ne fit-elle que perpétuer le servage dans lequel son époux avait vécu.

II y avait auprès d'elle un prince encore plus faible, une de ces âmes pétries de boue, sans aucune qualité supérieure; enfant dans un âge sérieux, inconstant, baguenaudier, plus

femmelette qu'il n'était homme, plus commère que réservé; sans tenue, sans volonté, jouet de ses alentours , allant lui aussi de favori en favori, indifférent à la honte, incapable d'amitié véritable, et à qui on pouvait dire, sans être accusé d'injustice, sans craindre qu'il osât s'en fâcher, un jour où il aidait un seigneur à sauter en bas d'un amphithéâtre construit pour je ne sais quelle cérémonie : Voici la première J ois que votre altesse royale aide un de ses serviteurs à descendre de l'échafaud....

Gaston de France, duc d'Orléans, fils d'Henri iv , et frère puîné de Louis xiii , méritait ce sanglant reproche; jamais prince n'avait tant comploté et ne s'était tant avili en abandonnant ses amis. Tous ceux que Richelieu immola à ses vengeances lui furent livrés en quelque sorte par le duc d'Orléans; et le malheureux Chalais, et Marillac, le maréchal de France , et le grand Henri de Montmorency, et l'imbécile Cinq-Mars , et le

48 LA faîhillt:

savant deThou avaient péri pour la maigrelette et flasque ambition de son altesse royale; aussi ne jouissait-elle d'aucune considération personnelle, et si un peu plus tard, les frondeurs se servirent de son nom , ce ne fut pas sans être fortement embarrassés de sa personne. On sait le rôle que plus tard il joua. C'était un beau diseur, un amateur de littérature et des arts; il conversait avec esprit et finesse; persiflait agréablement, donnait une importance extrême aux choses indifférentes, et déployait une énergie plaisante dans les inutilités. Jaloux de la reine, du cardinal, du prince de Condé, de tous les gens de mérite, cabaleur intrigant par essence, il conspirait à portes fermées ; mais fallait-il se montrer, la peur le saisissait à la gorge, il se mettait aux genoux de tout le monde et se dépêchait d'abandonner à qui voulait les prendre , la tête et la liberté de ses amis, afin qu'à lui-même on le laissât tranquille. Jl était permis de croire que ce

serait le plus méprisable du nom d'Orléans, etfcertes alors nul ne se doutait qu'après lui on rencontrerait pire.

A son -côté, et déjà resplendissant de gloire, s'élevait un héros illustre dès son adolescence, le grand de Gondé, né en septembre 1621, et qui au sortir du collège avait gagné des batailles sans presque avoir eu le loisir d'apprendre à commander les armées. Agé de moins de vingt-quatre ans, les victoires de Rocroi, de Fribourg, de Nortlingen , la prise de Dunkerque, le rendaient cher aux Français et motivaient justement leur enthousiasme. C'était une ame vigoureuse, énergique, dangereuse à une régence, et qui de la troisième place semblait occuper la première; redoutable à la reine, haï du duc d'Orléans, sinistre au cardinal, il dédaignait des inimitiés aussi majeures , parlait haut, pensait de même, et entraînait après lui tout ce que la cour renfermait de gens de valeur.

Le prince de Coiiti, son frère, demi-bossu, demi-beau garçon, avait beaucoup plus de la faiblesse du duc d'Orléans que de la force de son aîné; un peu enfant, et par l'âge et par le caractère, la duchesse de Longueville, leur sœur, le dominait entièrement. Celle-ci, ravissante à miracle, aussi gracieuse que spirituelle, ambitieuse comme un démon, et avec les attraits d'un ange, devait prochainement jouer un grand rôle à la cour. Son mari, vieux et cassé, et dont on fit malgré lui up rebelle, était le descendant de ce fameux Dunois qui en partie sauva la France.

Telle était composée à cette époque la famille royale, à laquelle on pouvait joindre les bâtards d'Henri iv, le duc de Beaufort, alors prisonnier, les ducs de Vendôme et de Mercoeur, ces derniers hommes de petite renommée et plus brouillons que véritablement importans. Le duc d'Orléans avait épousé en secondes noces la princesse Marguerite de Lorraine, dont il n'avait que des

filles, et de sou premier mariage avec la princesse de Montpensier était née la grande mademoiselle si connue par son mariage secret avec le duc de Lauzun, et qui à la cour portait le nom de sa mère.

Le prince de Gondé avait pour femme Marie de Brézé, une parente du cardinal de Richelieu; cette jeune femme et sa belle-mère, appelée madame la princesse , achevaient le cercle de la famille régnante.

