‹ Mademoiselle de RohanChapitre 17 sur 30 · MV · texte numérisé non relu

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' La fortune se plaît à nous jeter daqs des embarras^ : ' ' ' '

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{Restifs de la Bretonne.)

Au milieu de cet entretien pénible et j)en-''^ dant que 1^ duchesse Marguerite ne voyait ni n'entendait presque, à tel point tous ses sens étaient bouleversés,' une personne que, certes, elle n'attendait pas, vint donner à

200 COMPLICATIOX.

celte scène désagréable un nouvel aspect: c'était le comte de Chabot.

Habitué dans la maison, il en connaissait les diverses issues, et ramené par son amour, il avait évité de passer au milieu du cortège de monsieur de Savoie, qu'il avait pu apercevoir du milieu de la Place-Royale, et comme il venait à pied, il s'était dirigé vers la rue du Foin , où était une des portes dé service de l'hôtel de Rohan. Cette entrée le conduisit vers le fond du jardin, de manière à ne pas être vu par la marquise de Pienne et mesdemoiselles de Polduc et de Chabot, sa sœur. La fortune le mena par la main sans malencontre, ainsi qu'elle le fait chaque fois où elle veut, dans son caprice, tour à tour servir ou accabler. La chose, en cette occurrence, se démêla si bien , qu'il apparut inopinément aux yeux épouvantés de la du- f. chesse, qui, le voyant la première, poussa un . cri étouffé , cacha son visage dans ses mains, ; taftdi?,quelesfing refluait yçrs son coeur avec •

une violence extrême; elle, persuadée que si ses yeux se rouvraient, ce serait pour voir un meurtre commis.

Le prince de Savoie, importuné d'abord de l'approche d'un indiscret, changea d'opinion dès qu'il eût reconnu monsieur de Chabot, et s'adressant à lui lorsque le comte saluait mademoiselle de Rohan, incapable de lui rendre sa politesse :

« Ah! monsieur, dit-il, que vous venez à propos! je suis le plus malheureux des hommes, et je veux vous prendre pour juge dans le démêlé que j'ai avec cette cruelle personne.

« — Comte de Chabot , s'écria la duchesse en faisant un effort sur elle-même, je vous prie de vous retirer; oui, partez.... partez, et sur le champ.

« — Voilà , répondit-il , un ordre qui est bien injuste; pourquoi me bannir? Non monsieur de Savoie me fait î'honnçur «le vouloir prendre mon avis.

âd2 COMPLICATION.

« — Ils veulent tous ma mort, reprit la duchesse entièrement abattue.

« — Eh ! madame, dit le prince, un parent, un ami tel que monsieur de Chabot peut-il vous inspirer un semblable reproche? étendriez-vous sur lui la haine que vous me portez?

« - — Je veux qu'il s'éloigne; je l'en conjure, je l'en prie.... J'expirerai certainement s'il prolonge sa visite.... Ah ! monsieur de Chabot, ayez pitié de moi.

« — Pitié de vous ! madame, est-ce possible? quel délire vous égare?.. Revenez à vous; qui' vous trouble? quel mal est le vôtre? dois-je vous abandonner dans cet état? qui donc le cause ?

et — Hélas! répliqua le prince, j'ai tout lieu de m en croire coupable, et néanmoins, je suis bien innocent. Madame me frappe de son injustice, me dénie aujourd'hui ce qu'elle me promit une autre lois , et manque à sa parole...

« Monsieur!

« Y manque , je le répète ; elle est là et De m'accusera point de calomnie. Soyez notre juge, comte: voire mérite vous rendra digne de ces fonctions; je connais votre vertu, votre loyauté surtout...

« — Grâce , grâce de coraplimens, prince, dit monsieur de Chabot avec une modestie mêlée d'impatience; ce n'est pas de moi qu'il s'agit ici, mais de madame; et il me semble que votre galanterie ne la ménage pas assez,

« — Ne mettez pas en jeu ce que vous appelez ma galanterie; je n'en ai point : c'est de l'amour impétueux et désolé. J'adore la duchesse Marguerite; j'ai l'aveu de sa mère, le sien, en outre; elle a promis de me confier le soin de son avenir; et maintenant, trompeuse et volage, elle dénie ses sermens et ne veut me faire connaître, ni pourquoi elle me repousse, ni le nom de mon rival, »

