UN D^ORLÉANS
cette petite fille, vers laquelle vous vous avanciez.
« • — Une petite fille ! re'pliqua le prince Louis , étonné qu'une pareille épithète fût appliquée à là duchesse de Rohan.
« — Oui, mademoiselle de Chabot; je ne peux la souffrir avec ses grands yeux noirs et ses cheveux blonds, depuis l'outrage que j'ai reçu de son frère. Que vous semble, monsieur, poursuivit Gaston , charmé de rencoritrer une occasion pour commérer à son aise, d'un petit gentilhomme comme Chabot, qui s'avise de quitter mon service pour passer à celui du prince de Condé? Moi! le premiêi* fils de France; moi! fils et frère de rëi; 'est-ce possible? est-ce tôiérable? Je vous le demande.
' ^ liiL. Cest, du moins, peu connaître ses intérêts.
"^' *«'-^ Pense- t-il rétablir tnieux la fortune de sa vie en s'attachant à la maison de Condé ? ~Èst-ce que j'ai jamais laissé mes serviteurs
$2 UN d'orléaws.
sans récompense? ne me suis-je pas mis toujours au feu pour mes amis?... »
Quel que pût être le respect porté au duc d'Orléans parle prince de Savoie, ce dernier eut trop d'indépendance et de vertu pour retenir le coup-d'œil de surprise qu'à ces derniers mots il jeta sur l'interlocuteur. Son expression fut à la fois si franche et si épigrammatique, que Gaston, malgré sa confiance en soi-même, en demeura un instant interloqué; il s'arrêta, rougit, mais s'empressant de poursuivre ;
« A.hî vous êtes, comme les autres, injuste à mon égard. .Qui pouvait arracher Cinq- Mars des griffes du cardinal? Devais-je de nouveau quitter la France, parce qu'il plaisait à Puylaurent d'intriguer en mon nom?
Quant au maréchal de Montmorency, il a eu des torts si graves, il était vSi téméraire.... Quoi qu'il en soit, monsieur, Henri de Cha- (bot, comte de Saint- Aulnay, se ressouviendra de sa conduite impertinente. Le voilà main-
UN d'orl:éans. 63
tenant rangé parmi les domestiques de mon cousin; eh bien! il aura un rude maître, qui ne le laissera jamais tranquille; ces héros sont pis que des diables. »
Et Gaston accompagna son propos d'un grand signe de croix; il arrêta en même temps son débordement de paroles, et alors le prince Louis put le retirer de son erreur
et lui dire qu'il n'allait pas vers mademoiselle de Chabot , mais bien présenter ses hommages à la duchesse Marguerite de Rohan.
« A la bonne heure ! dit le duc; voilà ce qui vaut mieux que cette personnelle, digne en tout, je le présume, de son frère... Mais, a propos , pourquoi n epousez-vous pas notre riche héritière ? Cela vous co,.^ . -cnrlrait, monsieur de Savoie; la naissance, t^ie b'en ne manquent pas de ce côté : il est bon de prendre une femme riche; on en a beaucoup de profit.
« — C'est ce que mes proches me disent; et mon cœur ajoute, avec plus de délicatesse,
64 UN d'orléa-ns.
que mademoiselle de Rohan a des vertus assez relevées pour assurer la félicité de mon avenir. Je ne doute pas qu'avec le consentement de !a duchesse douairière de Rohan et la protection de son altesse royale, je ne parvienne à conclure un hymen agréable à moi et à ceux de ma maison. »
Le propre des gens faibles est de vouloir passer pour forts : Gaston , enchanté qu'on invoquât son appui pour une affaire qui semblait couler de source, se hâta de répliquer :
a Ma protection, monsieur, je vous Taccorde bien volontiers ; vous pouvez y compter, et, dès ce moment, regardez la chose comme ifcTite A qui dois-je parler ? à la reine , au cardina^k, à monsieur mon beau-frère, le duc régnant de Savoie et de Piémont?
« — A tous, lorsque cela deviendra nécessaire; et, en attendant, j'ose conjurer son altesse royale de garder le silence sur ce que je viens de lui confier.
UN d'orleans. , 65
« — Le silence est un secret... Ah! vraiment, ceci passe !a raillerie. Quoi! m'interdisez-vous (Ven causer avec Goulas, avec l'abbé de La Rivière ? Ce sont gens de bons conseil.
« — Je ne commande rien à votre altesse rory^aîe; je la suj3plie seulement.
« — Monsieur , tenez-vous tranquille; ceci, Dieu aidant, n'est ni le premier mariage dont je me sois mêlé, ni non plus la première machine que j'aie conduite; j'espère que je m'en démêlerai aussi bien que des précédentes...»
Le prince n'eut pas plutôt lâché ce propos, qu'une seconde fois sa conscience lui reprocha si péniblement le passé , qu'il ne put poursuivre, et saluant le prince de Savoie, il le quitta en se dirigeant vers la reine.
Pendant ce temps, le duc de Sully, s'étant approché de sa cousine :
«Que me donneriez-vous, lui dit-il , en récompense de mes bons services de l'autre
66 UN d'orliéans.
jour ? Il est avantageux de rencontrer un secours lorsque l'on a pour adversaire ma majestueuse tante. Je crains aujourd'hui de perdre dans votre esprit ce qu'a pu m'y faire gagner ma conduite précédente.
« — D'où naîtrait cette frayeur ? demanda Marguerite de Rohan; me croyez-vous ingrate ou légère ? Je tiens compte à mes amis du bien qu'ils me font; et ceci prévient toujours sur les torts qu'ils peuvent avoir à mon égard.
« — Le mien, dans cette occasion, sera de me conformer au commandement exprès de madame votre mère ; elle veut que je vous rappelle sa volonté , que vous ayez à recevoir sans humeur l'hommage et les assiduités du prince Louis. Il est auprès de vous; il cause avec Monsieur , à son grand dam, je suppose ; et certainement il viendra à nous aussitôt que la liberté lui sera rendue. »
Mademoiselle de Rohan ne répondit pas ; son émotion le fit pour elle. Bientôt eut lieu
UN d'orléans. 67
ce qu'avait prévu le duc de Sully. Le prince de Savoie savait que nul ne l'effaçait en bonne mine et en grâce ; il vint non pas en homme infatué de son mérite et de son rang, mais avec cette contenance modeste qui relève si bien les belles qualités, avec cette défiance de soi-même si bien faite pour conquérir les coeurs. Ce n'était pas la première fois qu'il parlait à mademoiselle de Rohan , mais jusque-là, leur indépendance réciproque avait maintenu la conversation dans une liberté parfaite. Aujourd'hui la chose n'était plus ainsi; le duc savait que la jeune duchesse connaissait ses prétentions. Les convenances lui défendaient de les mettre trop en évidence, et néanmoins fallait-il les montrer de manière ace qu'elles eussent les formes de la passion.
Ceci était d'autant plus difficile, que celle
à qui on s'adressait ne dissimulait ni son embarras, ni sa contrainte; tenant toujours
ses yeux baissés, répondant à peine, hésitant,
68 UN d'orléans.
troublée, il fallait ou craindre de lui déplaire, ou, avec un excès d'amour-propre, conjecturer de ses manières que déjà elle reconnaissait un vainqueur. Le duc de Sully se maintenait à l'aide de sa cousine; il soutenait la conversation rompue , et recommençait vingt fois. Chacun des trois interlocuteurs était mal à son aise , lorsque la main tremblante de mademoiselle de Rohan laissa tomber son mouchoir.
Le prince de Savoie ne vit pas d'abord cet incident ; ses yeux, en ce moment', étaient occupés a deviner ce qu'ils pouvaient comprendre d'un colloque animé entre la reine. Monsieur et le cardinal Mazarin ; néanmoins il se baissa assez vite, mais moins encore qu'un seigneur de son âge,presque aussi beau que lui, plus grand de taille, ayant des traits réguliers et doux, une physionomie modeste et grave, vêtu avec élégance , mais sans somptuosité. Ses habits lui seyaient bien ; il tenait son chapeau avec une grâce toute par-
Ulf «'ORLÉANS. 69
ticulière, et sa tète découverte laissait admirer une profusion de cheveux noirs fins et bouclés naturellement. Celui-là fut plus leste que le duc de Sully, plus heureux que le prince de Savoie ; il ramassa le mouchoir tombé, mit un genoux à terre, position respectueuse que l'usage autorisait pleinement à cette époque , et le présenta à mademoiselle de Rohan avec tant de vénération et de vivacité à la fois, que ce fut pour les spectateurs un tableau charmant... C'était Henri de Chabot.
Mademoiselle de Rohan, ai-je dit plus haut , tenait son front abaissé depuis le premier instant où la conversation s'était engagée ; elle n'avait doncpu voir venir le comte de Saint-Aulnay, mais un mouvement fd'instinct de son cœur lui fit connaître qu'il y était même avant que le mouchoir eût été relevé, et quand elle, à son tour, dut, pour remercier, quitter sa position mélancolique, il lui fallut faire un appel désespéré à sa fer-
70 uw d'orléaxîs.
meté pour que rien de ce qui la tourmentait en secret ne frappât les deux témoins de cette scène nouvelle ; quelques mots entrecoupés sortirent de sa bouche, et on vit une pâleur soudaine couvrir son visage. Les paroles des trois seigneurs le lui apprirent, et chacun lui demanda si elle était incommodée.
« La chaleur est excessive , répondit la jeune duchesse, et la reine est sans pitié de nous réunir dans la galerie , au lieu de nous faire descendre dans le jardin. >>
Le duc de Sully proposa à sa cousine de se rapprocher d'une fenêtre; il lui offrit son bras, qu'elle accepta. Le prince de Savoie allait suivre , ainsi que M. de Chabot , lorsqu'une seconde fois Gaston l'appelant, le contraignait à se détacher du cortège de mademoiselle de Rohan.
« Parbleu! dit Monsieur, les caprices de certaines personnes sont bien étranges! Je n'imaginais pas vous desservir en racontant à
UN d'orl]éans. 71
la reine et au cardinal votre projet de mariage. Cette maligne éminence ne s'est-elle pas avisée de faire la moue et de prétendre que vous feriez mieux de vous adresser ailleurs? Que cela ne vous inquiète point ; le cardinal ne me fera pas bouquer; je lui tiendrai tête et me dédommagerai envers celui-là de la furie de son collègue défunt.
« — Ah ! monsieur, répondit douloureusement le prince Louis , si votre altesse royale avait bien voulu se rappeler du secret que je lui avais demandé...
ce — Ai-jè eu tort? la reine ne doit-elle pas tout savoir? n'avez-vous pas, d'ailleurs, ma parole? Je veux votre mariage, et il se fera en dépit de tout les Pantalons romains. Peut-être vous veut-il pour quelqu'une de ses nièces? Vous auriez, pour les attendre,besoin de patience; ce sont des enfans à fouetter.
« — L'alliance avec les Rohan me convient mieux, et ceci à part de la supériorité du mérite de la duchesse Marguerite, ne des-
72 \'N i)orl>:a3Vs.
cend-eile pas d'ailleurs par les fernmes de la inaison royale?
