A CHAPEAU ROUGE
annonçait un personnage peu accoiituraé à plier devant autrui.
Mademoiselle de Rohan, madame de Pienne et monsieur de Chabot parurent frappés de sa présence, et intérieurement se demandèrent à qui se rapportait l'ensemble de cette physionomie, et ne purent dès l'abord trouver la solution de ce problême. Le comte était placé de manière à ce que le capucin ne pût le voir, et par discrétion, il profita de cette circonstance pour se retirer dans la chambre voisine, se doutant plus que jamais du mystère qui accompagnait cette visite. La marquise l'imita avec un empressement égal , et la duchesse demeura seule avec le moine. Les portes du salon ouvertes laissaierit voir dans la galerie les demoiselles de compagnie qiîi travaillaient à la broderie accoutumée. '""'^"^
Le capucin salua en silence, et non sans bonne grâce. La duchesse fit deux pas vers lui; -aififfi.'
« Monsieur, dit-ellç, que puis-je faire pour vous? »
L'intçrpelé, avant que de répondre^ parcourut d'un regard l'étendue du salon en même temps que son intelligence calculait à quel diapason il fallait maintenir sa voix pour n'être pas ept^endu en dehors de la piècç, et ces précautions de prudence achevées, il repartit^^ ^ ^,--^,^^„ ^t, ^^ ,, ^.;fe, voudrais que rillustre duchesse de ^ohan daignât écouter un pauvre et pénitent
2Wf/î^[ j.ip èuïq iiJËiuob se. ^stuùov sinraiidj ,.j-s|— Ah! monsiepr, répliqua la duçjbesse,
en approchant elle-même un fau|:^uil et en
laissant éclater s^ surprise profonde, est-il
possible que votre éminence revête cet habit
po^ur me faire honneur de sa visite ?
jpt— Je suis le dernier et le plus minime
indigne des enfans de Saint-François, fut^il
dit gaîment avec une affectation plaisante de
nazillement; Dieu n'a pas voulu que je fusse un
des membres du sacré collège, mais enfin, je
A CHA1»EAD HO^E. 159
prends à bon augure la méprise dlune aussi grande dame que vous»
«— Quoi qu'il en soit , monsieur, je vous remercie de votre présence, bien qu'elle m'étonne fort en ce moment et avec cet habit; le motif auquel je la dois est assurémentà la hauteur de la forme employée.
« — Rempli de zèle et déplorant l'erreur dans laquelle vous persister, je vaudrais rendre à Dieu cette âme que Satan lui enlève, et si vous voulez entendre un sermon jpax Içquel j'espère vous convaincre...
« — Je suis persuadée de son éloquence, dit la duchesse en riant, mais il y a pour moi quelque chose de plus pressant et dont votre amour- propre ne me blâmera : c'est de vous denianderdes nouvelles d'une personne auguste j et quels sont les ordres que vous êtes chargé de me transmettre de sa part.
« — Hélas! répondit le faux capucin , c'est encoïe une nouvelle preuve de la fragilité du sexe, de son penchant perpétuel à ce qui
160 L» CAPUCCT
l'a perdu avec nous dans notre première mère. Cette personne auguste, comme il vous plaît de l'appeler, et non sans raison, est , depuis ce matin , si bizarrement tourmentée à votre ^ujet, que pour lui procurer les lumières qu'elle recherche, je n'ai pas balancé à venir, de ma personne, vous conjurer de me parler franchement.
« — Sera-ce à charge de retour, mon père?
a — Pourquoi pas? on ne peut, sous cet habit , déguiser la vérité.
« — Pas plus qu'il ne vous déguise du reste, je vous en préviens. Vous avez pu ,
dans la rue et en face du peuple , échapper à
une nivestigation vulgaire, mais ici...
« < — La dame en question €st en proie à une vive impatience.
« Mon désir est extrême de l'en retirer.
a — Eh bien! pti'autoriserez.vous à un interrogatoire que j'ai charge de vous faire subir en sor nom?