On doit apprécier ce qu'avait de pénible en ce moment la situation de monsieur de Chabot : des convenances impérieuses lui

défendaient de laisser soupçonner l'amour caché de la duchesse pour lui et la vive tendresse dont il la payait en retour : c'eût i.'té une action repréhensible, il en était incapable; mais, d'une autre part, son orgueil souffrait du rôle que le prince semblait lui préparer, celui de son confident; il voyait mademoiselle de Rohan éperdue, mourante, l'edoutantsa jalousie, et sans avoir non moins de peur de sa propre faiblesse. Il fallait colorer le refus que lui faisait d'obéir, et à la fois la rassurer contre ce qu'à tort elle paraissait craindre , et dans ce double but , il dit :

« A mon tour, madame, je vous le demande au nom de ce qu'il y a de plus sacré , révoquez un ordre qui me frappe, honorezmoi de cette confiance que naguère encore vous aviez pour moi; je sais garder un secret, je sais me taire, et quoique je puisse entendre, je ne le répéterai ni ne m'en formaliserai qu'autant que cela vous conviendrait. Prenez vous-même plus de courage : tout peut s'ar-

COMPLICATIO>. 205

ranger, hors le désespoir, et puisque monsieur le prince de Savoie désire que je sois présent à ce qui lui reste à vous dire, consentez-y, non que j'accepte la qualité de juge qu'il m'accorde ; celle de témoin rae contentera. »

Au travers du bouleversement de tout son être, mademoiselle de Rohan put néanmoins saisir l'intention détournée de ce que monsieur de Chabot venait de dire; elle s'en trouva un peu réconfortée, et sans lui rien dire néanmoins , lui apprit par le secours d'on geste qu'elle consentait à ce qu'il demeurât. Ce fut pour lui une vive douceur, et le prince Louis, tout entier à son aveuglement, n'en conçut encore aucun ombrage.

Pieprenant la parole, il raconta à monsieur de Chabot ce que celui-ci savait trop bien ; il le supplia de prendre son parti, de faire entendre raison à la duchesse j mais sur la réponse qui lui fut faite que cet emploi ne pouvait lui convenir, le prince répliqua:

« En effet, je me rappelle que madame vous a déjà signalé comme en dehors de mes intérêts, que vous êtes pour un autre prétendant, et j'ai commis une faute en m'adressant à vous.

« — I^on, monsieur, vous n'avez fait mal ; je peux avoir ma pensée; mais soyez convaincu d'un point : c'est que je ne parlerai jamais en faveur d'un tiers à la duchesse Marguerite.

« — Vous me faites plaisir, repartit le prince; je tiens à vous avoir pour ami, et je jure autant de haine que de besoin de vengeance envers tous ceux qui entreprendront de la ravir à mon amour. »

Un mouvement, que le comte réprima aussitôt, fut aperçu de mademoiselle de Rohan, qui en frémit; lui se contenta de dire:

« Prince, avant que de vous porter à des extrémités dangereuses, vous réfléchirez, je l'espère ; la France est un pays do liberté où

COMPLlCATIOIf. ^

ce n'est pas un si grand crime que de chérir une belle personne.

te — C'en est un pour moi du moins, répondit le prince. Si vous pouviez, en une circonstance pareille, supporter le bonheur d'un rival , j'admirerais votre patience.

« — Prince, ce serait peut-être ma vertu qu'il faudrait dire.

« — Votre vertu !

« — Oiji, et la plus relevée de toutes. Pensez-vous que l'effort ne soit pas violent dans un homme de cœur pour se vaincre au point de préférer la réputation de sa maîtresse à la sienne propre , que souffrir que l'on jette du doute sur sa valeur, lorsqu'enla manifestant, il appellerait la médisance et les venins de l'envie sur celle à laquelle il porterait autant de respect que d'amour? Croyez-le bien: ceci ne serait pas de la patience, comme vous le dites, mais de la vertu, selon que je le prétends. »

Un instinct secret aigrissant à cette heure

le prince de Savoie , sans qu'il pût démêler pourquoi, lui fit écouter avec impatience cette réplique, dans laquelle il crut remarquer l'intention secrète de lui donner une leçon de savoir-vivre et de vénération envers les dames; il s'en offensa , et avec plus de hauteur que ne le permettaient les lois de l'urbanité :

a Je remercie , dit-il, monsieur de Chabot de la peine qu'il veut bien prendre de me tracer des règles de conduite, mais mon éducation est achevée, et je ne la recommencerai pas.