« — Nous ne pouvons disconvenir, reprit le duc, que messieurs de Courtenay ne soient de notre propre sang; et si on ne les reconnaît pas, à qui la faute qu'à eux-mêmes, assez maladroits pour renoncer aux armes et au nom des descendans d'Hugues Capet ?
Toutes ces choses me portent à prendre un intérêt plus vif à votre belle promise, et vous l'épouserez, ou je cesserai d'être ce que je suis. »
Le duc fit deux pas pour s'éloigner, puis revenant :
« Ecoutez , monsieur de Savoie , à quel prix je mets mon concours. J'exige que du jour où l'hymen vous aura soumis notre cousine , vous chassiez de chez elle tous ces Chabos, que je ne peux souffrir. Voyez-vous avec quelle arrogance ce pauvre garçon sans fortune et dont deux maigres chevaux font tout l'étalage , se carre au milieu de nous ?
L!N d'oIî LI'AA'S. 73
examinez , je vous prie , avec quels yeux allu- mes de passions il en conte â votre prétendue. Je gage qu'il a de l'amour ponr elle; à votre place, j'en serais jaloux. »
Ce nouveau trait de commère lancé, Gaston d'Orléans, incapable d'ailleurs de soupçonner le mal qu'il pouvait faire, abandonna le prince de Savoie, dont ce propos malicieux venait de frapper le cœur. Le prince demeura immobile, ses regards suivirent ceux de M. de Chabot et de mademoiselle de Rohan; il aurait voulu éclaircir sur l'heure les soupçons qui déjà le tourmentaient, mais les règles de la bienséance lui commandaient d'aller faire la cour à la reine et à la duchesse d'Orléans, qui par extraordinaire était ce soir-là sortie de son lit et de sa chambre , et dont la venue au Palais-Royal faisait toujours un événement. Mademoiselle de Montpensier était là encore; elle aussi avait droit aux hommages du prince de Savoie, Tandis qu'il remplissait ces devoirs pé-
74 UN d'orléans.
nibles, en cette circonstance, mademoiselle de Rohan, avec ses deux compagnes, son cousin et M. de Chabot, pareillement son parent, mais plus éloigné, s'était établie sur un balcon, et une causerie intime occupait ce groupe uni. Le duc de Sully, quoique marié, avait un cœur susceptible d'une inclination irrésistible , et Victorine de Polduc le charmait par sa beauté régulière et hautaine ; il connaissait le péril de trop manifester son amour, et néanmoins, malgré lui, s'attachait plus particulièrement à converser avec elle; il en résultait que la duchesse, Marie de Chabot et le comte Henri pouvaient en quelque sorte s'isoler du reste de la compagnie. Habitués à se voir presque tous les jours, ^ se rencontrer dans les mêmes lieux , avec les mêmes personnes , ils devaient s'entendre à demi-mot ; et une douce familiarité les rapprochait les uns des autres. Le séjour perpétuel de Marie à l'hôtel de Rohan y conduisait sq^i frère; sans cesse il rencontrait
UN d'orléa-ns. 75
là encore une de leurs cousines , la marquise de Pienne, qui plus tard devint comtesse de Fiesque. Celle-ci, femme d'esprit, d'intrigue et de manège, hardie, téméraire même, avait le coup-d'œil exercé, beaucoup d'adresse et non moins d'effronterie; elle savait manier les passions d'autrui de façon à se les rendre profitables, et chaque fois qu'elle croyait trouver son intérêt dans la conduite d'une intrigue, elle s'y adonnait de cœur et de corps.
La marquise de Pienne, depuis la séparation de la douairière de Rohan avec sa fille, avait compris que la conduite de cette dernière lui rapporterait bien plus que ne lui vaudrait une assiduité auprès de l'austère veuve; en conséquence, elle s'était emparée en quelque sorte de la duchesse Marguerite, dictait ses démarches, et tenait la haute main dans sa maison.
Cette femme, née pour l'intrigue, avait déjà vu ce qui ne frappait encore les yeux de
76 UN d'ouléans.
personne, îa préférence accordée par la duchesse au comte Henri de Chabot. Une autre en aurait fait du bruit, et du moins se serait entendue avec son cousin; elle, au contraire, avec plus d'art, conserva en secret sa découverte, ne laissa rien devinerj surtout à Marguerite , de ce qu'elle avait surpris et par là, plejnement maîtresse de sa conduite, put la diriger à son gré et agir avec pleine certitude que nul ne se présenterait pour la contre carrpr.
Elle avait commencé par attirer davantage le comte de Chabot à l'hôtel de Rohan, tantôt pour aller voir sa sœur, puis pour rendre des civilités à la duchesse. Madame dePiennen'y venait qu'accompagnée de son parent; elle faisait sans affectation remarquer la bonne mine, le grand air qu'il avait à la danse ; car c'était de tous les seigneurs de la
cour celui qui remportait le plus souvent l'honneur de tous les ballets, alors à la mode, divertissement qui revenait à tout instant.
UN n'oRLl^ANS. 77
La duchesse Marguerite s'accoutumait à.
voir son beau et agréable parent. Il ne manquait non plus de vivacité d'esprit, mois se contenait en conséquence de l'austérité de son caractère ; naturellement sage et réfléchi , il brillait plus par les agrémens de sa personne, que par un luxe que lui interdisait sa pauvreté; il ne rougissait pas de celle-ci, sans pour cela afficher une arrogance blâmable; il ne pouvait que gagner à être connu , et il l'était avec avantage, tant la marquise de Pienne savait le faire valoir.
ADjaESSE ET CONFIANCK.
Fulgus amicitias utiUtaU 'probat,
Ovide.
Le commun des hommes ne règle plus l'amitié que sur l'intérêt.
La marquise de Pienne vint tard à la soirée de la reine; son premier soin fut de se rapprocher de la duchesse Marguerite, après qu'elle eut fait sa cour à Anne d'Autriche et obtenu quelques bonnes paroles du cardinal
Mazarin. Elle trouva la duchesse toujours avec Marie et Henri de Chabot , bien que celui-ci , à diverses reprises , se fût éloigné par respect humain; cependant il revenait toujours vers l'objet de ses pensées, s'il était vrai que mademoiselle de Rohan fût l'objet de son amour. Dès que la marquise le vit :
« Comte de Saint- Aulnay , dit-elle , venez demain chez moi ; j'ai à vous parler, et sur un point très important.... Je devine votre curiosité; mais le lieu n'est pas propice à une conversation d'affaires. Vous me questionneriez en vain; je ne vous répondrais pas. »
Cela fut dit en l'air, vite et sans paraître faire attention à qui pourrait l'entendre. Madame de Pienne, en certains instans, affectait de l'étourderie : c'était un des meilleurs moyens qu'employait son habileté;.
Mademoiselle de Rohan n'avait perdu aucune des paroles qu'elle venait d'entendre, et ne savait pas pourquoi elle en éprouvait de
l'inquiétude. Que voulait la marquise à son parent? pourquoi l'appelait-elle à un entretient secret? A cette question, la réponse n'était pas facile, ou plutôt, si la solution s'en présenta à l'esprit , le coeur s'effraya de la résoudre et la repoussa vivement.
La duchesse ne veillait pas, et lorsque l'heure du départ fut arrivée , elle se leva pour sortir.
a Quoi! déjà vous me quittez, mon adorable amie? dit madame de Pienne, dont les traits exprimèrent un vif chagrin. En vérité, je ne le confierais pas à la reine ; mais c'était pour vous seule que j'étais ce soir au Palais- Royal ; et en preuve de mon aveu , je vais me retirer avec vous, si ma présence ne vous est pas désagréable. »
Elle obtint la réponse qu'elle espérait, et monta dans la voiture de son amie avec mesdemoiselles de Chabot et de Poldiic. On parla peu, dans la route du Palais-Cardinal
FT CONFIANCE. 8l
à la Place-Royale, des incidens de la soirée.Les attentions du prince deCondé pour madame de Chàtillon étaient si visibles, qu'on ne pouvait s'empêcher de les apercevoir. Madame de Pienne, dont la bonté ne formait pas la base du caractère, fît là-dessus des réflexions malignes dont la duchesse essaya d'atténuer l'effet. On arriva, et dès que l'on fût entré dans la chambre à coucher, mesdemoiselles de Polduc et de Chabot demandèrent et obtinrent la permission d'aller se
déshabiller.
Les filles de service de la duchesse rem
plirent ce soin auprès d'elle, et on remarqua la vivacité qu'elle mit à hâter la fin de leur fonction. Lorsque la robe de cour eut été enlevée , quand on eut serré les perles de la parure et diminué l'ampleur du panier en le remplaçant par un simple j'ipon de crin, la duchesse donna congé à ses filles et ordonna qu'on la laissât seule avec madame de Pienne. La porte à peine était fermée eu
vertu de ce commandement, que mademoiselle de Rohan se mit à dire:
«•< Oh! que cette] réprésentation perpétuelle où nous sommes contraints par notre rang m'est insupportable, et que je me croirais plus heureuse, si je pouvais espérer de vivre un jour dans le calme de mon intérieur !
« — C'est une satisfacîion,majnoble parente, qui vous sera refusée par le destin, répondit la marquise ; vous êtes née pour orner perpétuellement une cour , ou plutôt pour la tenir vous-même. Il y a,sans doute, une couronne prête à charger votre front de son poids.
« — Et vous avez raison d'employer des expressions pareilles : les grandeurs procurent rarement la prospérité; Oh! qu'il me semblerait plus agréable de vivre dans une maison simple à la campagne, à l'écart, loin des indiscrets, loin de ce tumulte qui fatigue
Tâme , loin de cette ambition qui flétrit le cœur !
« — Oui, cette position peut être agréable; mais, pour vous, existera-telle ? non. Croyez moi: rangez-la dans ces idées chimériques que nous désirons sans cesse, sans les rencontrer jamais. Qui sait où le sort vous conduira, et quel mariage on vous prépare?»
La duchesse tressaillit, ses yeux se remplirent de larmes. Madame de Pienne, voyant sa douleur, poursuivit d'une voix attendrie :
« Il est donc vrai que l'on travaille à vous unir au prince de Savoie ?
a — Ma mère dit avoir donné sa parole , répliqua la duchesse en versant des pleurs en abondance. Elle veut mon infortune ; le bonheur ne sera pas pour moi dans cet hymen.
a — Le prince Louis a cependant des qualités supérieures.
« — Je ne les conteste point , mais mon coeur les voit avec indifférence.
« — Lui préféreriez-vous le duc de Guise?
« — Un insensé !
« — Monsieur de Bouillon ?
« — Il est nouveau parmi les princes... Mais quelle manie avez-vous de vouloir aussi me trouver un époux ? Je veux rester dans ma position actuelle; je ne m'en plains pas.
« — Le pourrez-vous ? Votre mère, la reine et le cardinal vous contraindront à prendre un mari... Ainsi vous voilà opposée au désir de monsieur de Savoie... Je meurs de peur, de mon côté, de ne pas trouver mieux disposé à contracter l'hymen que je lui proposerai, un bon gentilhomme de votre connaissance et de la mienne.
« — Vous vous mêlez donc de marier aussi les gens? dit la duchesse, avec une sorte d'aigreur involontaire; en vérité, c'est un fâcheux métier.»
