‹ Mademoiselle de RohanChapitre 16 sur 30 · l'explication · texte numérisé non relu

l'explication

Toute autre,à la place de mademoiaellede l\ohan , se serait montrée piquée de son audace; mais elle était tellement agitée, que s'en apercevant à peine, elle augmenta par la nonchalance mise à retirer sa main l'espérance déjà consolidée au cœur de monsieur de Savoie.

Des compllmens furent échangés; madame de Piennc,avec ses ressources d'esprit ordinaires, soutint d'abord la conversation , aidée en cela par le prince, tandis que la duchesse, distraite, gênée, ne répondait que Udr desmonosyllabes etn'interrogeait jamais.

Au bout de quelques minutes, le prince se mit à dire que, chargé par madame la duchesse douairière de Rohan d'une commission secrète auprès de sa noble fille , il sollicitait de pouvoir s'acquitter de sou rôle d'amb;issadeur. La duchesse Marguerite devint tremblante et pâlit à ces mots. La marquise, voyant qu'il convenait de se retirer, prit par dessous le bras niadcmoiselle de

Poiduc, et de l'autre main entraînant Marie de Chabot, s'éloigna en disant que ce ne serait ni elle ni ses jeunes amies que l'on accuserait jamais de vaine curiosité.

Mademoiselle de Rolian aurait donné une forte portion de sa vie pour retenir celles qui la quittaient maintenant; elle se leva dans l'intention de les suivre et par oubli de toute convenance ; mais ne tardant pas à reconnaître sa faute, elle retomba sur son siège dans un état difficile à décrire et bien pénible à supporter. Monsieur de Savoie, toujours en sa confiance première, ne voyait là-dedans qu'une pudeur alarmée , qu'un sentiment de réserve naturel, et ne s'en tourmentait point.

Néanmoins, lorsqu'il fut seul avec la duchesse et dans une sorte d'isolement complet, attendu la disposition du lieu entouré d'épaisses charmilles, il se troubla en songeant que cette conversation devait décider du sort de toute sa vie. 3Iademoiselle de Rohan, encore plus émue, demeurait entre

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l'évanouissement et le sentiment de l'existence , mais plus près de celui-là que de celui-ci.

Tous les deux se taisaient. Ce silence prolongé, quoique pénible à la duchesse, le devenait bien plus au prince ; il aurait voulu qu'un encouragement quelconque fût donné à son amour , et il avait trop d'esprit pour ne pas apercevoir quelque chose d'extraordinaire et de sinistre dans cette manière d'agir à son égard ; trouvant qu'elle se prolongeait beaucoup, il jugea convenable de l'abréger, et du ton le plus civil, le plus humble, dit :

« Je viens, madame, en conséquence de la volonté expresse de vo're illustre mère; elle a daigné m'apprendre que vous vouliez, d'accord avec moi, mettre un terme àla persécution injuste dont nous sommes la victime. Cet excès de bonté m'a ravi,et daris mon impatience, je me suis hâté de prendre le chemin de votre hôtel. Que dois-je espérer? que

dois-je craindre ? Je suis ici pour prendre vos ordres et les exécuter aveuglément.»

- Cette douceur dans le propos , cette soumission dans la personne, ne préîa pas à Ta ' duchesse le courage qui lui manquait ; on l'avait jusqu à ce jour accusée de hauteur; on prétendait que son caractère était en rapport avec celui de ses proches ; c était une erreur : enfant gâlé dans sa jeunesse, elle avait eu des caprices , des volontés du moment; mais, lorsque l'amour s'était emparé d'elle, il l'avait rendue si honteuse de sa faiblesse, que, depuis ce moment, tout orgueil avait disparu. Certes, il ne serait pas devenu alors, où elle avait à faire un aveu pénible, un aveu qui la faisait descendre au rang de ces femmes vulgaires qui sacriïii nt leur dignité, leur gloire au plaisir d'une vaine passion satisfaite.

Monsieur de Savoie attendait une réponse, il en avait le droit; ce n'était pas de son mouvement qu'il venait, mais pour obéir à la

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duchesse elle-même, eî il était là, en outre, avec l'attache imposante de la douairière de Rohan. 11 fallait donclui parler, entrer en explication ensemble, et c'e'tait là le plus difficile; comment entamer la matière? comment avouer, surtout à un homme de la qualité de celui-là , qu'après avoir accepté ses hommages, sa poursuite en présence d'une mère vénérée, de témoins respectables, on revenait sur une parole donnée.et cela par une fantaisie d'amour?