« — Monsieur le prince de Savoie, fut-il répondu , m'attribue plus d'amour-propre que je n'en possède; nous sommes du même âge , et l'emploi de gouverneur auprès de lui serait par trop ridicule à ma personne. J'ai reparti à une déhnition qu'il donnait par une plus en rapport avec mon caractère; j'ai du chagrin qu'eilc lui déplaise, mais je la crois bonne , et il suffira que je la maintienne.

fc — À VOUS permis, pourvu que je ne sois forcé de m'y soumettre.

« Ceci ne me regarde plus : mon intention n'a été ni de vous régenter, ni de vous obliger à suivre ma maxime.

« — c'est parler en homme sage. »

Et dans cette phrase, i'ironie éclata. Le comte en rougit, et se tournant vers la duchesse, alarmée de la marche que prenait la conversation :

« Madame , je vous le demande , fais-je plus acte de patience que de vertu?

« — Vous êtes, monsieur de Chabot , répliqua la duchesse, entraînée parle besoin de récompenser son amant de sa modération, un homme rempli de générosité et de délicatesse; je ne sais ce que d'autres peuvent aire, mais, quant à moi , il me semble qu'on va toujours bien lorsqu'on vous imite.

« — Ah! madame, s'écria le prince, votre ancienne amitié et la parenté qui vous lie au comte vous rendent partiale ; ne pouviez T. n. 14

210 COMPLICATIOir.

vous faire son éîoge sans que ce fïit à mes dépends ?

« — Et comment vous aurai-je offensé?

demanda la duchesse.

« — Ne feignez pas de l'ignorer : mon impétuosité vous est désagréable, et la retenue de monsieur lui donne, sur moi, un grand avantage. Cela s'explique : il ne voys aime pas... dumoins je le crois, reprit le prince, dont les yeux attachés sur ceux de son rival y avaient vu tout à coup briller un tel feu, qu'il en ressentit des soupçons sinistres.

« — Monsieur, repartit Henri de Chabot, quel que soit le sentiment que je porteà ma noble cousine , il est assez vif pour que je fusse anéanti sous le coup de son mécontentement; mais afin de nétre pas frappé d'une pareille façon, je tâcherai de ne m'y exposer ni par mes plaintes, ni par mes reproches.

a — Encore un coup, monsieur de Chabot , voilà que vous me ramenez au cathéchisme. Puisque cela vous convient, je vous

COMPLICATION^ âll

y suivrai pour vous dire que si j'offense la duchesse Marguerite , c'est par trop de franchise. Je l'aime, j'ai |sa promesse; elle me frappe dans mon amour , elle élude d'accomplir ses engagemens , et de tout cela j'acquiers le droit , ce me semble , de l'accuser d'injustice et de me vanter de ma loyauté. »

Il y eut un instant où le comte , comprenant trop bien que ces reproches commençaient à s'adresser moins à la duchesse qu'à lui-même , fut sur le point do relever le gant ; un regard de mademoiselle de Rohan et un ordre de sa délicatesse le vainquirent encore cette fois, il ne dit rien, puisque le priucene s'adressait pas à lui; mais sa figure se rembrunit, et sa main machinalement se plaça sur le pommeau de son épée, non en geste de défi, mais en homme assuré de son courage et qui sera prêt à tout événement.

La duchesse se hâta de prendre la parole , et sans nrettre en jeu monsieur de Chabot, et comï*e s'il n'eût été présent, déclara au

212 COMPtlCATION.

prince de Savoie que , remplie de soumission envers la volonté delà reine, elle ne songeait plus à un mariage que sa majesté réprouvait. « C'est bien , très bien , répliqua le prince, et son front pâlit en même temps; ceci est clair: on me repousse en faveur d'un autre... Monsieur de Chabot, madame la duchesse m'a donné à entendre que vous étiez, avçc monsieur le prince de Condé , dans la confidence d'un nouvel hymen qu'elle veut conclure; vous plairait-il de me nommer cet heureux mortel?»

Le comte, ainsi interpelé, ne répondit point, assez affairé d'ailleurs à veiller, à contenir le développement de ses sensations intérieures. Monsieur de Savoie poursuivit :

«Oui, je vous en conjure, faites-le moi connaître; à quel sceptre est-il appelé? Je cherche vainement parmi les souverains de l'Europe.