En s'énonçant ainsi, elle ne soupçonnait
pas qui la marquise désignait, et néanmoins elle en éprouvait une douleur sourde.
« Mais, répliqua en ris^nt madame de Pienne, depuis quelle époque les protestans sont-ils zélés pour le célibat?
« — Depuis qu'on les importune et qu'on veut les forcer à sortir de leur existence chérie... Et qui allez-vous tourmenter? »
Et la voix delà duchesse faiblit en faisant cette question.
« Quelqu'un de bien digne d'être heureuxjinvesti pleinement,de votre estime,à qui j'en suis certaine, vous souhaitez toute sorte de biens.
« — Mon Dieu! que vous êtes cruelle avec ces éloges anticipés! Nommez-le; je vous en aurai plus d'obligation que de l'entendre vanter sans que je le reconnaisse.
« — C'est mon parent et le vôtre , le comte Henri de Chabot.
« — Lui ! dit la duchesse d'une voix éteinte ;
lui! Et il accepte le parti que vous lui proposez? »
Déjà , avant que la marquise ne nommât
son cousin, mademoiselle de Rohan avait changé de place et tourné son fauteuil de manière à ce que la clarté des bougies ne tombât pas en plein sur son visage; et par cette nouvelle position, ses traits demeurant dans l'ombre , pouvaient se colorer et exprimer une consternation profonde sans que l'on fut en mesure d'apprécier la douleur qui la causait. C'était une précaution prudente, sans doute, mais peu nécessaire avec une personne aussi adroite que madame de Pienne. Loin de regarder mademoiselle de Rohan avec cette attention toujours peu séante, et qui dans ce moment aurait été plus repréhensible que dans tout autre, elle se montra distraite, inattentive, et se sentant saisie subitement d'un bel amour des arts, dont certes elle ne s'occupait guère, elle se leva et alla examiner un tableau du Prima •
trice, qui jamais jusqu'alors n'avait attiré, ses regards.
La duchesse , si émue que sa raison était sur le point de l'abandonner, se laissa prendre à cette manoeuvre ; elle en eut du soulagement, en ce que le loisir lui en resta de se remettre du coup reçu et de reprendre sur son âme un peu d'empire.
Lorsque la marquise eut admiré l'oeuvre du peintre italien tout à son aise , elle revint à son siège et renoua le fil de la conversation au point précis où il avait été rompu. En conséquence, répondant à l'exclamation de la duchesse :
« Cela vous étonne que je m'occupe de marier mon cousin, et un peu le vôtre! la chose cependant me semble naturelle, et à propos , il est assez beau cavalier pour que les aventures lui viennent en foule , et il est trop sage pour s'y livrer. Sa réputation est intacte; il se conduit en homme d'honneur, et n'a encore, que je sache, affiché
aucune femme et troublé la paix d'aucune maison.
« — Aussi a-t-il acquis l'estime de la cour, dit en hét-'tant la duchesse Marguerite.
« — II est d'ailleurs en âge de s'établir.
« — II... est... bien jeune.
« — Mais , pas tant que vous ie croyez : il a vingt-quatre ans ( la duchesse retint un soupir qui lui échappait ) ; que dis-je ? il en a quarante , tant il est raisonnable, réfléchi et plein de qualités ; mais franchement, à cela et à une naissance illustre et incontestable d'antiquité , même aux yeux de la malice , je dois avouer que se bornent tous ses avantages. Il est pauvre , il l'est , en vérité; le bien lui manque pour relever sa bonne mine et sa vertu. Il convient donc de lui en procurer en assez grande quantité, pour qu'il puisse se montrer en homme de sa façon, et c'est à quoi j'ai travaillé et réussi avec assez de bonheur. »
La marquise s'arrêta, attendant une ques-
tioa nouvelle : on ne la lui adressa pas. Le cœur de la duchesse était trop cruellement tourmenté pour qu'elle pût achever de l'anéantir en demandant un nom qui lui serait si insupportable; force fut donc à madame de Pienne de poursuivie :
« Je ne me suis pas amusée à lui chercher nn parti à la cour, où l'on est si peu curieux de relever de grandes maisons tombées. J'ai parcouru la ville, et j'ai trouvé là une femme charmante, belle à ravir, jeune encore; elle à trente-six ans. C'est la veuve d'un intendant des finances de l'empereur, sans enfans, et qui possède au moins deux cent raille francs de rente. Elle est venue ici pour voir la famille de sa mère , et lorsque je lui ai fait parler d'une alliance à contracter avec le comte de Saint- Aulnay, qu'elle avait vu dans je ne sais quelle occasion, elle a répondu d'abord que pour posséder un tel honneur que celui de porterie nom de Chabot, elle donnerait à son mari toute sa fortune par contrat de
mariage.Quevous semble de ma besogne? l'approuvez-vous , ma belle et chère duchesse? »
A cette interpellation directe, il fallut bien répondre. Mademoiselle de Rohan , rassemblant toute son énergie et essayant de donner à ce qu'elle allait dire un ton d'indifférence auquel il lui fut impossible d'arriver, dit alors :
« Je suis mauvais juge en une cause pareille. Ce que j'ai toujours le plus blâmé, c'est une mésalliance; et ici ne vous attendez pas que l'étendue du bien rebute la moindre portion de ma sévérité.
« — Je vous aurai donc contre moi? répliqua la marquise , en jouant la surprise et en prenant un air fâché. Vous dissuaderez donc mon cousin de profiter d'une occasion superbe d'assurer son indépendance future ?
« — Pourquoi dites- vous cela? Je ne présume point que monsieur de Chabot me demande mon avis.
« — Et si c'est là votre pensée, elle vous
induit en erreur. Serait-il possible qu'ayant l'honneur de vous appartenir, et mieux encore, que vous portant un respect inimaginable, une amitié chaleureuse , qu'étant occupé presque uniquement du soin de vous plaire notre cousin ne vous communiquerait son mariage qu'au jour où il en ferait part au reste de la cour ? Certes , la chose ne sera pas ainsi; je suis persuadée qu'il vous demandera la faveur d'un entretien particulier aussitôt que je lui aurai parlé, et que là, il vous suppliera de le conseiller touchant la détermination à prendre.
« — Oh! non, monsieur de Chabot ne songera pas à moi. . . Il m'embarrasserait trop, d'ailleurs... Que lui dirai-je?
«— Eh! mais, votre pensée; non pas celle de mademoiselle de Rohan, qui a pu épouser des souverains, et qui lésa refusés par haute magnanimité ; mais celle d'une personne prudente, qui voit bien, qui reconnaît à quel point les richesses sont nécessaires à un hon-
néte homme ; que, sans leur secours, il languit oublié; que par elles, au contraire , il monte à sa place légitime; qu'enfin elles lui sont indispensables s'il veut occuper son rang. La question, envisagée sous ce point de vue, vous semblera toute différente, et je suis persuadée que mon cousin, si par hasard il hésite, ne renoncera pas à l'admettre lorsqu'il l'entendra venant de vous.
« — Ce que vous exigez de ma complaisance ne pourra avoir lieu, repartit avec sécheresse mademoiselle de Rohan; je ne puis envisager une question que du point de vue où elle est placée; je vous lerépète, j'ai les mésalliances en horreur; toute personne de qualité qui se place en dehors de sa caste, cède, selon moi, à un vil intérêt, et cesse d'être estimable.
« — Oh ! vous êtes par trop montée sur l'excellence du rang. Nous allons vers une époque où de plus en plus l'argent deviendra une noblesse non moins importante que l'autre, et où le pauvre comte de Chabot
sera cruellement dédaigné de tous ceux qui auront plus d'or que lui. J'espère qu'il entendra l'avis de la sagesse et sera moins délicat que vous; il cédera à h nécessité, et cette soumission est une vertu. »
Mademoiselle de Rohan , cette fois, garda le silence; elle avait l'esprit trop éclairé pour ne pas voira quel point madame de Pienne avait raison dans ce qu'elle disait; elle avait reconnu, dans une foule de circonstances, combien' la pauvreté avait nui à des hommes d'un grand njiérite; et appliquant son expérience à celui dont il était question en particulier , elle était contrainte de s'avouer que si à la cour il n'occupait passa place légitime, il fallait en accuser uniquement la gêne de sa position. La marquise devina ce qui agitait son âme, et voulant porter un dernier coup :
« Au reste, vous devez sentir, dit-elle, que si je mets tant de suite à vouloir marier notre parent u une femme si au-dessous
de sa naissance , c'est parce que je désespère de lui procurer une meilleure alliance. Voyezvous, parmi la haute noblesse, quelque fille riche à laquelle il puisse prétendre? ne le repoussera-t-on pas ? ou sera-t-il des personnes assez vertueuses, assez supérieures, pour admettre les vertus et les agrémens d'Henri de Chabot en ligne de compte ? Si vous en savez quelques-unes, faites-les moi connaître; je vous promets que je tiens peu à ma veuve, et que j'irai droit à celles-là. »
C'était une attaque chaude et directe ; elle ébranla un instant la duchesse, qui, prête à céder à l'excitation secrète de son cœur, fut sur le point de révéler ce qui la troublait si violemment; mais ti h reste dé retenue ve liant à son aide, elle se contenta de répKquer: ^'^^ ^'^^
« Vous me demandez une indication prompte et précise; cela me met mal à mon aise. Il faut prendre du temps et bien cher-
ET CONFIANCE. 5l5
cher; alors trouvera-t-on , peut-être, ce qui convient à notre parent.
(c — Je doute que vous rencontriez bien; et §i vous n'êtes pas certaine du succès , m'en Youdrez-Yous beaucoup si je communique à M' de Ch^Jiot Ja possibilité qui se présente de le rendre indépendant des hommes et des événemens?« -
Mademoiselle de Rohan, ici plus que jamais, se sentit entraînée à dévoiler tout ce qui se passait en elle; mais, luttant encore sa faiblesse et prenant une résolution désespérée :
« Dieu me garde, dit-elle, de m'opposer à ce qui vous semble bon , à ce qui paraîtra peut-être convenable au comte de Saint- Aulnay! Parlez-lui selon votre fantaisie, je ne vous en blâmerai pas. Il est lui, d'ailleurs, rempli de prudence et de délicatesse , il est fait pour apprécier ce qui est ou non convenable. Je m'en rapporte à lui ; et si la nécessité l'entraîne à ce que j'appelle>ai un
sacrifice, je le plaindrai, et il ne m'en sera pas moins cher. »
Ce fut avec une voix visiblement altérée que la duchesse prononça ces dernières paroles. Un indifférent aurait deviné qu'elles partaient du fond de son cœur ; mais madame de Pienne avait résolu d'être comme les dieux de Gunaan, et avait des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre.
A Aï Ur/'
Vf.
nii LE\jo.\s.