'{ — Mon père , ceux de l'église réformée n'admettent pas la confession auriculaire.
« — Et ce n'est pas leur moindre tort. Plaise à Dieu que tous , et vous la première , rentriez au giron de l'antique foi!
a — Monsieur , voilà l'homélie qui commence....
« -—Ah! la rohcj la robe, dit le capucin avec gaîtéet tandis qu'il touchait la grossière étoffe de laine dont il était vêtu, elle produit son effet ordinaire; mais quoi! l'abondance séraphique vous convient peu! vous y perdez beaucoup, je l'assure... La dame en question^ puisqu'il faut en venir à elle, souhaite vous obliger.
rt — Je lui en offre ma reconnaissance.
« — Elle veut vous voir heureuse.
« — Qui peut se vanter de l'être sur la terre ?
« — Les révérends pères capucins, dit le moine en s'inclinant.
T. II. 11 s
162 Lfi CAPUCIN
« — En vérité, eux à part, aucuns ne le sommes.
« — On peut le devenir, noble duchesse, avec le concours de sa majesté : elle est la mère de tous ses sujets ; elle s'attache à les satisfaire du mieux possible. Vous êtes l'objet particulier de son attention, et elle se plaint que vous ne songez pas encore à votre établissement.
« — D'autres s'en occupent , dit la duchesse en soupirant.
M — Et leur travail vous esl-il agréable ? »
11 fallait répondre; la duchesse se tut.
« Il est revenu à sa majesté, poursuivit le cardinal de Mazarin (car c'était lui-même), une particularité assez bizarre : on lui a dit que tandis que votre mère nouait pour vous une alliance avec un prince de la maison de Savoie, vous avez, en bonne française, jeté les yeux sur un gentilhommede son royaume; on lui en a dit le nom ; mais tout cela vient d'un homme si haut placé, si railleur, si
A CHâPSAU R0U6S. 19$
porté à la moquerie, que la sereine a vu dans cette révélation moins de l'exactitude qu'une envie dénaturée de plaisan r , »
Le cardinal , en s'exprimant ainsi , suivait avec soin les mouvemens divers de la physionomie de îDademoiselle de Rohan, et à l'émotion qui la couvrit, il commença à croire que monsieur le prince avait mis dans son aveu moins de malice que de sincérité; mais la duchesse gardait encore le silence. Le cardinal, continuant :
« Sa majesté, donc, vivement excitée par le désir de vous obliger et voulant que votre bonheur soit son ouvrage, souhaite, de votre bouche, la confirmation de ce qu'a dit monsieur le prince, ou que vous le niiez hautement. Dans le premier cas, j'ajouterai , de sa part , qu'elle vous approuve et que votre choix montre la supériorité de votre esprit. »
La duchesse, embarrassée par un sentiment de pudeur naturelle , hésitait encore à s'expliquer; mais le pourpre foncé qui cou-
164 LE TAPCClîÇ
Tritson visage, la pâleur de son front, l'inquiétude éclatant dans ses yeux , son sein oppressé, sa respiration gênée, vinrent à l'appui de la franchise de monsieur le prince, dont le cardinal s'avisa d'être étonné.
« Que dirai-je à la reine? » demanda-l-il après un instant d'attente, et voyant que la duchesse ne se hâtait pas de parler.' Celleci , enfin , se décidant à répondre :
o Votre érainence lui dira que je suis une malheureuse créature folle; folle peut-être , faible certainement,
« — Méritez-vous ces éptihètes injustes ? votre choix n a-t-il pas tout re qui obtient l'approbation des gens raisoimables? Monsieur le comte de Chabot a de la naissance, du mérite, les qualités du coîpset les vertus de l'âme; il a déjà une répuîation qui s'accroîtra avec l'âge; il est bien en cour, et la reine, pour vous témoigner Testime qu'elle lui porte et l'amitié qu'elle vous a vouée.