« — Ce serait là , en effet , où vous devriez le.rencojJlrer, dit enfin M. de Chabot d'une

voix altérée : madame la duchesse est d'un rang à porter haut ses prétentions, et si elle en avait moins, il faudrait s'en émerveiller et la plaindre.

« — Le nom, monsieur, le nom; voilà ce que je vous demande.

« — Elle me commanderait de vous le ré' vêler , que je lui désobéirais.

« — Il est donc peu glorieux pour elle? « — Il est sans tache, je vous le certifie,

(f — Prince, dit alors mademoiselle de Rohan , est-il convenable qu'en ma présence vous poussiez M. de Chabot à une indiscrétion? non-seulement je ne l'y autorise point, mais encore il sait combien aujourd'hui je serais fâchée qu'il vous l'apprît , non que je ne sois fière et heureuse de monchoix : je sais combien celui sur qui il repose en est digne ; ses qualités sont nombreuses et brillantes; il répare par un excès de mérite ce que la fortune lui a dénié d'ailleurs , el ma main

âl4 COMPLICATION.

le récompensera des injustices de la destinée....

« — Madame , repartit le prince en interrompantla duchesse,en se maintenant calme, quoique un incendie violent s'allumât dans son cœur, |X)urquoi vous-même, en interdisant à monsieur d'avoir en moi de la confiance , prenez-vous le soin de me révéler le nom du comte de Chabot ?

« — Lui , grand Dieu ! s'écria mademoiselle de Rohan , tandis cjue son amant demeurait immobile...

« — Oui, lui... lui, dans sa personne ; c'est monsieur de Chabot que vous aimez; le démentirez- vous en sa présence ? et lui-même aura-t-il assez peu d'orgueil pour se taire pareillement?

« — Prince, dit le comte, vous descendez de votre beau caractère ; vous usez trop de votre avantage : plus de bonté de votre part m'aurait rendu heureux.

♦» — Que puis-je y faire? reparlif le prince

COMPtlCATION. 215

Louis; supporterai-je froidement ce coup de foudre? la perte de mes espérances et la comparaison....

«r — Je suis gentilhomme, dit monsieur de Chabot on s^inclinant , gentilhomme de nom et d'armes.

« — Je suis prince , et je peux régner un jour ; tout n'est pas égal entre nous , et je ne signale ceci que pour mieux vous faire comprendre combien mon amour-propre doit être blessé.

« — On ne commande pas à l'amour , dit l'interlocuteur.

« — Du moins, l'amour ne peut servir d'excuse à l'outrage fait à la loyauté.

« — Je n'y ai manqué de ma vie , et nul ne m'en accusera impunément. «

A ces mots prononcés d'une voix ferme, et bien que les deux adversaires ne fissent aucun mouvement sinistre , la duchesse, se levant avec précipitation , se plaça entre eux deux ; le prince aloi's répliquant t

^iô COMPLICATION.

« Monsieur de Chabot, avant de vous accuser , je ne demande pas mieux que d'écouter votre justification. Le lieu ni l'heure ne sont favorables, et je vous prierai de ve- 3iir un peu plus tard chez monsieur le prince, qui, sans doute, voudra nous ouvrii- l'Iiôlel de Condé ; mais aujourd'hui, c'est avec madame, c'est avec sa mère, c'est avec nos témoins communs que je dois discuter mon droit. Je le maintiens bon , et loin d'y renoncer , je le soutiendrai , non seulement contre le pouvoir de la régente , mais encore contre les vertus qui brillent eji vous.

« — Ah ! monsieur , ne m'accablez pas de vos complimens, ironiques peut-être: je sais ce que je suis , je vois mon infériorité envers vous, envers madame; mais enfin, je porte une épée , j'en ai le droit , et l'honneur d'appartenir à la classe de la noblesse peut justifier quelque ambition honorable , celle de ne reculer jamais, par exemple, bien qu'i/

ne soit pas dans mon caractère d'attaquer jamais. »