Il y r» dans le cœur un miroir à faucettes qui reproduU cent fois la même idée, lorsqu'on croit qu'il la varie.
i}M««<7 de Maximes,
Ce fut une nuit pénible que celle que la duchesse Marguerite passa à la suite de sa conversation dernière avec la marquise de Pienne; une insomnie cruelle la tourmenta d'abord, et lorsque enfin ses yeux fatigués se fermèrent à la douce violence d'un som-
meil réparateur, des rêves douloureux la tourmentèrent et ne lui laissèrent prendre qu'un repos imparfait; elle vit le comte de Chabot heureux avec une autre femme, et la cour applaudissant à cet indigne hymen. Ce tableau la retira en sursaut de son assoupissement; elle se réveilla trempée de sueur et baignée de larmes, et se demandant avec amertume , puisque la vision lui était si douloureuse, comment elle pourrait supporter la réalité.
Ceci la rendit mélancolique et rêveuse; elle se leva plus tard que selon son usage, et au lieu de recevoir ses compagnes et ses gens ainsi que chaque jour elle le faisait , on la- vit se renfermer dans une pièce reculée de son appartement, où en certaines époques de l'année elle se livrait à la méditation et à la prière; là, retirée, seule avec ses pensées, ses irrésolutions, ses combats, ne craignant point de se montrer à elle-même
rétendue de sa faiblesse, elle se contenta d'en gémir et de se la reprocher.
Jetant un coup-d'oeil sur sa vie passée, sur les mariages qu'elle avait reiusés, sur ceux que la destinée avait rompus à son désavantage, elle se sentait rougir de confusion en reconnaissant au peu d'illustration présente du gentilhomme qu'elle aimait; et, se demanda-t-elle, comment est-il venu cet amour funeste? à quel jour a-t-il pris naissance? à quelle heure commença-t-ii d'éclater ? Ce fut en vain que la réponse fut solli citée; elle ne vint pas.
L'amour n'est pas toujours le résultat d'une sympathie électrique; il s'insinue en Hous avec tant de lenteur et par tant de circonstances diverses, qu'il est souvent difficile d'en fixer le commencement ou de le êuivre dans ses progrès ; il vient sans qu'on le voie venir; il pénètre dans un cœur sans que celui-ci soupçonne d'abord sa présence; il est la conséquence d'une douce intimité,
\Ù0 BkFLEXIONS.
d'un abandon irréfléchi: faible quand il arrive, il grandit insensiblement; on rêve à lui avant de soupçonner son existence; il conduit déjà lorsque l'on est à s'informer où il peut être; en6n, quand on s'aperçoit qu'il existe, c'est au moment où il n'est plus possible de le repousser.
Telle était la manière dont l'amour avait pris possession de la duchesse Marguerite. C'était depuis plusieurs années que le comte de Chabot venait dans sa maison ; adolescent lorsqu'il s'y montra une première fois , il se trouvait à cet âge où l'on est sans conséquence, où l'on n'inspire ni défiance, ni crainte, où l'on plaît uniquement parce qu'on est jeune et rieur, indépendamment des qualités qu'on peut avoir. Mademoiselle de Rohan s'était intéressée «H lui à titre de parente; sa figure douce et gracieuse lui avait plu ; elle s'attacha à ses débuts dans le monde, jouit de ses succès, et alors la liifiérence d'âge, indépendamment de la
grandeur de sa position, lui permettait de prendre les manières de protectrice.
Henri de Chabot devint homme, se signala à la guerre, acquit de la réputation, la soutint par une bonne conduite, et de plus en plus se rendit recommandable par tout ce qui rend l'opinion publique favorable à un individu. On n'avait aucun reproche à lui faire, mais au contraire des éloges continuels à lui adresser; on le vantait partout, et en même temps il augmentait de charmes, d'élégance et de ces belles manières qui alors avaient un si grand poids dans la balance du monde. La duchesse le voyait au milieu de la cour admiré par sa tournure, par sa bonne grâce à danser; elle le retrouvait dans son intérieur, où sa qualité de parent, où l'habitation de sa sœur le faisait admettre journellement. Madame de Pienne . qui avait commencé de loin la trame de son intrigue , l'y ramenait encore comme il ne faisait que d'en sortir; il ne se passait donc pas de semaine
i02 REFLEXIONS.
ouii ne vit d'une façon oud autredix ou douze fois mademoiselle de Rohan, obligée d'ailleurs à venir presque chaque soir au Palais- Royal. De tant de fréquentations, d'une familiarité aussi complète, l'amour insensiblement avait résulté; il s'était librement et à son aise emparé d'un coeur sans défiance, d'un cœur tellement assuré de sa force, qu'il ne songeait pas à se défendre; aussi fut-il enlevé de surprise et contraint à recevoir le joug sans avoir soupçonné qu'on pût le lui imposer.
Ce que je viens de décrire fut reconnu par mademoiselle de Rohan, lorsqu'enfîn se livrant à une étude retardée de ses sentimens , elle se vit emportée loin du but que l'étiquette et les convenances lui traçaient. Ce fut alors avec moins de douleur que de dépit qu'elle s'avoua sa passion véhémente pour le comte de Chabot, et qu'avec effroi elle vit en outre l'impossibilité de le bannir du poste dont il s'était emparé , à son insu
R^FLEXIOlfS. 103
peut-être; car il fallait également convenir que sa conduite, toujours dirigée par l'honneur, se montrait dégagée de tout manège et en dehors de toute séduction ; ceci était au point, que si la duchesse l'aimait, elle éprouvait la honte sans pareille d'ignorer si, à son tour, elle était aimée pareillement.
Non , rien ne lui en donnait la certitude ; la délicatesse de monsieur de Chabot n'avait jamais changé la familiarité autorisée par ces causes plus hant développées en ces façoris empressées et tendres par lesquelles l'amour se manifeste dans sa vivacité. Modeste , réservé, veillant à ses regards, à ses paroles, il avait, à force de vertu et de désintéressement, enveloppé sa tendresse da voile véritablement opaque de l'amitié; ses yeux étaient discrets non moins que sa bouche, et il avait su imposer silence jusqu'à ses soupirs.
Ainsi , lorsqu'elle ressentait la force d'une passion presque déshonorante , il ne lui restait pas la douceur de savoir si du moins on
la payait de retour; elle sentait qu'il lui serait impossible de prendre un autre mari, et peut-être lui, avait-il déjà fait le choix d'une femme. Ceci devenait trop cruel pour être supporté sans s'en éclaircir. Oh! coinme en cet instant la duchesse accabla de reproches la manie de madame de Pienne de vouloir forcer son cousin à former des nœuds ou il pourrait ne pas trouver le bonheur, et combien la duchesse, à son tour, en serait-elle heureuse!... Non; car elle sentit que la vie lui serait importune et désormais sans joie s'il fallait la passer sans la compagnie de monsieur de Chabot.
Mais, en même temps, comment espérer de parvenir à se lier avec lui par des noeuds irrévocables, comment vaincre les obstacles sans nombre opposés à l'accomplisement de ses désirs? elle les voyait avec effroi s'amonceler en foule autour d'elle. Comment pourrait-on vaincre l'opposition positive de sa mère et 4u reste de .sa famille'^ comment braver la
KÉFLEXIONS. 105
puissance royale, et qu'on ne manquerait pas de mettreenjeu? comment, enfin, tomber de tant de princes souverains à un simple gentilhomme? Ces questions, non moins que les autres, n'étaient pas faciles à résoudre , et leur importance ne se manifestait que trop. Quel bruit, quel scandale produirait la révélation du secret de son cœur ? combien de conjectures, de médisances, de mensonges, de calomnies il soulèverait ou ferait naître ? La cour s'indignerait de sa faiblesse; celle qui aurait le moins de vertu lui reprocherait l'abandon de la sienne, et on la blâmerait de manquer de pudeur, parce qu'il lui conviendrait de se montrer naïve et sincère. La vanité, l'orgueil des Rohan ne demeura pas muet en cette circonstance, et il parla haut; il fit tant de bruit, que dans le premier instant il fut seul écouté ; il avait , pour moyen auxiliaire, ramené devant les yeux de la duchesse et la grandeur de la famille paternellediériîièro légitime duroyaumo
de Nayarre et sortie des anciens rois de Bretagne, à ce qu'elle prétendait, et celle de sa mère, fille de Sully et d'une Courtenai; puis évoqua les ombres du comte de Soissons , du duc de Veymar, du second fils du roi de Bohême, et mit en opposition ces mariages brillans avec celui si obscur auquel elle tenait; il parvint un instant à la troubler , à la faire rougir; il comprima l'amour, s'il ne put entièrement le vaincre, et la réduisit au silence, lorsqu'il aurait eu tant de besoin de se défendre à son tour.
Mademoiselle de Rohan, ainsi soutenue par le seul ressort qui ne fléchisse jamais, celui de i'amour-propre,prit la ferme résolution de surmonter sa faiblesse, d'y renoncer, et pour être certaine du succès, de consentir au mariage du comte de Chabot avec cette femme de finances, comme on appelait alors toute bourgeoise enrichie. Ceci arrêté, elle alla plus loin, et certaine qu'il fallait aider par du courage au sacrifice pé-
RléFLEXIOWS. 107
nible qu'elle exécutait, elle s'approcha de sa table à écrire ettraça rapidement, et non sans émotion , un billet conçu en ces termes et adressé à madame de Pienne :
« J'ai réfléchi , ma chère parente, à tout ce a que vous m'avez dit au sujet de notre bon « cousin; j'ai reconnu mon tort, et me hâte a de le réparer. Oui, sans doute, il fera bien, « très bien, d'accepter le parti que vous lui te proposerez. Les objections qu'il pourrait « faire contre doivent s'effacer devant la « nécessité de constituer sa fortune. Vous a lui direz que j'approuve la chose , s'il est « nécessaire que mon nom soit mêlé là- (f dedans. Qu'il se décide donc , et vite : c'est « le désir que forme pour son bonheur celle « qui ne peut autrement l'assurer.
« Je suis avec passion, ma chère parente,
« votre très humble et très obéissante
« servante ,
«Marguerite, « Duchesse ae Rohan. »
Ce billet fut écrit avec une rapidité de frayeur bien capable de démontrer la faiblesse de cette fermeté d'emprunt; dicté par un calcul de raison, il fut terminé par une phrase qui en démentait tout le contenu. Mademoiselle de Rohan ne s'en aperçut point, tant elle était troublée, et elle ne se hâta pas moins de l'envoyer. Dès qu'il fut parti, elle perdit soudainement ce vain échafaudage d'énergie qui l'avait jusqu'alors maintenue,et se laissant cheoir sur un canapé voisin, et demeura là long-temps, dans une sorte d'insensibilité provenant de Texcès de sa douleur.
UN HOMME D'AlîTBEFOIâ.
L9 mérite relève l'amour, et trop souvent l'amour ae s'embarraise point du mérite.
Ia marquise de Pienne, au milieu de la lecture qu'elle faisait de la lettre de mademoiselle de Rohan, se laissant entraîner par un mouvement de dépit , froissa le papier avec impatience et le jeta loin d'elle sur le parquet.
« La sotte! la bégueule! dit-elle; voilà un beau dénouement à tout mon travail! J'ai la permission de faire une folie, de poursuivre une chimère... me voilà bien avancée !... Mais est-ce ma faute? me serai-je trompée? aurai-je pris pour de l'amour une simple affection de famille?.. Non, non , poursuivit la marquise après un instant de réflexion; mon habileté n'a pas été en défaut; j'ai vu, bien vu... Elle aime le comte de Chabot, et elle craint de se livrer à sa tendresse. .. Oui, de tels sentimens sont bien au-dessus de l'amitié... 3i je la prenais au mot... Je l'y prendrai , oui; elle veut lutter de finesse avec moi; eh bien ! nous verrons à qui restera la victoire.»