Que ce pas à franchir était rude ! La duchesse en concevait toute Vàpreté ; elle se raidissait contre cette nécessité fatale d'aller en avant , s'opiniâtrait à se taire, baissait le front et les yeux; son sein s'agitait; de profonds soupirs s'élançaient de son cœur, et un nuage sombre obscurcissait sa vue.... Enfin, se commandant avec désespoir , prenant de l'énergie, de l'excès de son accablement même :

« Monsieur, dit-elle, nous sommes, vous et moi , en péril de déplaire à la volonté de

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la reine ; je suis d'un sang qu'elle a vu trop souvent couler pour ce qu'elle appelle révolte et rébellion. La cour a sans cesse les yeux ouverts sur le reste d'une maison autrefois redoutable^ et elle craint qu'une alliance avec la maison de Savoie ne la ramène à ces époques, où, à son commandement, elle ébranlait le royaume. On a aujourd'hui une politique craintive, on a peur d'une ombre d'une femme ; et je suis certaine que ni la reine ni monsieur le cardinal, son conseil unique, ne consentiront jamais aux nœuds que ma mère a noués.

« — Le mécontentement, ou plutôt la politique de la reine est à redouter, repartit le prince de Savoie; mais comme il ne repose sur aucun fondement solide, comme la justice ne l'accompague pas, je pense que vous êtes trop prompte à vous en alarmer , et qu'à votre place, je ne m'en tourmenterais guère. Permettez-moi de vous le dire : j'en suis peu effrayé; la grandeur de ma maison,

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celle de la vôtre, celle encore supérieure de Monsieur, qui est pour nous, doivent nous rassurer contre des attaques brutales, et Monsieur m'a chargé de vous demander de fixer le jour où lui-même nous conduirait à l'autel.

(( — Mais, monsieur, répondit la duchesse, toujours embarrassée , le duc d'Orléans prend beaucoup sur lui ; tiendra-t-il ses promesses ? sera-ce la première fois , si , après un grand éclat, il aura délaissé ses amis?

« — Pour celle-ci, je réponds de sa sincérité.

« — C'est de son énergie dont il s'agit , répliqua la duchesse en accompagnant son propos d'un sourire mélancolique ; tiendrat-elle contre la volonté de la reine et l'aveu du cardinal?

« — Nous le pousserons avec tant de vivacité , qu'il n'aura pas le loisir de se reconnaître; toute sa maison est pour nous, comme le sont aussi ses confidens les plus

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cliers. J'ai des amis qui ne m'abandonneront pas; vous en avez aussi de bien importans; monsieur le prince, par exemple, vous paraît attaché; il vous sera facile, en employant monsieur de Chabot, son serviteur et votre parent , de l'engager à s'unir à mon protecteur , et avec le duc d'Orléans et monsieur le prince , votre cabale sera si fort liée , que nécessairement elle l'emportera. »

Ce n'était point le moyen de rendre à mademoiselle de Rohan son assurance disparue que de nommer monsieur de Chabot devant elle, et surtout de vouloir l'employer à la réussite d'un mariage qui lui était odieux. La duchesse en ressentit une émotion plus vive ; son agitation augmenta , et d'une voix éteinte :

a Ne comptez pas, dit-elle, sur son altesse sérénissime ni sur monsieur de Chabot : ils ont pour moi d'autres projets, et ralHés maintenant avec la reine... Ah! prince, la reine a une grande autorité.

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« — Eh ! madame , dit le prince de Savoie d'un ton chagrin et mêlé de quelque amertume, la reine vous tourmente à tel point, que j'ai de la peine à retrouver en vous la fermeté de votre illustre père; d'ailleurs, n'ai-je pas droit de me plaindre que vous vous effrayiez tant et ne puissiez rien donner au hasard et à ma tendresse? Répondez à celle-ci', et je vous répondrai du reste. »

La duchesse ne put trouver des paroles pour exprimer sa pensée sans mécontenter son amant; son silence alarma ce dernier et fut l'étincelle qui alluma le soupçon dans son âme; aussi, poursuivant ;

« Peut-être, dit-il, ai-je tort, et depuis peu vous êtes-vous ranimée volontairement sous cette autorité de la reine dont vous êtes si préoccupée; dans ce dernier cas , je suis bien malheureux.

« — Croyez-vous l'être seul, monsieur, et mon cœur ne p:ut-il pas être encore plus déchiré que le vôtre ?

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c — Et où en est la cause, madame? qu'aie je fait qui ait pu vous déplaire? en quoi suis-je coupable? Si, par cas, votre chagrin vient de moi,., vous m'avez accordé le plus grand honneur que je pusse recevoir en acceptant mon hommage , ea m'accordant votre main volontairement...