Le prince ne répondit point, sa valeur était connue , mais il se croyait d'une qualité supérieure à celle de monsieur de Chabot; un combat avec lui ne serait pas ce qui , dans cette affaire , lui serait moins désagréable, quoiqu'il vît qu'il ne serait guère possible de Péviter si ce gentilhomme persistait dans ses espérances présomptueuses. C'était pour lui un rude crève-cœur que pareille rivalité; il en ressentait autant de honte que d'indignation ; blessé dans sa vanité , dans son amour, il se flattait, néanmoins, que mademoiselle de Rohan , qu'une séduction habilement conçue égarait alors, tarderait peu à revenir à soi, que l'orgueil du sang se réveillerait à la voix de sa mère. Ceci arrivant, se disait-il, Je n'aurai pas besoin de faire appeler à monsieur de Chabot : le compliment viendra de lui, et si j'accepte le rendez-vous, ce sera de ma part un acte de condescendance.

Quand on parle aux souverains, on croit s'adresser ii leur msvr ; il n'y a que leurs oreilles qui entendent,

(Retueit de Maximes],

L'amour- propre a des consolations bizarres : celle que le prince de Savoie cherchait en ce moment était de ce nombre. Monsieur de Chabot) qui démêla sans beaucoup de

peine sa pensée secrète, attendit Pheure où à son tour il lui serait permis de se déclarer; mais, avant tout pour lui, passait l'honneur de mademoiselle de Rohan. Tl crut pouvoir, sans être repréhensible , terminer pour sa part cette scène pénible; il salua la duchesse, le prince, et se retira.

Certes, s'il eût été moins aimé de mademoiselle de Rohan, il l'eût été bien davantage après cet acte de délicatesse et de générosité. On lui en tint compte; on lui en promit mentalement la récompense, et à la manière dont on le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparut derrière la charmille, le prince, qui le vit, put comprendre l'excès de son ascendant; le dépit en augmenta dans cet amant maltraité, et cédant à un sentiment de colère que les âmes dans la position de la sienne ne savent pas comprimer :

« J'admire, dit-il, mon aveuglement, ou plutôt, j'ai de la peine à comprendre la funeste illusion qui vous égare , lorsque ma*

SfeCOCRS DEMANDE.

dame la duchesse Marguerite s'est montrée tantôt k moi si différente de ce qu'elle était naguère. Je n'aurais pu monter assez haut pour atteindre jusqu'à mon rival; ma recherciie parmi les couronnes était vaine; pour réussir, il m'aurait fallu descendre jusqu'au commun des gentilshommes. Il a du mérite celui-là, j'en conviens ; mais en a-t-il assez pour me disputer la place? Ah! madame, votre cruauté est complète ; elle ne veut même pas que je trouve du soulagement dans l'impossibilité de pouvoir me mesurer avec celui que vous me préférez. Si j'eusse cédé à un roi, c'eût été du moins sans honte.

a — Et vous n'en avez pas davantage ici : monsieur de Chabot a de la naissance ; les titres lui manquent, il les obtiendra.

« — Ne disposez pas de son avenir, réponditle prince impétueusement; peut-être serat-il assez borné pour qu'il lui soit impossible d'arriver jusquoù vous voulez qu'il parvienne.

« — Dieu est au-dessus de vous, prince, et il ne se réglera pas par votre volonté.

« — En attendant qu'il se manifeste , je vais prendre des mesures pour résister à tant d'audace, et si je ne peux obtenir votre amour, du moins me rendrez-vous la justice d'avoir travaillé à sauver votre gloire. »

Le prince n'en dit pas davantage et s'éloigna d'un pas rapide. Bientôt on entendit le tumulte que son retour causa parmi ceux de sa suite , et le cortège en entier s'ébranla et partit. La duchesse en éprouva du soulagement; elle avait craint jusqu'alors que monsieur de Savoie ne se mît en quête du comte, qui ne pouvait être bien éloigné ; rassurée sur ce point, elle respira plus librement et essaya de se lever pour aller vers les personnes de sa compagnie ; mais avant d'avoir fait quelques pas, madame de Pienne se montra à elle pareillement iroubiée et dont les premiers mots furent de lui demander ce qui s'était passé.

âSS SECOURS DEMANDÉ.

« J'ai vu, poursuivit-elle, monsieur de Savoie passer vite , le visage enflammé , se parlant à soi-même et gesticulant avec fureur; aurait-il supporté avec trop d'impatience son infortune? vous aurait-il offensée par ses emportemens ?