Déterminée à ce qu'elle avait à faire , madame de Pienne releva la lettre, en continua la lecture, et parvenue à ces mots ; /e de^ir que forme pour son bonhew celle qui ne peut autrement Rassurer, elle se mit à rirç,-et retrouvant aussitôt sabonne humeur :
d'autrefois. U 1
« Allons , je ne me suis pas fourvoyée; l'araoura passé par là, c'est lui qui a dicté cette phrase. Eh! pourquoi, ma noble parente, ne pouvez-vous assurer autrement le honkeùr de notre cousin ? pourquoi pensez-vous que cela soit. impossible? Je me flatte de vous prouver le contraire, et serais bien empêchée si je n'y parvenais pas.«
Elle en était là. de soû monologue, lorsqu'on annonça le comte d« Chabot. Il ne pouvait venir en un meilleur moment; lui aussi avait toujours fait à la marquise un mystère de ses pensées, et si elle avait pu pénétrer pareillement dans son cœur, cela avait eu lieu sans son aide; elle connaissait sa délicatesse profonde, sa frayeur de s'attirerde* blâme public, et elle redoutait que la crainte du monde ne l'arrêtât toujor.FS , lorsqu'il serait poussé sur le grand chemin de la fortune. Quand il entra dans le salon , et pendant qu'il saluait avec sa grâce accoutumée : « Vous êtes un bon parent, dit la mar-
quise, etqui surtout m'êtes tendrement attaché; voilà deux jours passés que vous êtes de retour à Paris, et vous n'êtes venu me voir qu'après, sans doute, vous être mis en règle de civilité envers toute la terre. Eh bien! malgré votre indifférence, je porte une chaleur véritable à vos intérêts, et j'ai agi pour vous de manière à mériter des droits nouveaux à votre gratitude.
a — Les reproches que vous m'adressez, reprit M. de Chabot, me sont d'autant plus amers, que je les trouve injustes; je n'ai vu encore personne, pour ainsi dire, pas même la duchesse Marguerite chez elle, ni ma sœur. Son altesse sérénissime (le prince de Condé), s'est tellement emparée de moi, que je n'ai pu me livrer à d'autres; aujourd'hui il m'a laissé libre, et je suis accouru.
« — Et à l'hôtel de Rohan ?
« —J'en sors, répondit en rougissant le
comte Henri.
« — Vous avez vu la duchesse ?
« — Je n'ai pas en ce bonheur. Elle était
d'a-DTrefois. n3
enfermée dans son petit appartement, et un ordre exprès défendait de trouLler sa solitude. Marie m'a bien offert d'aller annoncer ma visite; je ne l'ai pas voulu, par respect pour les commandemens de la duchesse.
« — Voilà ce qui s'appelle renouveler feu Céladon, doit la marquise en éclatant de rire.
« — La comparaison n'est pas exacte, répliqua le comte en souriant.
a — Il ne vous appartient pas de le décider , mon beau cousin; je suis toute compétente en ce cas important de votre histoire. Je gage que si je me fusse avisée de me faire celer, vous auriez eu moins de vénération pour ma consigne. »
Le comte s'embarrassa si bien dans l'ambiguïté de sa réponse , qu'il ne put achever sa phrase , ce qui ne diminua pas la gaîté de madame de Pienne. Elle jouit de son trouble; mais sachant que pour ce qu'elle avait à faire , il fallait s'appuyer peu sur ce point , un second fut entamé tout de suite.
a Pendant votre voyage, dit la marquise, je me suis activement employée pour vous. Je souffre , mon cousin , de votre situation gênée; quand fînira-t-elle? J'en cherche le terme et ne le vois pas. Vous ne pouvez faire fonds sur la bienveillance de monsieur le prince; que vous a rapporté celle du duc d'Orléans? la nourriture et rien avec. Vous êtes homme , et homme là où il ne faut être que courtisan. Moi, j'ai bien peur que de moins avantagés que vous du côté de l'âme et du corps , ne vous effacent sans cesse et ne recueillent les profits du métier,
« — Je le pense aussi , répondit Henri de Chabot; la cour est pour moi un terrain glissant, un désert où je n'aperçois que du vide; j'y suis seul, tant on met de la presse à s'éloigner de moi-
« — Accusez-en votre pauvreté; chacdfl s'imagine que vous avez besoin de lui , et en conséquence se recule; si, au contraire, on
d'autrefois. 11^
vous savaitriche, on vous sav>.:.li puissant, on viendrait à vous en foLii.' ; les amis ne vous manqueraient pas et vous aideraient dans l'espérance que vous les serviriez à leur tour.
« — Dans ce cas, je vais me mettre à la recherche de la poudre de projection.
« — Je l'ai toute trouvée pour vous, s'il vous convient de la prendre.
« — C'est une énigme dont vous m'expliquerez le sens.
a — Très volontiers , J'ai ménagé pour vous un mariage tout d'or, superbe, de deux cent mille livres de rente. »
M. de Chabot regarda fixement la marquise, comme pour lui dire : Ne vous jouez pas de moi ; mais, en même temps, une arrière pensée s'empara de lui, et il répondit d'une voix mal assurée :
« Je vous remercie de vos bons offices; mais, madame, je ne veux pas me marier.
« — Eh]! mon cousin , s'écria madame de
lis UN HOMME
Pienne, convient-il que vous soyez déraisonnable? est-ce que deux cent mille livres de rente ne vous paraissent pas une assez belle dot?
« — Elle surpasse à tel point mes espérances, que d'abord son énoncé m'a ébloui; cependant je reviens de ce mouvement d'avarice, et je persiste dans mon refus; aussi ne vous demanderai-je pas le nom de la riche héritière...
c< — - Ni je ne le vous dirais , insensé que vous êtes. Cependant pour diminuer quelque chose de votre sacrifice extravagant, je vous apprendrai que la dame est laide et bourgeoise-
« — Je m'en doutais; de telles fortunes ne sont pas communes à la cour.
'( — Et vous refusez?...
« — Sans balancer, je le répète.
« — Le monde vous jettera la pierre.
«-— J'en suis persuadé.
d'authefois. 1 1 7
a — Vos parens vous en voudront à la mort.
a — Cela doit étre^ Les auriez- vous déjà instruits de vos bontés pour moi ?
« — Non encore tous. J'ai gardé le silence, souhaitant vous donner les prémices de cette heureuse fortune. Cependant je ne peux vous cacher que, remplie de joie de vous voir vous établir aussi richement, je me suis laissée aller à en dire quelque chose à une personne qui vous estime et qui vous est bien chère.
« — Ce ne sera pas, j'espère, mademoiselle de Rohan ?
« — Vous m'anéantissez par le vœu que vous exprimez; hélas! mon cousin, c'est elle en personne.
« — Elle!... elle!.... et sa pensée a été...
« — Dabord contre ce mariage, a — Ah! nous nous sommes donc rencontrés ? Elle a une si belle âme !
n — Perdez un peu de la bonne opinion
lis UN HOMME
que vous en avez, car plus tard, et sans doute ayant mieux réfléchi, voici comme sa main m'en a écrit. Prenez ce billet et lisezle vous-même. »
Madame de Pienne, en même temps, présenta au comte de Chabot la lettre de mademoiselle de Rohan. Il la prit avec un frémissement visible, une morne douleur remplit sa physionomie, et il lut avec lenteur et tout bas ce qui lui parut un arrêt foudroyant ; à peine si la douceur de la dernière phrase calma l'amertume des précédentes. Il la recommença plusieurs fois;et bien qu'elle semblât un de ces complimens par lesquels il est d'usage de terminer les lettres, un secret instinct lui fit croire qui fallait lui donner une toute autre signification. Il ne fit rien connaître de cette espérance cachée et présomptueuse; d'ailleurs, elle était si faible, que son chagrin la recouvrit d'un voile ténébreux , bientôt même ne s'attachant qu'à ce qui pouvait lui être pénible.
d'autrefois. 119
tf — Ainsi, mes parens les plus chers conspirent contre ma liberté , sous le prétexte spécieux d'agrandir ma fortune; ainsi, je serai forcé de donner ma main à qui , sans doute, n'obtiendrait pas mon cœur. Il y a, je le vois, un grand avantage attaché à cet acte d'indélicatesse ; mais, enfin, je ne me sens pas le courage de le consommer.
(f — Je conçois, reprit avec calme madame de Pienne, votre embarras et le chagrin de votre cœur généreux ; il est néanmoins des immolations qu'il convient de faire à notre position sociale. Vous êtes pauvre, mon cousin, et vous portez un beau nom, que vous laissez trop à l'écart. Je doute que monsieur le prince , au milieu des tracas où sa pétulance va le lancer, puisse vous être utile autant que vous l'attendez. Un mariage solide, qui vous mettra en bel état dans le monde, vous mènera plus droit à votre but... e vois, poursuivit la marquise, combien
mon conseil a le malheur de vous déplaire ; vous vous perdez dans des chimères ..
(c — Je me refuse, repartit impétueusement le comte de Chabot, à vendre ma personne à prix d'argent , à renoncer à des illusions qui me sont chères , potu* me livrer à une odieuse vénalité. Me voyez-vous le mari d'une femme sans naissance, sans famille à pouvoir avouer, commune dans ses manières, ses propos, ignorante de tous nos usages, ridicule , si elle n'est pis ?
« Parmi tous vos griefs, vous ne parlez pas de son âge.
« — Son âge , répéta le comte en rougissant, mais ce ne serait point là une difficulté principale ; je ne m'en tourmenterais guère, si d'alleurs... Non, quoique vous puissiez en dire, je ne contracterai pas un mariage d'argent.
<r Mon Dieu! je sais bien qu'un mariage d'amour serait préférable. Si vous aimez, et
i)'ArTiu:rois. 121
cela de manière à ne pouvoir sacrifier votre tendresse à vos intérêts, je ne vous tourmenterai plus; mais aimez-vous, voilà ce qui me reste à savoir. Si la chose existe, elle est bien cachée, car nul n'eu a connaissance ; avouez-le moi, et je fermerai mabouche sans rhéteur. »
Madame de Pienne attendit vainement une réponse, que M. Chabot ne s'empressait pas de lui donner; elle alors , perdant patience :
« Mon cousin , ne m'entendez-vous pas?...
« — Et pourquoi , s'écria le comte , faut-il absolument que j'aime, pour pouvoir refuser un mariage qui ne me convient ?
« — Pourquoi , mou cher Henri ! par la meilleure de toutes les raisons: c'est qu'il en faut une quelconque quand on veut se maintenir pauvre en présence de beaucoup de biens que l'on peut obtenir. Allons, ayez de la franchise; aimez-vous, ou n'aimez-vous pas?»