La cour était d'ailleurs nombreuse et brillante : une foule d'hommes recommandables par leurs actions, leur esprit, leur naissance, des femmes célèbres par leurs charmes et leur amabilité en faisaient l'ornement; les ducs de Bouillon , de La Rochefoucault ( le célèbre auteur des maximes), de Chevreuse, de Montbazon, de La Trémouille; les Châtil- Ion, les Montmorency, les Gassion , les Lamothe-Houdancourt, le grand Turenne, déjà célèbre, messieurs de Senneterre, de la Boulaye, le commandeur de Jars, ancien ami de

la reine et le seul qui s'assît devant elle, le maréchal de La Meilleraie, le chancelier Séguier, le marquis de Châteauneuf, le coadjuteur de l'archevêque de Paris, Jean- François-Paul de Gondi, depuis connu sous le nom de cardinal de Retz, et une foule d'autres dont le nom ne vient pas à ma plume, 's'empressaient autoiu' de la reine. Là, on ■voyait encore la duchesse de Chevreuse avec sa jeune fdle, et l'une et l'autre faisant assaut de galanterie; la duchesse de Montbazon, qui conservait sa beauté merveilleuse; la duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu; la marquise de Fleix, de la maison de Foix; mesdemoiselles de Pont et du Yigean, la première aimée par le duc de Guise, appelé à si juste titré le héros de la fable en raison de ses aventures romanesques; là seconde devait l'être dii prince de Condé et succéderait à la duchesse de Châtillon; là princesse de'Guemené; la princesse Marie de Gonzague, depuis reine de Pologne; sa sœur,

la fameuse princesse Palatine, si connue par son esprit, son adresse et ses manières conciliantes; mesdemoiselles de Vendôme, de

Guise, de Hautefort, etc.

Là, venaient encore d'habiles administrateurs, des magistrats recommandables, des étrangers de haute distinction, et dans l'intimité de la reine on comptait encore des amis, des femmes fidèles, dévouées et supérieures par leurs brillantes qualités. Une seule sera signalée, madame deMotteville, attachée presque d'enfance à la régente, et qui, demeurant à la cour, n'y paraissait jamais; elle passait sa vie dans l'oratoire, dans la chambre de la reine avec sa sœur, mademoiselle de Bregy, surnommée Socratine, à cause de sa haute sagesse. Là, on admettait le spirituel Voiture, le marquis de Racan , Benserade, et on s'y amusait des folies joviales de Scarron.

La cour ainsi formée, se montrait avec un éclat peu commun; sombre et mélancolique pendant le dernier règne, effrayée par la

sévérité de Richelieu, troublée par l'humeur noire de Louis xin , elle reprit une nouvelle vie lorsque le pouvoir échut à Anne d'Autriche. Cette princesse, ai-je dit, n'avait pas oublié la galanterie espagnole, et elle aimait à voir autour d'elle des visages satisfaits et avides de plaisirs. On cherchait les fêtes, les bals, les divertissemens de tous genres; les cœurs s'assortissaient , une multitude d'intrigues se nouaient, et sous des voiles transparens, l'amour se dérobait à peine : c'était une heureuse époque. La turbulence, Tanibition sommeillaient encore, et on ne pouvait prévoir qu'imparfaitement les orages politiques qiii s'élèveraient bientôt sur le sol de la France.

Parmi les seigneurs qui faisaient l'ornement de la cour d'Anne d'Autriche , le prince de Savoie comptait au premier rang; jeune et beau aimable et généreux, il avait tout ce qui plaît, tout ce qui attache; indifférent encore, son œur ne parlait point et pourtant n'avait pu

voir qu'avec intérêt mademoiselle de Rohan. Des amis communs avaient essayé de nouer cette alliance. Le prince Louis, à qui on en parla d'abord, donna son consentement aux démarches à faire, et dès lors il s'occupa avec plus d'attention de sa femme future. Elle était plus âgée que lui, mais la forme de son visage, la fraîcheur de son teint et la blancheur de sa peau dissimulaient merveilleusement ce fatal désavantage ; elle était d'ailleurs si bien faite, sa taille élancée et peu chargée d'embonpoint lui donnait tant de grâce ! Elle joignait à ces avantages extérieurs des vertus positives, de la délicatesse, de la sensibilité, des connaissances peu communes, une supériorité complète de sentimens nobles et délicats, une ame fière et douce à la fois, peut-être un penchant trop vif pour la retraite et la mélancolie, ce qui la rendait timide et rêveuse dans le monde , digne cependant d'être aimée et d'être heureuse. La fortune voudrait-elle qu'elle le fût ?

l]i\ D'ORLÉAIVS.