« — Je suis la plus malheureuse des femmes, répondit la duchesse, et ce qui se prépare me plongera dans une mer plus profonde d'adversité. Le prince saittoi^t, et il Ta appris de ma bouche en présence de son rival.

« — Du comte de Chabot.^ Ahi que me dites -vous?

;'« —Ce qui est vrai, ce qui me plonge dans une douleur sans bornes. » Et à la suite de ce début, le récit fut fait de tout ce qui s'était passé. La consternation de madame de Pienne égala presque celle de la duchesse; attachée à son parent , espérant par lui des aides utiles à sa propre ambition , elle s'effrayait de le voir déjà en point de contact avec ceux iniéressés à l'arrêter au début de

SECOimS DEMANDÉ. 225

sa carrière ; elle manifesta son chagrin de la faute commise par la duchesse d'avoir faibli dans la défense que d'abord elle avait faite à monsieur de Chabot d'assister à la conversation sérieuse entamée entre mademoiselle de Rohan et le prince, faute d'autant plus majeure , que d'elle seule tout le reste était ressorti. Que faire maintenant? comment éviter l'éclat ?

Le prince Louis, sans doute, ne serait parti que pour aller chez la douairière , lui tout apprendre ; et combien cette dame hautaine n'éprouverait-elle pas de coiutoux et d'indignation, avec quelle hauteur la verraiton agir! ne tenterait-elle pas un coup de désespoir?

« Dans votre position,' ajouta madame de Pienne, il vous faut des appuis. La reine vous offre le sien, mais caché ; le moment est venu de la contraindre à paraître, et si vous voulez m'en croire , vous iriez à l'heure même au Palais-Royal. »

La duchesse recula d'abord devant ce conseil; elle eut peur de provoquer cette tempête qu'il s'agissait au contraire d'éviter.

« Préférez-vous, lepartit la marquise, de soutenir l'assaut que va venir vous livrer voire mère, avant d'être certaine que l'on vous secourra en cas de besoin? Allez, allez vers la reine, mettez-vous à ses pieds; elle est femme, elle a aimé; qui sait si elle n'aime pas encore? Aussi vous serez mieux entendue ; votre amour l'intéressera ; il rentre d'ailleurs dans le plan de sa politique , et vous obliger sera une affaire d'état. Quant à moi, je pars aussi,*je rentre à mon hôtel; là, j'écrirai à monsieur le prince ce qui se passe, car il est fort à craindre que le pauvre comte, au lieu d'aller droit à ce haut protecteur, ait couru chez lui par excès d'amour-propre et afin de ne pas se laisser soupçonner de faiblesse de cœur. >

La marquise poursuivit le cours de ses instances, et fil si bien, qu'elle l'emporta.

SECOURS OEHAXDË. 2^5

Mademoiselle de Rohan, incapable de réfléchir, de se conduire elle-même en ce moment de raison perdue, suivit l'impulsion qu'on lui donnait. La marquise voulut, avant de s'éloigner, la voir monter en carrosse; elle fut satisfaite. Mademoiselle de Rohan partit, non point cette fois avec son cortège d'appareil, mais sans Suite, que son écuyer, un page et les laquais montés derrière la voiture, et se fit conduire ainsi au Palais- Royal. Mesdemoiselles de Polduc et de Chabot étaient également avec elle.

Ces jeunes personnes, bien qu'elles eussent leur part de cette légèreté , de cette irréflexion ordinaire à leur âge, possédaient en même temps trop de sensibilité pour ne pas reconnaître le souci profond dont la duchesse était tourmentée î ni l'une, ni l'autre encore n'en savait bien le motif; le bruit du mariage avec le prince de Savoie leur était parvenu, ainsi que l'opposition que la

cour y mettait, mais là s'arrêtait leur ins- T. n. 15

2^6 SEÇOCRS DEMANDE.

iructionj Marie mèifle ne soupçonnait pas l'amouf ^e sq;^ frère et le retour tlont il ;^|aiit payé par la duche^s^. . ,^ ,

Une douce pitié les porta égal^meiit à chercher les moyens.de dissipjer celle q\ii s'attachait à leur rendre Ici vie agréajale j ce fut en vain : il y avait un chagrin, trop pjrp- Ibnd dans son cœur pour qu'elle put sç. distraire ; à peine si elle f éppndc^it, et sa'bouçhe .prononçait des paroles vaines que son entendement ne dirigeait point- ,^ r «