Pressé ainsi , M. de Chabot soupira, et re-
gardant la marquise avec autant de douleur que de dépit :
« C'est un parti pris en vous , dit-il enfin , que de me faire violence ; vous me poussez à bout. Eh bien! oui, j'aime, et j'aime pour mon malheur éternel. »
Et il se tut , et il se couvrit les yeux avec ses mains pour cacher et retenir les larmes qui les inondaient déjà. La marquise déguisa sa joie, et satisfaite de ne s'être pas trompée dans ses conjectures, termina là son insistance, reconnaissant le péril d'une confidence entière , qui la placerait sur un écueil ; car elle avait décidé de réunir des âmes faites pour s'entendre et que les lois sociales semblaient séparer éternellement.
« S'il en est ainsi, dit la marquise, en affectant beaucoup d'émotion, je me tais et vous laisserai tranquille; vous perdez une fortune brillante et, avec elle, les moyens de faire des heureux; vot'e amour vous en dédommagera sans doute , et de ma part ne
d'autrefois. 123
craignez plus rien.... Pourtant, je ne prends pas l'engagement de vous garantir d'une autre attaque que vous fera peut-être mademoiselle de Rohan.
« — Elle ! dit le comte avec surprise.
« — Oui! elle-même, répliqua madame de Pienne. Je lui ai confié mon projet à votre égard; vous voyez par son billet combien elle l'approuve. Je crois convenable, maintenant que vous y renoncez, de lui demander une audience pour lui expliquer vos motifs de refus.
« — Moi! lui avouer que j'aime! y songezvous, ma cousine? me soupçonnez-vous tant d'audace?
« — Est-il nécessaire d'entrer avec elle dans ces détails d'intérieur de votre ame? non, sans doute, je ne vous le conseillerais point; vous pouvez vous tirer d'embarras au moyen de ces raisons vagues et générales dont les indifférons se contentent aisément. »
122 UIff HOMME
garent la marquise avec autant de douleur quele dépit:
«l'est un parti pris en vous, dit-il enfin, qurde me faire violence; vous me poussez à but. £b bien! oui, j'aime, et j'aime pour mo malbeur éternel, u
l il se tut , et il se couvrit les yeux avec ses nains pour caclier et retenir les larmes quies inondaient déjà. I^ marquise déguisa sa jie, et satisfaite de ue s'être pas trompée daE ses conjectures, termina là son insistane, reconnaissant le péril d'une confidece entière, qui la placerait sur un écueil ; canlle avait décidé de réunir des âmes faites por s'entendre et que les lois sociales sembla:nt séparer éternellement.
S'il en est ainsi, dit la marquise, en affeant beaucoup d'émotion, je me tais et vos laisserai tranquille; vous perdez une fonine brillante et, avec elle, les moyens do aire des beureux; vohe amour vous en déommagera sans doute, et de mî
d'autrefois. 123
craignez plus rien.... Pourtant, je ne pnids pas l'engagement de vous garantir d'un autre attaque que vous fera peut-être mdemoiselle de Rohan.
« — Elle ! dit le comte avec surprise
« — Oui! elle-même, répliqua madarc de Pienne. Je lui ai confié mon projet à otre égard; vous voyez par son billet comien elle l'approuve. Je crois convenable, maitenant que vous y renoncez, de lui demader une audience pour lui expliquer vos mtifs de refus.
« — Moi! lui avouer que j'aime! y soi^ezvous, ma cousine? me soupçonnez-vousant d'audace?
« — Est-il nécessaire d'entrer avecelle dans ces détails d'intérieur de votre aie? non, sans doute, je ne vous le conseillcais point; vous pouvez vous tirer d'embarraau moyen de ces raisons vagues et g«^ dont les indifférer'' ment. »
124 UJN ho^ime'
Il y eut un mot, dans ce propos, qui résonna d'une manière désagréable à l'oreille de monsieur de Chabot; aussi le porta-t-il à répondre:
« Je ne vois pas, comme vous, la nécessité de tourmenter la duchesse Marguerite du fait de mes affaires personnelles.
« — Soit encore;... convenez toutefois que vous lui devez au moins un remercîment pour l'intérêt qu'elle vous a manifesté en cette circonstance; certainement elle croira que je vous ai montré sa lettre, et lorsqu'elle apprendra par moi votre refus, peut-être lui paraîtra- t-il étonnant que vous ne l'en ayez pas instruite vous-même.
« — Vous avez raison, je le sens, reprit le comte; oui, je dois des actions de grâce à notre illustre parente.... Voulez-vous me conduire à son hôtel? je m'acquitterai de mon devoir plus facilement en votre présence.
« — Et voilà, certes, ce que je ne vous
d'autrefojs. 125
accorderai pas, dit la marquise; il ferait beau voir le comte de Chabot mené en lesse par la marquise de Pienne en manière de petit chien, ou avec des lizières comme un enfant au maillot ; je vous serais d'ailleurs d'un secours médiocre en cette circonstance, car au lieu de vous applaudir, je vous blâmerais à votre grande honte. Non, non, s'il vous plaît ; vous irez tout seul , vous paraîtrez agir en vertu de votre impulsion pure. Je présume que la duchesse Marguerite ne vous fait pas peur.
« — Non, répondit monsieur de Chabot, mais avec une expression si piteuse, que madame de Pienne ne put se retenir d'en rire devant lui,
« — -Sans doute, mon cousin, dit-elle, que vous êtes plus hardi en face des lignes ennemies qu'en présence des dames françaises ; vous me donnez une fâcheuse idée de votre façon de faire la cour à votre maîtresse. Peut-être retrouvez-vous de la har-
rent fermées et on n'admit que ceux de la privauté ; ils étaient triés , tous gens de haut rang ou anciens amis de la reine : le commandeur de Jars; Beringhem, le premier écuyer, François de Rochechouart , marquis de Chandenier, capitaine des gardes du roi; le comte de Guitaut, capitaine des gardes de la reine; le comte de Comminges, son neveu et son lieutenant; le maréchal de Grammont; messieurs de Créqui et de Mortemart, un ou deux autres encore.
Les dames, également en très petit nombre, choisies non parmi les plus grandes par leur naissance ou leurs charges, mais familières, de l'intimité la plus complète, madame de Mottevilie ; mademoiselle Bertaut, sa fille, surnommée Socratine, ai-je dit ailleurs; mademoiselle de Brégis et sa mère; madame Hubert, parleuse intrépide et peu dévote, ce qui la faisait plutôt tolérer que chérir.
Les seigneurs et les dames causaient en-
il PALAIS ROVAL. I'2f»
semble avec une honnête liberté, îa leino ayant banni de son cabinet à ces heures-îà l'étiquette qui pendant le reste de la journée gouvernait impérieusement le Palais- Royal. Anne d'Autriche était assise à l'angle de la cheminée, quoiqu'il n'y eût pas de feu ; on était en plein été. Debout auprès d'elle ou parfois assis sur une chaise à dos, le cardinal Mazarin causait avec sa majesté : c'était un ecclésiastique fort homme du monde , qui avait long-temps porté l'épée, et alors connu sous le nom de signor Julio 3Iazanni , maintenant plus embarrassé que bien revêtu de la soutane rouge. On retrouvait en lui, malgré sa dignité d'emprunt, l'avaut-coureur de camp, le demi-cavalier et le demi-diplomate; sa figure spirituelle ne manquait pas de régularité; sa taille étaitbien prise, et sa jambe, à la fois forte et bien modelée, répondait de l'énergie de sa constitution physique.
La reine, en ce moment, l'écoutait avec
une attention suivie; on pouvait présumer T. r. 9
qu'il l'entretenait des hauts intérêts de l'état. Il termina enfin et salua profondément sa majesté, qui alors, appelant par un signe madame de Motteville. lui dit, lorsqu'elle fut près d'elle :
« Je suis curieuse de savoir ce qui vous faisait rire tout à l'heure , lorsque Guitaut vous parlait avec tant de chaleur.
« — Hélas! madame, c'est un pécheur, non en voie de guérison, qui ne respecte rien , pas même la grande mademoiselle de Rohan.
« — Comment! il outrage les dames , et de cette qualité surtout; et de quelle manière?
c( — Je me permettrai de dire à votre majesté que ce sont choses folles à entendre et qui seraient inconvenantes à rapporter.
« — Fi ! le libertin, dit la reine en souriant; et vous, commandeur de Jars, assistiez à cette causerie déréglée, sans vous ressouvenir que vous avez fait les trois vœux.
: — Hélas! madame, repartit le chevalier
de Malte , qui de nous a la tête assez forte pour conserver toujours la mémoire de ses devoirs ? »
Cette plaisanterie amena la gaîté dans le cercle de la reine. Le comte de Guitaut, s'approchant à son tour, demanda à se justifier; le reste de la compagnie fit cercle pour l'entendre; la seule Socratine se recula, au contraire, sans affectation, et alla respirer l'air à une fenêtre qui était ouverte.
« Votre majesté, dit le capitaine des gardes du roi, me croit coupable sur la dénonciation de madame de Motteville, que je vois à genoux auprès d'elle, et cependant j'ai dit peu de chose de répréhensible; je m'inquiétais du retard que la duchesse Marguerite avait mis à prendre un état, et de l'impatience qu'elle devait avoir, sans doute, défaire son entrée dans le monde. Il paraît qu'elle y est résolue, et maintenant on aura une belle noce où l'on dansera pendant long-temps.
« — Ainsi, dit Anne d'Aulriche, enregar-
dant le cardinal, cette riche héritière est enfin décidée à quitter le célibat.
« — Et d'après ce que Monsieur a dit à votre majesté, répondit Mazarin, c'est le prince de Savoie qui augmentera sa fortune des richesses de Rohan.
« — Alors, répliqua la reine, que lui restera-t-il à souhaiter? quelle demande pourra-t-il faire au roi?
« — Aucune, madame, aucune; et n'ayant rien à solliciter, il n'en sera que plus à craindre. »
Cette dernière partie du'propos ayant été dite à voix basse, madame de Morteville se releva et revint vers le groupe, dont elle s'était détachée pour accourir au signe de la régente. Le comte deGuitautla suivit, et Anne d'Autriche, du même ton qu'avait prisl'éminenccjlui dit :
« Monsieur de Savoie deviendra désormais un personnage avec qui l'on devra compter.
« __ El sa linison û timp avec Monsieur
AU PALAlfi ROYAL. 133
n'aidera pas peu à augmenter son importance; la reine a vu comment Monsieur s'est prononcé l'autre soir pour ce mariage.
« — Que vous n'approuviez pas, monsieur le cardinal,
« — Qui me tourmente dans l'intérêt de leurs majestés : la maxime de feu monseigneur de Richelieu doit être opiniâtrement suivie.
« — Laquelle? demandala reine^en qui se combattaient la haine qu'elle portait à la défunte éminence et le respect que lui inspirait la haute science politique de cet ancien ennemi.
(( —Qu'il convient d'abaisser et de ruiner les grands, de manière à ce que, de vassaux de la couronne qu'ils sont, ils deviennent à n'être que les premiers valets.
a — Il y a quelque chose de bon là-dedans, et certes , si Monsieur de Savoie épouse la duchesse Marguerite, il ne sera pas en voie de perdition.
« — La reine doit empêcher ce mariage.
« — De quelle manière? Ouvertement me semble tyrannique; on se plaindra, et Monsieur se fâchera.