, . Ab iino

Dhee omnes.

ViBGiLE , Enéide, liv.

Tel vous voyez celui-ci , tels sont les antres.

C'était au Palais-Royal que la régente, après la mort de Louis xiii , était venue s'établir. Ce noble séjour, magnifiquement orné dans l'intérieur par les soins du cardinal de Piirhelien, ne s'annonçait point par une

t'N D ORLÉANS. 57

façade majestueuse; on aurait pu croire que son édificateur avait voulu éviter de trop attacher les regards des citoyens et d'exciter des comparaisons dangereuses entre la somptuosité de ce séjour d'un simple particulier et la tristesse gothique de ce Louvre ,

D'a^çe en âge onblïé par nos rois.

Mais si les dehors du Palais-Cardinal, comme encore on l'appelait par habitude, n'avait rien qui le distinguassent du reste des hôtels de Paris, les appartemens superbes et le jardin annonçaient la grandeur de Richelieu; d'immenses galeries remplies de tableaux , de statues, de vases précieux par le travail et les matières , des salles non moins richement décorées satisfaisaient les yeux et Imprimaient aux étrangers une haute opinion de notre cour.

Anne d'Autriche recevait tous les jours, et le cercle brillant des habitués plaisait à son caractère; elle croyait résiner véritablement.

58 UN d'orléans.

tandis qu'en résultat c'était Jules Mazarin

qui se montrait roi de France.

Un soir la foule était plus nombreuse que de coutume ; les vingt-quatre violons établis à une (extrémité de la galerie invitaient à la danse, et des quadrilles animés se formaient. Mademoiselle de Rohan , accompagnée de Victorine de Polduc et de Marie de Chabot , figurait au rang des invitées à cette fête royale; arrivée de bonne heure et vêtue avec autant de magnificence que de goût, elle s'assit sur son tabouret assez proche de h> reine. Il y avait peu de temps qu'elle y était placée, lorsque le marquis de Senneterre, s'approchant, la salua et lui demanda des nouvelles de sa sanlé.

« Elle est bonne, lui fut-il répondu.

« — On ne pourrait en dire autant, répliqua-t-il , de ceux auxquels vous ravissez le repos et le contentement de la vie. Le nombre est grand de ces malades blessés par vos beaux yeux.

UN d'orlj5ans. 5l

« — Je vous croyais mon ami , dit la duchesse; je ne vous savais pas au rang de mes flatteurs.

* — Est-ce être l'un de ceux-ci , que de vous répéter ce qui est connu de tout le mondePLe chevalier de Guise eh est à ce point de devenir raisonnable, ce qui serait le plus grand acte de folie de sa part; monsieur de Montmorenci est là-bas , rêvant en absence de pensée, et le prince de Savoie n'est pas plussage que ceux-là. Descendrai-je à compter la foule des sonpirans vulgaires? je ne vous ferai pas cet affront.

« — Vous me seriez plus agréable de me parler de votre sœur, que je ne vois pas ici.

« — Ma sœur a sa portion de délire; elle est au nombre des admiratrices du bonhomme Vincent-de-Paul , et depuis qu'elle s'est mise à faire des actions de charité, n'a conservé du monde qu'un penchant irrésistible à la médisance... Mais, madame, voici quelqu'un qui voudrait me voir loin, que j'embarrasse...

^0 UN d'orléans.

Vousvous troublez!... vous êtes émue!,.. Oh! qu'il est heureux ! Je ne dois pas, eu conséquence, abréger son bonheur.»

Et le marquis deSenneterre, sans attendre la réponse de Marguerite de Rohan , s'éloigna en homme de bonne compagnie, se trompant à la manifestation du coloris qui montait au visage de celle-ci. Il avait vu le prince Louis de Savoie, et il croyait, comme toute la cour, à la probabilité du mariage entre mademoiselle de Rohan et ce prince. Ce dernier , en effet, semblait dans ce moment désirer de causer avec la duchesse Marguerite ; il hésitait à s'approcher d'elle, et cependant s'y décidait en voyant le marquis de Senneterre se retirer, lorsque le duc d'Orléans, qui passait , l'ayant aperçu , lui fit signe de venir le rejoindre, ce qu'il dut faire, à son vif mécontement.

« Savez-vous, dit Gaston en riant, pourquoi je vous appelle?... Vous ne pourriez le deviner. C'est pour jouer un tour malin à

Page 1