La duchesse Marguerite était pj^rtie à tout hasard pour le Palais-Royal, sans trop savoir si elle serait reçue. La fortune la favojris^ : ]^ reiue venait de rentrer de chez les Cayiné- Utes de la rue du Bouloy plus tôt qu'à- l'ordinaire. Les courtisans, trompés pai' o^lte liâte, n'étaient pas encore de retour ; le Palai^- Royal était donc d ér t . ui^iia

Lorsque la reine apprit qui lui demandait l'honneur de l'entretenir, elle y consentit sans peine, après toutefois avoir tenu conseil

SECOURS DEMANDÉ. âflfl .

avec elle-même; le résultat fut favorable, j^t; laduchesse admise ainsi que je viens de le dire

Anne d'Autriche, se doutant du sujet qui se traiterait, passa dans son oratoire, où la dame d'honneur pas plus que les autres ne pouvait avoir accès sans une autorisation expressç; ce fut là qu'elle attendit mademoiselle de Rohan. Ce fut pour celle-ci un vrai sujet de joie que l'obtention d'une audience pleinement secrète. Son courage s'en ranima quelque peu, et lorsqu'elle seprésentay ce fut en ayant pris de l'empire suf son émotion ^ non pas que son visage fut tranquille, ni son front libre de toute rougjeur de honte ; mais enfin il n'y avait plus de larmes dans ses yeux> et ceci pour elfe était l'essentiel. ,,»...v ;. ..; Jv ^^/ù-j

Anne d'Autriche, véritable Espagnole, feiîÉiï que saturée de manières françaises , avait en même temps trop d'usage du monde pour ne pas deviner ce qui tourmentait celle de ses sujettes admise en sa présence. Ce qui tenait

2t8 3CC(^KS DEMAXD&.

aux affaires du cœur avait, à ses yeux, autant d'intérêt que ce qui touchait à celles d'état; s'occuper d'intrigue amoureuse lui plaisait toujours , les pauvres amans lui inspirant une pitié profondément sentie.

Ce fut donc avec un sourire de bienveillance, tempéré par une mélancolie de politesse, qu'elle accueillit la duchesse deRohan. "'^( Approchez, madame, dit-elle; essayezvous, et surtout évitez de vous évanouir. Chère enfant , vous êtes par trop troublée; ne désespérez de rien : je suis une bonne maîl^resse, et mes serviteurs zélés n'ont point à se plaindre de moi.

« — Ah ! répondit mademoiselle de Rohan, c'est aux genoux de la reine que je devrais «tre, et non merveilleusement assise à ses côtés.

« -— Belle pécheresse ! dit Anne d'Autriche se mettant à rire , vous vous reconnaissez donc étrangement criminelle, puisque vous faites de telles démonstrations d'humilité?...

SECOORS DEaiANDE. 229

Contez-moi votre coulpe; je crois que pour ce genre de faute, je vous conseillerai mieux que le [jère Vincent ( de Paul ), si vous vous adressiez à lui , huguenote obstinée que vous êtes. »

Ces formes earessantes et propres à engager la confiance remirent la duchesse, qui, rassurée, se mit à pleurer.

« Voilà qui est trop, poursuivit la reine; est-ce donc un si grand forfait que de s'éprendre de belles inclinations pour l'un des meilleurs et des plus agréables gentilshommes delà cour? Celui-là est très gracieux, danse à ravir; il a des dents superbes.

« — Et de la vertu et le plus vif désir de servir votre cause sacrée , dit la duchesse , offensée de la façon dont monsieur de Chabot était loué.

« — Oui , répliqua la régente , de la vertu, un air très avenant dans un bal , de la fidélité , de la bravoure , et une bouche bien meublée , un homme qui réunit tous ces

230 SECOUBS DEMANDÉ.

mérites peut aspirer dignement à une couronne ducale. Votre intention n'est-elle pas de lui procurer le plaisjr d'en ceindre une bien glorieuse déjà, et dont j'aime à croire qu'il ne diminuera pas l'éclat ? *

Mademoiselle de Roban , refaite par la fin de ce propos de la malignité du début, prit la parole et raconta du mieux qu'il lui fut possible tous les événemens de la veille et delà journée; elle commençait, lorsque la reine l'interrompant :