« — On lui donnera des dragées, repartit Mazarin en riant. La colère de Monsieur ressemble beaucoup mieux à un feu de paille qu'à l'éruption d'un volcan, puis on fera luire à l'abbé de la Rivière un chapeau rouge dans l'éloignement.
a — Et le prince de Savoie ?
«t — A la Bastille. *
« — Et la duchesse douairière, et tous les Sully, lesRohan, les protestans , les Biemmont, l'Espagne, les assidus au Luxembourg ?
« — Il est vrai, reprit le cardinal, dont à cette fois la physionomie devint soucieuse, qu'on ne peut agir aussi lestemeat envers tous ces gens-là, et je vois, en effet, qu'il est préférable de tourner la position que l'attaquer en face. »
Le cardinal se mit à rêver; la reine le regarda avec anxiété et plaisir tout à la fois. Ses traits enfin s'éclaircirent, sa bouche redevint riante, et se penchant de manière à ce qu'il se trouva au niveau du visage d'Anne
d'Autriche :
« Il me semble, dit-il, que si Monsieur de Savoie veulla duchesse ?«Iarguerite , son droit n'est pas tellement respectable qu'on ne puisse essayer de le lui contester ; il faudrait lâcher contre cette riche proie un des plus beaux limiers de la cour, un seigneur de nom et de mérite , gracieux , aimable , en position de plaire, qui pût être un obstacle au projet formé et qui ne devînt pas un embarras; ensuite, et pour ceci, le plus gueux serait à préférer.
« — Mais, dit la reine, comment, dans ce dernier cas , apprécier raisonnablement ses prétentions ? Je crois, sauf meilleur avis , que pour reculer le mariage de notre cousine, il cpjiviendraitde présenter au sien un préten-
136 CAtSERIES
dant si fort au-Lossus de '.ont autre, qu'on ne pût hésiter àabandonner le prince Louis, et je le trouverais dans le frère de monsieur le prince.
« — Oh! reine, réphqua ie cardinal, en faisant une sorte de grimace, ce bambmo^ un enfant à fouetter ! ce sera se moquer de la duchesse.
« — Un parent du roi, dit la régente avec majesté, qui, à son tour, peut monter au trône. Croyez, monsieur, que l'espoir de l'épouser ferait tourner nombre de têtes.
« — Je n'en doute pas , madame ; mais monsieur le prince voudra-t-il entrer dans cette plaisanterie? Ne sera-ce pas compromettre la maison ?
« — Monsieur de Condé ne se refusera jamais à ce qui pourra être désagréable à mon cher beau-frère.
'f — Oh ! Xamore del sanguine ! En effet , je crois qu'envisagée sous ce point de vue, la
chose est présentable. Quels ordre.a ia rpïne me donne là-dessus ?
« — Demain , lorsque monsieur le prince viendra au conseil, faites-lui part de mon inquiétude: montrez-lui Monsieur augmentant la fortune de ses amis , et par conséquent , de crédit et de puissance. »
Le cardinal fit un geste d'admiration , comme s'il était enthousiasmé de ia science politique de la reine. Celle-ci fut flattée de cette façon délicate d'être louée, et en récompensa le premier minisire par un regard dont les spectateurs apprécièrent le prix.
La conversation privée unit là ; on en reprit une plus générale, pendant laquelle le cardinal s'en alla, sans que la reine parût s'en apercevoir, tandis que lé maréchal de Grammont, Bcringhem et Comminges partirent avec lui pour lui faire cortège, jusqu'aux salles où les gentilshommes l'attendaient La reine vit ce manège, et avec une sorte de peine; malgré l'attachement qu'elle
portait à Mazarin , elle ne put se retenir de dire, sous forme néanmoins de plaisanterie:
« Je crois , en vérité , qire ces messieurs font le devoir de leur charge auprès de la personne de monsieur le cardinal.
« — Ils voient en lui le reflet de la puissance du roi, et ils le savent investi de la confiance de la reine, dit madame de Motteville, avec autant d'à-propos que de bonheur.
« — Mon Dieu ! madame, ajouta le commandeur de Jars, nous sommes dans un pays où les attentions ne manquent jamais envers qui tient les clefs du coffre-fort des grâces et de la Bastille.
« — Ah! commandeur, vous vous ressouvenez du, feu cardinal.
« — Chaque fois que je touche mon col , je pense à lui, et si ma tête tient sur mes épaules, il faut convenir que je lui en ai l'obligation : c'était un terrible homme.
« — Bien habile, dit Guitaut.
« — Fort galant, messieurs, ajouta la reine; et si je pouvais compter sur la discrétion de la compagnie, j'en pourrais dire de belles.
« — J'en sais une aussi très surprenante , continua madame de Motteville, une qui serait incroyable, si pour plaire à la dame dont le nom se trouve mêlé à cette anecdote , il ne fût pas naturel de faire l'impossible.
« — Qu'est-ce? demanda la reine.
« — Je ne le répéterai que du commandement de votre majesté.
« — Allons, allons, écoutez, écoutez. Madame de Motteville, je suis certaine de la discrétion de tous ceux qui sont ici ; ils m'en ont donné de- grandes preuves.»
L'assistance s'inclina en signe de satisfaction et de reraercîment, et madame de Motteville , s'adressant à la reine :
V« Votre majesté sera bien aisf- q>'eje sois
sincère.
« — J'abborrele mensonge et les menteurs.
HO ' CAUSEWfeS '*
« — Dans ce cas, je serai franche. Je sais de science certaine, poursuivit madame de Motteville, que le cardinal dé Richelieu aurait donné plus que sa vie, et peut-être la meilleure portion de sa part de Paradis , pour conquérir l'amitié d'une dame qu'on ne peut assez admirer; il l'aimait tant, qu'il a fini par la haïr avec rage et qu'il lui a fait autant de mal qu'en causait à lui-même l'indifférence de cette divine beauté ( ici toute la compagnie plrêt^ un redoublement d'attention au récit de madame de Motteville , et on vit la reine sourire à demi ). Le cardinal se tourmentait pour arriver à obtenir ce bien précieux, la confiance de cette personne si admirable, et témoignait un four son chagrin à madame de Chevreuse avec des expressions si fortes et un tel désir de prouver son envie du succès, que la duchesse en conçut le plan d'une plaisanterie sans pareille. Elle était fort avant dans les bonnes grâces delà noble dame, et corhttie elle détestait
cordialement le cardinal, toutes les deux causaient des prétentions de ce grand ministre, et madame de Ghevreuse se prit à dire : — Il est passionnément fou , et pour vous prouver son délire, il est prêt à faire des extravagances telles , qu'un page bien amoureux hésiterait à les répéter. — La dame si sage, si prudente, parut douter qu'nn homme si habile fût capable d'actes contraires au bon sens et à sa position; elle piqua la duchesse de Ghevreuse , qui dit alors : — Eh bien ! puisque vous ne voulez pas me croire , il faut que je le fasse agir. Souhaitez-vous que je l'amène un soir dans votre chambre , vêtu en baladin ; que je l'oblige à danser ainsi une sarabande? L'exigez-vous? il y viendra. — Cette proposition, qui laissait prévoir un acte réel de folie , amusa beaucoup la duchesse, jeune, spirituelle, vive et gaie; l'idée d'un pareil spectacle lui parut divertissant; sa modestie se refusant d'ailleurs à croire qu'U fut possible qu'un homme du, caractère de
monsieur de Richelieu descendît à un tel degré d'hallucination. Elle prit au mot sa confidente, qui, du même pas, fut trouver monsieur le cardinal. Ce grand ministre, quoiqu'il eût dans la tête toutes les affaires de l'Europe, ne laissait pas en même temps de livrer son cœur à l'amour ; il accepta ce rendez-vous singulier, dont les suites lui parurent incalculables pour le solide établissement de sa fortune politique, avantageux en outre à un degré sans pareil. Il espéra tout ce qu'aurait dû lui interdire la connaissance des vertus de celle dont il rêvait déjà la conquête, et il régla le cérémonial de ce singulier rendez- vous. Boccau, notre meilleur joueur de violon , fut appelé; on lui recommanda le secret : de tels secrets se gardentils? c'est de lui qu'on a tout su. Le cardinal vint vêtu d'un patalon de velours vert, d'une veste pareille, avec des crevasses de satin blanc; il avait à ses jarretières des sonnettes d'argent; il tenait à la main des castagnettes,
et dansa la sarabande que joua Boccau. Les spectatrices et le violon étaient cachés avec le docteur Vautier et le premier écuyer Beringhem derrière un paravent, d'où l'on voyait néanmoins les gestes du danseur.
« — Et vous pouvez raconter sérieusement une fable pareille, madame de Motteville? s'écria le commandeur de Jars, en frappant le parquet de sa canne. jOn vous a trompée; c'est par trop en dehors de toute vraisemblance.
« — Je suis caution, dit la reine avec gravité, de l'exactitude et de la véracité du récit de la présidente.
« — Pardieu! madame, dit le commandeur, dont la familiarité dépassait souvent les bornes, il faut alors que l'illustre dame en question soit la très proche parente de sa majesté Louis xiv, par la grâce de Dieu , roi régnant de France et de Navarre.
« — Qui que ce soit, commandeur, soyez
persuadé que l'envie de plaire a, de tout temps , fait faire de grandes folies.
« — Oui, madame : Hercule fila près d'Omphaîe, et monsieur le cardinal de Richelieu a dansé la sarabande aux genoux....
« — Brisons là-dessus, reprit la reine; je recommande, à mon tour, à la compagnie la discrétion dont a manqué madame de Motteville, et dans laquelle je crois à mon tour , avoir été coupable. »
Les courtisans savent trop bien quel texte on doit poursuivre, quel on doit épuiser rapidement; ce dernier était du nombre, et on se hâta de choisir un autre thème à travailler.
Le lendemain et à l'issue du conseil, à l'instant où chacun des membres qui le composaient prenaient congé de la reine, le cardinal Mazarin amena monsieur le prince dans l'embrasure d'une croisée avec tant d'adresse, que les auditeurs qui s'en aperçurent, car à la cour on voit tout, demeurèrent per-
Al Palais uoval. !45
suadés que c'étail le jeune héros qui avait besoin de parler au premier ministre. Celuici, iiprès aAoir regardé autour de soi, par précaution prudenîe,dit enHu k monsieur le prince ce que, la veille, îa reine avait imaginé relativement à mademoiselle de Rohan. A la manière froide et réservée que Condé mit à écouter, !e cardiîial commença à craindre pour le succès de cette intrigue; il ne tarda pas à en avoir la conviction, lorsque le prince, prenant la parole, lui. eut dit:
rt II me semble que pour jouer une telle comédie, sa majesté choisit de bien hauts acteurs; le rôle qu'on réserve à mon frère, ou plutôt que je jouerai en son nom, est de ceux peu agréables, et dont les bons comédiens hésitent à se charger; je ne veux manquer en aucune sorte à la noblesse du royaume.
« — Et monseigneur préfère laisser prendre à Monsieur une nouvelle supériorité?