« — Volontairement! «répéta la duchesse sans savoir ce qu elle disait , et néanmoins l'expression mise à ce mot fut telle, que le prince ne put le prendre pour une nouvelle affirmation de ce qui s'était passé. Une funeste lumière l'éclairant à son tour, le troubla outre mesure; il tressaillit, rougit lui aussi, et prenant avec impétuosité la parole :

« Aurai -je été la dupe d'une illusion cruelle? ne me suis-je pas vu chez madame votre mère, en présence d'amis communs?

là, mademoiselle de Rohan , avec la dignité qui la distingue et la franchise la plus noble, ne m'a-t-elle pas dit qu'elle se liait àmoî sans retour? Je crois la chose exacte encore; si

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je l'ai seulement rêvée , le réveil sera bien affreux. Parlez, parlez, madame; je n'ose plus faire appel à un doux sentiment que j'espérais; je m'adresse à votre loyauté: elle ne peut éviter de m'entendre et de s'expliquer, i « — Et ce sera pour elle un effort bien pénible , dit la duchesse poussée dans ses derniers retranchemens et se voyant forcée k avouer ce qu'elle aurait voulu cacher à toute la terre; il m'est douloureux de décheoir daus votre estime , de faire preuve de légèreté, defaiblesse, et surtout de ne pouvoir me défendre qu'en me montrant timide devant la volonté impérieuse de ma mère.

« — Ah! vous ne m'aimez pas, repartit le prince avec emportement et dépit.., vous ne m'aimez pas, et vous avez pu feindre, vous vous êtes liée, et maintenant vous rompez ces nœuds! est-ce possible? n'est-ce pas une épreuve? De grâce, madame, ne prenez pas à I3[|e tourmenter un plaisir qui brise mon cœur. « rrr: Prince , VQus av«z le droit de m'acca-

filPFICILB. Idi

bler de reproches : ma conduite est sans excuse....

« — Mais, vous aimez donc ailleurs ? il y a un mortel assez heureux pour vous commander cette injusticePOh! si je le connaissais...»

Mademoiselle de Rohan frémit à cette menace ; jusque-là il n'était pas venu dans sa pensée l'idée d'un duel entre le comte Henri et le prince de Savoie , tandis que tout à coup il lui était révélé dans sa fatale certitude. Elle en souffrit tant, que sa physionomie en fut contrariée et sa voix éteinte, comme si déjà elle eût vu le corps de son amant percé de coups et sans vie; ce péril sinistre lui donna néanmoins quelque courage lorsqu'elle en eut envisagé l'étendue, et elle dit, à son tour, avec un étonnement de tristesse ;

« Ah! prince, j'aurai donc fait faute en comptant sur votre vertu ?

a — Et moi, madame, j'avais compté sur votre franchise; faudra-t-il que nous nous soyons trompés réciproquement? J'espérais

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votre main , je l'avais obtenue ; vous me la retirez aujourd'hui. Le pouvez-vous? y consentirai-je? Mon honneur, ma gloire, mon amour, veulent que notre hymen s'accomplisse. Me rendrez-vous la fable de la cour ? donnerai-je à penser que la terreur ou la faiblesse m'ont fait délaisser un bien si précieux? non , sans doute, je ne tombej'ai pas à cette dure extrémité. Vous êtes à moi , non par contrainte, mais par l'effet de votre détermination librement arréte'e sans doute, plus librement proclamée : ce sont mes titres inviolables, sacrés, dont j'exige l'accomplissement, et que mademoiselle de Rohan ne peut méconnaître sans perdre quelque peu de cette haute considération due à une conduite sans tache et à des vertus jamais démenties.

« — Vous êtes sévère, prince, vous êtes opiniâtre, et le serez, je le crains, au dépend de votre bonheur. Comment! suis-je seule digne d« vos soins? ne trouverez-vous pas

en Europe assez de femmes dont l'orgueil sera flatté par vos recherches?...

« -— Le vôtre ne l'est pas , je îe vois ; ma maison ne vous semble pas assezmajestucuse, ni ma personne assez bien faite pour être élevée jusqu'à vous; je manque de mérite ; du moins n'est-ce pas de loyauté.

o ^» Vous supposez ce qui est à mille lieues de ma pensée : les princes de Savoie suffisent à contenter la plus vive ambition.

< — ^ Et pas la vôtre cependant... On am-a fait briller à vos yeux une couronne fermée, celle d'Angleterre peut-être ; le prince des Galles est jeune, mais enfin il régnera un jour. Est-ce en Allemagne , en Danernarck , en Suède, que je dois chercher mon rival?» Plus le prince montait dans ses conjectures, plus mademoiselle de Rohan demeurait humiliée. Comment pourrait-elle avouer à celui qui allait lui chercher des maris sur un trône, qu'elle se sacrifiait à un simple gentilhomme? ce serait avoir trop à rougir, Cette

i^ l'explication difficile.

fois , néanmoins , il fallait parler; le prince insistait , devenait pressant de plus en plus. Son amour, perdu dans la douleur, passait tour à tour de l'emportement aux prières , du désespoir à un morne chagrin ; il invoquait la foi jurée, ce qu'on lui avait promis; il n'admettait ni l'opposition de la reine, ni qu'on pût le repousser en faveur d'un autre amant.

La duchesse , inquiète , désolée ^ ne répondait qu'à demi , ne pouvant se décider à prononcer le nom terrible , le nom signal sans doute d'un combat furieux , et elle invoquait du ciel un secours qui lui fut dénié cons* tamment.

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