« Oh! je vous en prie, remontez à plus loin; je prendrai plus de goûta vos malheurs lorsque votre passion aura été décrite dans son origine... N'abrégez rien; jai du ffemps; ceux qui viendront ensuite attendront que vous ayez fini. >>

La duchesse, charmée d'une demande qui la contentait ( il est si doux de répéter à d'autres ce que nous disons à nous-mêmes ) , répondit à la fantaisie de la reine et ne lui laissa rien ignorer des premiers éclairs de

SECOCRS DEMANDÉ. 251

son amour, comment il aviait pris racine^ avait grandi et s'était développé; des combats de la vanité contre lui; la longueur de la lutter dont la véhémence , au lieu de fortifier le cœur , l'avait épuisé.

En cet endroit du récit, on gratta à la porte de l'oratoire, et sans se donner le temps d'écouter si on obtiendrait la permission d'entrer, on tourna le bouton. Que pouvait-ce être ? un seul parmi tous ceux de la cour. La duchesse regarda la reine, dont le visage exprimait le mécontentement, mais l'indiscret ayant paru :

« Ah! c'est monsieur le cardinal, dit-elle d'une voix radoucie et avec une expression de joie qui ne fut pas déguisée.. Venez, venez , monsieur, poursuivit-elle; vous arrivez à propos pour prendre votre part d'une histoire fort attachante. Cette pauvre duchesse Marguerite aime comme l'on aime en Espagne.

« — Et en Italie , madame. »

^3% SECOCBS DEMANDÉ.

Oh! comme il y eût du prêtre dans le tour mis à cette réponse! La reiue sourit et repreuant :

« Il y a partout de la tendresse véritable ; ^elle-ci vous charmera par la chaleur et la naïveté. >'

Et la reine continuant, répéta au cardinal ce qu'elle venait d'ouïr sans rien omettre et par fois amplifiant au lieu d'adoucir les traits passionnés; ensuite elle exigea qne la duchesse achevât , et ce fut ,du moins en apparence, à la grande satisfaction de Mazarin. Lorsqu enfin elle eut fini :

rt Me voilà résolue plus que jamais , dit Anne d'Autriche, à demeurer la protectrice de ces parfaits amans; j'approuve le sacrifice de son nom que veut faire monsieur de Chabot, mais en retour il transmettra héréditairement à ses fils le duché de Rohan, que je place sur sa tétc. Cet hymen, d'ailleurs, prouvera à la noblesse qu'il n'est entre elle aucune distinction. »

SECOURS DEMANDÉ. SSS

Le cardinal parla dans le même sens, mais il tenait à ses maximes de finesse et d'astuce; il aurait voulu que mademoiselle de Rohan luttât seule , afin qu'il ne fût pas compromis entre Monsieur et monsieur le prince; il mit en avant tout ce qu'il put trouver de mieux là-dessus; mais la reine, qui lui abandonnait le gouvernement du royaume, ne voulut pas avoir la même abnégation pour une intrigue de cœur; elle insista, prétendit qu'il fallait laisser agir monsieur le prince et le soutenir loyalement en cas de nécessité.

« Partez donc tranquille, madame, dit-elle ensuite à la duchesse; l'éclat que vous redoutez retombera sur ceux qui se le permettront. Il fait beau voir ces princes de Savoie, reçus en France,d'où prudemment on aurait dû les éconduire , prétendre lutter avec la reine et avec la raison d'état! Je ne l'entends point, et si celui-là me fâche...

M — Ah! madame, dit la duchesse avec

23i RECOURS DEMANDE,

une précipitation irrespectueuse que la vivacité de son amour fît excuser, gardez-vous de rien commander contre sa liberté: l'honneur de monsieur de Chabot en serait exposé.

« — Vous êtes une vraie Castiïlanue, né put s'empêcher de dire la reine; puisse reprenant, ou plutôt une vraie fille de votre père : le sang des héros ne se dément point. Soyez tranquille ; vous n'aurez pas à vous plaindre que l'on ôte la moindre partie à la réputation de votre bel amant. Mais adieu; je ne suis pas seulement votre reine; j'ai bon nombre de sujets qui se plaignent, maintenant peutêtre, de la longueur de mes prières; une autre fois nous parlerons de ce point important. »

La reine, avec une grâce infinie , embrassa au front la duchesse , qui à son tour se mit à genoux devant elle et posa sur sa main im baiser de reconnaissance et de vénération.

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