« — Oh ! reprit le prince en souriant et en donnant à sa physionomie d'aigle une expression dédaigneuse, tant que ma bonne épée me restera, je suis assuré que la supériorité qu'on prendra sur moi ne sera que nominative ; mais, pour l'arrêter, il y a des moyens mieux conformes à mon caractère que celui de tromper mademoiselle de Rohan et sa famille. Mon frère ne l'épousera pas, la disproportion d'âge s'y oppose; je ne pourrai donc le mettre sur le rang des prétendans à cette riche héritière, que pour contrecarrer uniquement Monsieur , et je n'en vois pas la nécessité. Si un gentilhomme plaisait à la duchesse, si pour l'épouser, il demandait ma protection et qu'il fût digne d'un tel mariage, alors je me ferais un plaisir de l'aider de tous mes moyens. De toute autre manière, que l'on ne compte pas sur moi. »
Monsieur le prince., ces derniers mots dits , salua le cardinal de sa main et partit avec sa
suite ordinaire, laissant le premier ministre fort embarrassé et du plan détruit, et de la manière dont monsieur de Condé avait pris cette ouverture.
i £ D4KGER DES PROMEi\AD£S DL SOIR.
l-or^qiu' l'amour manque d'adresse, il est par trop niais.
ïiecucH de Hlaxhncs,
Mademoiselle de Rohau, vers l'heitre du coucher du soleil, descendit dans le jardin de son hôtel. L'air était encore vivement échauffé; aucun nuage ne troublait la pureté du ciel, et îa proivienade, en ce moment, of-
LE DANGEtt DES PROMENADES hV SOIR. (V9
frait un charme particulier. Marie de Chabot et Victorine de Polduc accompagnèrent leur parente; la conversation les réunit d'abord ensemble, puis chacune se choisit une occupation intime. Mademoiselle de Pokluc s'assit auprès d'un bassin environna d'orangers en fleurs , et accommoda un nœud d'épée qu'elle destinait à l'un de ses frères; mademoiselle de Chabot alla vers une volière voisine, où l'on élevait une multitude d'oiseaux de différentes espèces, et qu'elle affectionnait; la duchesse, restée seule, continua démarcher d'un pas rêveur et lent.
Elle revenait, en suivantune allée couverte et garnie par les cotés de charmilles épaisses,
vers la grille d'entrée du jardin, lorsqu'elle aperçut, presque déjà auprès d'elle, le comte de Chabot qui venait lui rendre ses respects. A sa vue, elle détourna son visage, dans la crainte de le montrer trop vivement coloré, s'arrêta néanmoins, et lorsqu'elle eut commandé à sa première émotion, elle para ses
lèvres d'un sourire gracieux et attendit, non sans un tro'ible secret, celui qui avançait avec précipitation et embarras. Néanmoins la duchesse , depuis plusieurs jours, n'avait vu M. de Chabot; un autre en aurait éprouvé du dépit, et elle,£fu contraire, dans la situation de son ame , croyait lui devoir de la reconnaissance du peu d'aliment qu'il fournissait à la passion dont son ame était remplie.
A ce sentiment , un plus douloureux s'y joignait peut-être. La duchesse se rappelait la confidence que lui avait faite madame de Pienne, la lettre écrite à ce sujet, et prévoyait le résultat de toute cette affaire. Il était probable que monsieur de Chabot venait dans ce moment pour communiquer son mariage, et une telle nouvelle à apprendre ne pouvait être écoutée qu'avec un excès de fermeté dont la duchesse avait peur de n'être pas capable. Ce fut avec ces émotions qu'elle atten» dit le compliment de M. de Chabot,
Celui-ci commença par s'excuser du re-
tard qu'il avait mis à rendre ses hommages à sa divine parente ; il était venu sans pouvoir arriver jusqu'à elle, le prince deCondé l'ayant, d'ailleurs, occupé de ses intérêts personnels. Cette explication , faite avec expansion , fut écoutée favorablement; la ducliesse se contenta de dire, qu'elle regrettait les jours passés sans avoir vu ses amis.
« Et je m'honore de Têtre, repartit le comte avec une nouvelle vivacité, et ce titre m'est à la fois précieux et doux.
« — J'aime à vous entendre parler ainsi, dit à son tour la duchesse; nous vivons dans un monde où Ton accorde tout aux apparences et rien à la réalité.
« — Oui , c'est une mer peuplée d'îles imaginaires, où l'on jette toujours l'ancre à vide, où chaque terre dont on approche disparaît soudainement ; tout est ici faux-semblant , apparences trompeuses; à peine si la sincérité se rencontre au fond de certains coeurs.
« ~?i Mon couçin, dit la duchesse, d'une
152 II: DAXGER
voix oppressée, qne vous peignez bien îa cour, et en rnème temps combien vous faites frayeur à ceux qui l'habiteat! Qu'un guide sage, au milieu de tant d'écueils, serait heureux à rencontrer!
« — Un guide, une conipagfî.e, une per sonne franche, pure de vice, continua monsieur de Chabot, il est difficile de la rencontrer; il y en a, néanmoins; il ne faut pas croire que le mensonge ait enivré toutes les âmes. Le difficile est de reconnaître où est celui ou celle dont on aurait besoin , pour aller ensemble dans le chemin de la vie ; souvent on en est proche, et on ne le soupçonne pas. »
Il y eut un moment de silence. La duchesse et le comte se mirent à marcher; ils avaient l'un et l'autre tant à penser , qu'ils ne firent pas attention qu'au lieu d'entrer dans le parterre, comme l'auraient exigé les convenances à cette heure rapprochée de la nuit, ils prirent par l'allée couverte, où l'ombre déjà était épaisse, et où on ne pouvait les aperce-
Ii{> MunUvNiftKS IH SOI!!. 153
voir. Ils cheminèrent pendant un certain temps l'un à côté de l'autre sans parler, et cette manière d'être tarda peu à augmenter leur embarras. Mademoiselle de Rohan,qui, mieux que M. de Chabot, en appréciait le péril, jugea à propos de reprendre la parole, et ne sachant quel sujet entamer, s'avisa de choisir le plus dangereux.
« Vous avez vu la marquise de Pienne?
(' — Oui, madame.
« — Ah ! ch bien !... Que vous semble....)^
Les mots expirèrent sur les lèvres de mademoiselle de Rohan; il lui fut impossible de termmer sa phrase commencée; mais, quoique obscure, tlle fut bien entendue, et le comte répliqua :
« Madame de Pienne est comme tout le monde: elle met le bonheur où est l'ar-
gent.
u — Ce mariage vous placerait dans ime situation agréable.
« — Ce n'est pas là mon idée, répondit
impétueusement le comte; je serais malheur reux de ne pouvoir faire le bonheur de celle qui m'aurait enrichi, et d'assurer à jamais mon infortune.
« — Et pourquoi cela? vous êtes libre. On dit cette femme encore agréable; son caractère sera peut-être doux, et sa fortune si au-dessus de celles.... »
La duchesse s'arrêta de nouveau en devinant qu'elle allait être impolie à force de vouloir remporter un triomphe complet sur ellemême; quant à M. de Chabot, il reprit avec non moins de véhémence que précédemment:
« Je ne peux apprécier des avantages que je n'estime pas: ce mariage me serait insupportable.
« — Il est vrai que la différence d'âge...
« — Eh ! madame , qui en parle ? qui s'en occupe, dit le corrite, assez hors de soi-même pour interrompre la duchesse, lorsqu'il s'agit delà prospérité de toute l'existence? ne doit-
on pas frémir à l'exposer légèrement? Parce que je suis pauvre, faudra-t-il que je ne me marie que pour devenir riche, que je me vende à un coffre-fort? Cette personne estelle mon égale? sa famille est-elle en rapport avec la mienne? y trouverai-je cette faniiliarité, cet agrément des convenances satisfaites? Lorsque je serai avec elle , je rougirai de m'y trouver, et plus encore serai-je honteux lorsqu'il faudra la produire dans le monde. Ma femme elle-même, comment serait-elle à la cour ? à sa place , non sans doute ; mon nom n'éclairerait pas assez l'obscurité du sien.»
Le comte s'arrêta, et mademoiselle de Rohan , répondant avec une voix émue :
« Vous parlez en homme sage , en gentilhomme rempli de désintéressement et de délicatesse; on ne peut, tout à la fois, que vous estimer et regretter que la fortune ne soit pas en rapport avec votre mérite. Cependant , monsieur de Chabot , vous outrez
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les choses; votre mariage ne sera pas la pre-
TTiière mésalliance, et on la pardonnera à la
nécessité.
cf — Je ne veux être excusé par personne;
j'ai vécu avec honneur jusqu'ici, et j'espère
continuer de même.
'< — Je vois avec regret que vous refusez les moyens de paraître avec éclat , que vous vous laissez entraîner loin à votre place...
« — Eh bien! madame, que ferioz-vous?
descendriez-vous du rang illustre que vous remplissez avec tant de gloire? consentiriezvous à rabaisser la grandeur de vos ayeux, à immoler à quelque bien le respect de toute la France? non , sans doute, vous ne le feriez pas, dût votre cœur eu être déchiré. »
La vivacité employée par monsieur de Chabot à prononcer ces paroles, alluma soudainement une tempête douloureuse dans l'âme de mademoiselle de Rohan; celle-ci , en cette circonstance, rendit grâce à l'obscurite du feuillage qui lui sauvait la confusion
DES PBOME>'AMS DV SOJR. 157
de montrer son embarras , et la respiration gênée, le visage baissé vers la terre, tremblante, elle sentit la double douietij" da dépit et de la honte. Ce contrecoup produisit eu elle im changement de pensée; elle comprit le conseil indirect que lui <lonuait monsieur de Saint-Auloay , et répliquant :
« Mais jusqu'ici, il ne s'était pas agi d'amour et de tendresse réciproque; je m'imaginais que le mariage proposé par madame de Pienne était un simple acte de convenance, et que le sentirnen! y était é;ranger. « — Eh! qu^aurai-je pu dire de propre à vous faire présumer le contraire? reprit le comte Henri. Est-ce que je connais cette femme? Tai-je jamais rencontrée ? J'ignore jusqu'à son nom, et je l'aimerais 1 ce serait fort extraordinaire. Qui a ainsi causé votre erreur ?
« — Vous l'avez tant rabaissée, vous avez réuni une telle masse de motifs pour ne pas vous lier avec elle, que cela me semblait
l'acte d'un dépit amoureux. A quoi bon me contraindre à chercher en moi un exemple qui se rapportât à votre position particulière? il ne s'agissait pas de moi.
ce — Je ne le sais que trop ; nul non plus ne vous humiliera par la proposition d'un mariage qui blesserait votre dignité; vous prendrez votre époux sur un trône, ou du moins dans une famille souveraine; tout autre hymen vous inspirerait trop de mépris.
« — Mais, je vous le répète, reprit la duchesse avec une augmentation de mauvaise humeur , quelle est donc en vous cette manie qui s'obstine à chercher des exemples pour moi? il ne s'agit pas ici de qui ou non j'épouserai, mais d'un riche parti que l'on veut vous faire prendre et que vous refusez.
ce — - Oui, je le refuse; pauvre gentilhomme avec ma cape et mon épée , je pourrai vivre obscurément...